JAMES GUNN : Génie subversif ou gros vendu ?

Christophe Foltzer | 24 juillet 2014
Christophe Foltzer | 24 juillet 2014

A l'heure où LES GARDIENS DE LA GALAXIE s'apprêtent à envahir les écrans du monde entier, son réalisateur, James Gunn, accède enfin à la reconnaissance qu'il mérite depuis presque 20 ans. Quasiment 20 années à tisser maille après maille la toile qui le conduira au blockbuster, 20 ans de projets décalés, avortés, abandonnés en prenant bien garde de ne jamais se renier. Une attitude gentiment punk qui n'aurait jamais marché à une autre époque que la nôtre. Mais, à l'heure où il devient l'un des maîtres du monde de l'entertainment de masse, James Gunn a-t-il réussi à rester fidèle à celui qu'il était jusqu'à présent ? N'a-t-il pas au passage vendu son âme ?

 

Le 24 mai dernier, un commentaire un peu particulier est apparu sur la page Facebook de James Gunn, juste après qu'Edgar Wright soit parti du projet Ant-Man. On pouvait y lire, en substance, que Gunn assimilait le départ de Wright à une rupture de couple, se déclarant attristé que les deux partis n'aient pu s'entendre alors qu'il écoutait leurs problèmes et que l'avenir leur tendait les bras. Il est difficile de prendre la défense de l'un au détriment de l'autre, surtout lorsqu'on aime les deux, surtout lorsqu'il s'agit de deux personnes exceptionnelles, on ne peut qu'assister à la rupture, sans s'en mêler.

Sauf que, en l'occurrence, on ne parle pas de deux personnes, mais d'un réalisateur tendance, connu pour son approche décalée du médium, et l'une des plus puissantes corporations mondiales actuelles, avec conseil administratif et cohorte d'avocats. On est donc surpris de tant de gentillesse et de cette volonté de ramener cette affaire à une fibre strictement émotionnelle sans tenir compte du fait que Marvel ne doit pas être tendre pour imposer son point de vue (ce qui est normal vu qu'il s'agit de ses productions). Si cette bienveillance à l'égard de Wright et Marvel est compréhensible (damage-control, Gunn jouant clairement sa carrière avec Les Gardiens), ces propos étonnent parce qu'ils viennent de la bouche d'une des plus flamboyantes têtes brûlées du cinéma indépendant américain. Et si James Gunn, par cette intervention, avouait son désir de rentrer dans le rang ? Et puis d'abord, c'est qui ce James Gunn ?

 

 

LES ANNEES TROMA :

Pour ceux qui ne la connaitraient pas encore, la firme Troma est probablement ce qui se fait de plus libertaire dans le cinéma indépendant de genre depuis près de 40 ans. Fondée par Lloyd Kaufmann et Michael Herz, la société produit ou achète des films d'horreurs décomplexés, de grosses conneries à base de sang, de nichons, de politiquement incorrect graveleux et on lui doit de nombreux bijoux. Citons évidemment The Toxic Avenger, le super héros écolo à la serpillère marié à une aveugle, véritable étendard de la firme dont la première aventure reste encore aujourd'hui un énorme classique. Ne passons pas sous silence Sgt Kabukiman NYPD, où un inspecteur de police américain se transforme en guerrier légendaire habillé d'un costume de kabuki après avoir été embrassé par un acteur du répertoire. Et puis, Class of Nukem High également, gros délire sécuritaire dans un lycée de Tromaville accolé à une centrale nucléaire. Enfin, le merveilleux Cannibal The Musical de Trey Parker (co-créateur de South Park) ou l'histoire du premier cas de cannibalisme américain recensé mais traité sous l'angle de la comédie musicale.

James Gunn, après des études à l'université de Berkeley, rejoint la firme au milieu des années 90. Il accouchera très vite de son premier film, co-réalisé avec Lloyd Kaufmann (mais non crédité), Tromeo et Juliet. Une relecture ultra-trash de la romance de Shakespeare, où Montague et Capulet se tirent la bourre sur fond d'industrie du porno, d'abattoirs, de demoiselle végétarienne et de transformation dégueue en animal-humain. Complètement débile, ce film est un vrai petit bonheur pour les fans déviants et fait encore aujourd'hui figure de pierre angulaire de la firme Troma. Coup d'essai, coup de maître pour James Gunn, qui impose derechef son imagination bouillante, sa conception subversive du cinéma et un très grand talent dans la création de personnages. On se dit qu'il ne va pas rester longtemps dans l'ombre de son mentor. Et, effectivement, à la fin des années 90, il quitte la compagnie pour voler de ses propres ailes.

 

L'ARMEE DES MORTS ET HORRIBILIS :

En quittant Troma, James Gunn ne part pas les mains vides puisqu'il emmène avec lui le scénario de The Specials, comédie amère sur une bande de super-héros à la cohabitation difficile, finalement réalisée en 2000 par Craig Mazin. Affirmation du style, amour inconditionnel pour l'underground et le comic-book, James Gunn prouve à qui en doutait qu'il est un vrai et que ce n'est pas son genre de livrer un produit gentil et inoffensif là où il peut s'éclater et tendre un gros majeur à l'establishment.

Mais son heure n'est pas encore venue et pour l'instant, il doit se contenter d'écrire pour les autres. L'armée des morts en 2004, relecture vitaminée du Zombie de George Romero par un Zack Snyder encore inconnu, surprend son monde par la qualité de sa réalisation, l'audace de son scénario d'évacuer tout propos social (cœur du film original) pour en faire un gros ride tonitruant à base de zombies sprinteurs. Une excellente relecture qui, à quasiment elle seule, aura relancé la mode du mort-vivant. Et oui, si aujourd'hui on peut tranquillement siroter un bol de Ricorée en face d'un épisode de Walking Dead, c'est un peu grâce à James Gunn.

Après un passage par l'abominable Scooby-Doo 2 : les monstres se déchaînent de Raja Gosnell, qu'il abandonne heureusement, James Gunn a enfin la chance de réaliser son premier vrai film rien qu'à lui en 2006. Ce sera le très bon Horribilis. Fils spirituel de son passé chez Troma mais en version un peu plus édulcorée même si toujours aussi bon enfant, Horribilis est l'occasion pour Gunn de rendre hommage à tout un pan du cinéma d'horreur en mixant le home-invasion des années 50 avec les techniques et le point de vue des artisans des années 70-80, John Carpenter et Sam Raimi en tête. L'occasion aussi pour lui de fonder sa famille de cinéma dont la plupart des membres le suivent encore aujourd'hui. Nathan Fillion, Elizabeth Banks, Michael Rooker, Gregg Henry, autant de comédiens en mode second degré, prêts à se moquer d'eux-mêmes et qui prennent un plaisir évident à jouer cette fable d'horreur bien sale sur le désir frustré et l'impuissance. En résulte un film certes imparfait, mais terriblement sympathique, dégueu et crétin, le compagnon idéal des soirées un peu trop longues. Encore une fois, Gunn y fait montre d'un attachement solide à la culture qui l'a nourrie, au subversif rigolard (Lloyd Kaufmann est aussi de la partie dans un petit rôle) avec en toile de fond des thématiques surprenantes par leur sérieux et la clairvoyance de leur traitement. Pourtant, ce coup d'essai derrière la caméra ne laissait pas prévoir ce qui allait arriver ensuite. Si Horribilis est le premier vrai essai de James Gunn - réalisateur, Super sera son chef-d'œuvre.

 

SUPER

Lorsqu'il s'attaque à Super, James Gunn vient de divorcer de Jenna Fischer et le choix de ce scénario découle clairement de cette séparation. Un an avant Kick-Ass, Super ose le coup du super-héros dans le réel. Un homme esseulé, matraqué par la religion, névrosé et dont la fiancée vient de se barrer décide de combattre le crime après avoir reçu un message divin lui expliquant sa mission, pensant du même coup récupérer son âme sœur. Evidemment, rien ne se passe comme prévu et sa quête personnelle et psychotique se heurte très rapidement à la violence d'un principe de réalité implacable. Avec Super, James Gunn n'est pas là pour rigoler et on lui découvre une sensibilité qu'on ne faisait que soupçonner jusqu'alors. Le traitement de l'histoire est dur, réaliste, les coups font mal et les larmes sont réelles. Vendu comme un film de super-héros potache et décalé, Super est d'une noirceur abyssale, totalement dépressif et terrassant pour le spectateur qui accepte le voyage. Car Super ne prend pas de gants et si l'on reconnait quelques moments décalés typiques du réalisateur, l'ensemble ne prête pas à sourire. On y parle d'une vraie souffrance intime, d'une blessure si profonde que rien ne pourra la combler et qui conduira le personnage principal dans des ténèbres si obscures et denses qu'on ne sait pas s'il pourra s'en remettre. Super est un vrai film punk, allant totalement à l'encontre des modes, des genres et des attentes et on ne peut que regretter qu'il soit à ce point passé inaperçu en France. Sorti uniquement en vidéo dans la mouvance de Kick-Ass avec une campagne marketing qui n'a pu que le desservir, le film est un joyau noir comme on en voit rarement, à découvrir toutes affaires cessantes, avec un tube de Xanax à proximité tant son effet est dévastateur.

 

UN REALISATEUR DIGERE ?

Quand on annonce James Gunn à la tête des Gardiens de la Galaxie, notre sang ne fait qu'un tour. Il est assurément l'homme de la situation, lui seul peut renverser ce que Marvel essaye d'installer depuis des années à coups de blockbusters démesurés, il va dynamiter l'industrie du super-héros de l'intérieur. Les premières images tendent d'ailleurs vers cette hypothèse, tant l'approche de l'univers en question est différent de ce qu'on a vu jusqu'alors. Et d'un coup, on commence à croire que quelque chose est en train de se passer. D'ailleurs, il l'annonce lui-même, ce Gardien de la Galaxie sera le Marvel de la différence.

Une fois le film vu, autant dire qu'on n'est plus aussi convaincus. Qu'on ne se trompe pas, le film est loin d'être mauvais, il est même très efficace (comme le confirme notre critique enflammée), simplement c'est un peu léger pour du James Gunn. Si les figures habituelles sont bien là, les références pop bien cinglantes et le second degré de l'ensemble plutôt réussi, on a vraiment l'impression d'avoir du James Gunn assagi, light, en lieu et place de ce qu'on nous promettait. Toute sa patine habituelle (et ce qui fait que l'on regarde ses films) n'a que l'odeur de contreplaqué, du trait forcé, du clin d'œil stylistique pour rassurer les fans et essayer de survivre malgré tout dans un processus marketing et industriel qu'on imagine sans peine étouffant.

On se dit qu'avec un budget pareil, James Gunn n'était pas libre de ses mouvements, ou alors il a accepté l'énoncé du problème : jouer avec les règles de Marvel, comme un simple ouvrier, et essayer de caser son style en dehors des passages obligés indétrônables de toute production maison. James Gunn a tenté un grand écart périlleux qu'il ne réussit qu'à moitié. Et pourtant, ce n'est pas grave. Qui aurait refusé un projet de cette ampleur ?

Pour notre part, nous préférons voir la problématique sous un angle différent. Ce n'est pas James Gunn qui a vendu son âme, c'est Marvel qui l'a digérée. Si l'on réfléchit bien, en prenant des réalisateurs comme Joss Whedon, Shane Black et Gunn, que fait Marvel ? Elle s'assure d'intégrer à sa ligne éditoriale tout ce que la contre-culture a engendré de meilleur en sachant très bien qu'aujourd'hui, le fan-geek est méfiant si on ne lui montre pas les bons indicateurs. Avec ces réalisateurs, le spectateur est confiant, il les connait et aime leurs univers. Il sera de cette façon beaucoup moins résistant et en accentuant le côté culte de ces personnalités, en mettant bien en avant une politique des auteurs au final assez illusoire, le tour de magie fonctionne et le spectateur ne se rend compte de rien. C'est aussi l'occasion pour Marvel de parer à toute éventualité. Si on taxe ses productions de consensuelles et qu'on risque de lasser le spectateur, quelle est la solution ? Sortir un nouveau film avec un metteur en scène au pedigree subversif reconnu et vendre le nouveau produit comme quelque chose de différent, de jamais vu, de neuf, alors qu'au fond il s'agit exactement de la même chose, avec simplement quelques marqueurs identitaires précis destinés à faire réagir les fans pour les conforter dans cette idée que, cette fois, c'est différent.

C'est comme en politique ou dans la grande distribution, c'est un des principes fondateurs du libéralisme. Créer une pensée commune en s'accommodant en surface de toutes les différences. Faire croire qu'on prépare le plat préféré du spectateur-cible pour lui servir la même soupe que d'habitude mais avec des agents de saveurs appropriés. Et, qu'il en soit conscient ou non, James Gunn n'y peut pas grand-chose.

VERDICT : INNOCENT.

 

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