Preview Watchmen: la Bible des Comics sur grand écran

Damien Virgitti | 6 novembre 2008
Damien Virgitti | 6 novembre 2008

Le 4 mars 2009, Watchmen sort au cinéma.

Pour les néophytes, un film de superhéros de plus. Mais pour les fans, un monument de la bd américaine qui s’apprête à débarquer au cinéma après des années d’attente. Un film qui devrait faire date dans les films de superhéros comme la bd avait marqué le genre en son temps. Pourtant qu’ont de plus ces « Gardiens » par rapport à un Spider-man ou un énième Batman ?

Ecran Large fait le point et lève le voile sur l’un des films les plus ambitieux de l’année.

 

 


 

 

Watchmen, c'est avant tout la bd d'une époque, un énorme graphic novel composé de douze numéros sorti en 1986. Les comics sont alors en plein renouvellement et veulent s’inscrire dans une veine plus sombre et réaliste. Les superhéros appraissent plus torturés que jamais et leur croisade contre le mal devient une escalade de violence. C’est ainsi que Frank Miller, auteur de Sin City qu’on ne présente plus, sort son Dark Knight returns qui révolutionne la vision de l’homme chauve-souris. Et c’est ce que fait Alan Moore, auteur de V pour Vendetta et From Hell avec les Watchmen qui change pour toujours le visage des superhéros.

 

En une année, ces deux auteurs marquent les comics de leur univers et inspireront la bd américaine pour de très longues années.

 

 


 

 

Si à la base l’auteur à la barbe épaisse et aux cheveux hirsutes voulait utiliser les personnages d'un ancien label, Charlton comics, détenu par le géant DC, le directeur de publication de l'époque eut trop peur que Moore détruise les personnages et l'obligea alors à créer ses propres héros. Cela n’en rendra que son œuvre plus intemporelle et sa thématique que plus forte : décrire ce que serait le monde si les superhéros existaient réellement.

 

 

Un comics à tiroirs

 

Il en résulte une œuvre complexe et subtile, ou chaque péripéties et personnages apportent sa pierre à une intrigue aux multiples niveaux de lectures et qui diversifie les supports narratifs : des coupures de journaux approfondissent le background des personnages tout en les rendant plus crédibles et, comble de la mise en abîme, un adolescent lit une bd dans la bd pour renforcer les thèmes propres aux superhéros. Fil rouge de son oeuvre, Alan Moore aime exploiter les différentes facettes du médium de la bd et conçoit son graphic novel comme une oeuvre qui doit être lue cinq ou six fois pour bien percevoir les nombreuses références et allusions qui résonnent entre elles dans chaque case. En résulte une œuvre complexe. Trop pour certains. Immensément pour le bonheur de fans qui y voient une œuvre aux multiples symboles qui n'a jamais su mieux parler d’une époque et de l’humanité en général.

 

La critique a d'ailleurs été très réceptive à l’époque puisque Watchmen reste jusqu’à maintenant la seule et unique bd a avoir reçu un Hugo Award, récompense pour des oeuvres de science fiction et de fantasy.

 

 

Superhéros RIP

 

Watchmen plonge un groupe de superhéros, ces fameux Watchmen, en 1985, dans une Amérique en décrépitude proche d'un conflit nucléaire avec l'ancienne URSS. Une nuit, l’un des membres des Watchmen, est retrouvé mort, jeté du haut de son immeuble. Le superhéros detective Rorschach mène alors son enquête et va découvrir qu’un immense complot les vise tous un à un et que ce premier meurtre n'est que le début d’un compte à rebours qui va les entraîner jusqu’à la destruction du monde…

 

Pour l'auteur, il s'agit au fur et à mesure de l'histoire de déconstruire littéralement le genre du superhéros: "Je pensais que c'était un bon point départ de commencer justement par la mort d'un superhéros" explique-t-il.

 

Chaque chapitre s’attarde alors sur un des Watchmen en particulier et les montre finalement comme des humains névrosés confrontés aux doutes et à leurs angoisses, parfois pathétiques dans leur désir de gloire et de reconnaissance. Une vision beaucoup plus nuancée et complexe du superhéros, en même temps que l'histoire continue ce compte à rebours vers la fin du monde, symbolisé par une horloge et cette tache de sang symbolique sur un smiley jaune.

 

 

 

 

La fin d’un monde

 

Watchmen est la plus grande œuvre d’Alan Moore. Son œuvre phare. Son œuvre somme. Et pour bien la comprendre, il faut d’abord comprendre son auteur, hippie échappé d’une époque, dernier survivant qui a conservé sa longue barbe drue et ses cheveux hirsutes, qui n’a jamais accepté l’évolution du monde. Une envie de révolte qui se manifestait déjà dans V pour Vendetta avec son héros révolutionnaire qui veut dynamiter Londres et qui se symbolise encore plus à travers ce groupe de superhéros en train de s’éteindre. Le superhéros assassiné au début du graphic novel est justement surnommé Le Comédien. C’est l’anarchiste, le personnage marginal tant affectionné par Moore qui meurt et signe la fin d’un monde. Lui seul avait compris que l’Histoire n’était qu’une vaste blague morbide et son meurtre est représenté par une tache de sang sur son badge smiley. En même temps qu’il meurt, c’est toute une époque qui prend fin avec ce smiley, celle de la pop culture, celle où les gens pouvaient vivre librement, détachés de l’emprise des règles du gouvernement.

 

Watchmen est une oeuvre très empreinte de nostalgie qui décrit un âge déchu des superhéros, et une époque d’espoir sur le déclin. Jusqu’à la dernière page l’auteur montre ce qu’est devenu l’héroïsme et l’humanité avant qu’elle ne soit emporté par le monde. Une façon aussi pour l'auteur de questionner notre part de responsabilité dans le monde, dans ce besoin de se créer ces icônes et d'élire tous les "Reagan, Thatcher et autres "Gardiens" qui étaient censés sauver le monde et l'ont pourtant laissés pourrir". Quelle est notre part de responsabilité dans notre société? Qui est vraiment coupable entre le peuple et les élus et qui surveille les Gardiens? « Who watches the Watchmen ? » scande la bd tout au long des chapitres.

 

C’est la dernière démonstration du Comédien à ses contemporains, tout comme celle de V à la population avant qu’il ne soit emporté dans l’explosion finale, et tout comme celle du Joker dans un autre des récits d'Alan Moore, The Killing Joke, et qui a fortement inspiré le Joker anarchiste de The Dark Knight, qui révèle les failles du superhéros et nos propres faiblesses.

 

Alan Moore porte ce dernier témoignage sur notre monde moderne et reste un anti conformiste convaincu puisqu’il a de tout temps résisté aux appels d’Hollywood, allant même jusqu’à renier toutes les adaptations de ses œuvres, de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires jusqu’à V pour Vendetta où il a voulu retirer son nom du générique. Watchmen, transposition à l'écran attendue par les fans n’échappe pas non plus à la règle.

 

 


 

 

Les Watchmen dînent en Enfer

 

Suite au succès de Watchmen dans les années 80, son adaptation au ciné a été très vite envisagée. Mais elle va être confrontée à un incroyable imbroglio juridique (qui continue même aujourd'hui) et qui voit passer de nombreux réalisateurs talentueux, de Terry Gilliam jusqu’à Paul Greengrass en passant par Darren Aronofsky. Chaque réalisateur admet d'ailleurs qu'au delà des droits juridiques, la principale difficulté de cette oeuvre fleuve est qu'elle reste inadaptable au cinéma dans un seul film de deux heures. Devant la consécration de graphic novels au ciné comme Sin City ou encore 300, les producteurs propulsent Zack Snyder, réalisateur du péplum furieux de Frank Miller, sur Watchmen. Cette fois ci le projet est bien parti et le réalisateur dévoile même très tôt une image de Rorschach dans l’un des trailers de 300. De quoi exciter les fans et allécher le public sur le look visuel du film.

 

La première bande annonce diffusée mi juillet renforce l’attente des fans : les dessins si gracieux et cinématographiques de Dave Gibbons semblent respectés à la lettre et le contexte 80's, un temps envisagé comme réactualisé, baigne chaque décor. Pourtant, si l’ex clippeur semblait parfait pour mettre en scène le péplum barbare de 300 pour y déchainer sa folie visuelle, on est en droit d’émettre quelques craintes pour Watchmen, histoire subtile aux différents niveaux d’interprétations. Car jusqu’ici le réalisateur n’a pas fait preuve de finesse, son précédent film ayant même été taxé de fasciste et dont les seules scènes rajoutées au Sénat par rapport à la bd ne font pas preuve de finesse et de clairvoyance politique. Ses longs ralentis mal placés pendant les scènes d'actions pour soi disant mieux calquer les cases de la bd, enterrent Watchmen comme un vulgaire film de superhéos stylé. On dit même que le réalisateur aurait changé toute la fin apocalyptique.

 

Pourtant l’espoir demeure : son casting, de premier choix, essentiellement composé d’inconnus à la place de stars, pour mieux coller aux visages des personnages, et même ses musiques, de Bob Dylan a Jimmy Hendrix, parfaits reflets de cette époque, augurent d’un film plus mûr qu’on ne pourrait le penser. Zack Snyder aurait même déclaré au Comic Con de San Diego que son montage durerait pour l’instant 3h, et qu’il insisterait pour livrer avant tout une vision pessimiste et sombre des superhéros.

 

 

« Si les superhéros existaient vraiment, de quoi auraient-il l’air ? Le public est désormais habitué aux histoires de superhéros et le film arrive au moment où ils se posent cette question, comme le roman graphique l’avait fait pour les lecteurs de comics » commente le dessinateur Dave Gibbons.

 

En espérant que Watchmen sorte de son histoire financière, le film ne captera sûrement pas pour autant toute la densité de l'oeuvre originelle. Mais ll promet au moins de passer à l'étape supérieure en matière de films de supérhéros en montrant qu'ils peuvent s'exprimer dans une histoire plus complexe et décalée, jouant du kitsch de leurs costumes et multipliant les visions oniriques pour, et pourquoi pas, devenir une véritable oeuvre d'art...

 

 

 

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