Films

Série noire : et si le plus grand thriller américain… était français ?

Par Simon Riaux
11 septembre 2021
MAJ : 21 mai 2024
Série noire : photo, Patrick Dewaere

Série Noire est connu comme le chef-d'oeuvre d'Alain Corneau et la plus grande performance de Patrick Dewaere. Retour sur les racines américaines de ce joyau.

Quarante ans après le suicide de son comédien principal, Série noire est toujours perçu comme l'aboutissement explosif d'une carrière fiévreuse, paroxystique, le sommet d'un interprète au moins aussi instable que l'antihéros qu'il incarne. Série Noire est également le chef-d'oeuvre d'Alain Corneau, qui signait avec son quatrième film une véritable date dans l'histoire pourtant riche du cinéma noir hexagonal. 

Il serait facile, pour ne pas dire évident, de revenir sur la genèse du projet en France, d'expliquer comment son tournage éreintant fut le catalyseur de ce récit désespéré... Mais peut-être est-il plus passionnant encore de se pencher sur ses racines, et sur comment elles relient les États-Unis à la France, grâce à un romancier, à la fois l'un des plus grands et l'un des plus sous-estimés du XXe siècle.

 

Affiche officielleUn film serré et sans sucre

 

LE CLOAQUE DE JIM THOMPSON 

Les grands maîtres du roman noir américain demeurent incontestablement Raymond Chandler et Dashiell Hammett, en cela qu’ils lui auront donné sa forme contemporaine. À travers des archétypes de flics borderline, ou de privés alcoolisés et cyniques, ils auront cristallisé une forme narrative devenue genre majeur de la littérature populaire, qui aura accouché aussi bien de chefs d’oeuvres que d’innombrables pulps, serials ou romans de gare. 

Ces archétypes n’auront cessé de migrer et de muter selon les formats, envahissant rapidement le cinéma, puis colonisant progressivement l’univers d’autres médiums, à commencer par le jeu vidéo. La saga vidéoludique BioShock par exemple, est littéralement truffée de références, directes ou indirectes, aux textes fondateurs de ce genre, jusqu’au chapitre “Burial at sea”, qui reprend au premier degré tous les tropismes du privé au bout de sa vie. 

Pourtant, les amateurs de romans noirs le savent, il est un autre auteur, une autre école, sans doute moins immédiatement aimable, mais nettement plus ravageuse, que celle de Chandler et Hammet. C’est celle portée par le romancier Jim Thompson, architecte de personnages et de récits implacables, parmi les plus radicaux de la littérature américaine, qui officia comme écrivain et scénariste, essentiellement entre les années 40 et les seventies. 

 

photo, Patrick DewaerePeur sur la ville

 

Ses textes sont semblables à une boue radioactive, qui parait bien anodine initialement, pour se révéler aussi hypnotique que venimeuse, et dont jamais le lecteur ne pourra se défaire tout à fait. Point de flic glorieux ici, nul enquêteur au sixième sens aiguisé ou détective charismatique. Chez Thompson règnent les petites frappes sans ambition, les désespérés mus par leurs névroses, celles de l’époque, de la colère ou du sexe. L’humanité ne se dévoile jamais que dans ce qu’elle a de pire, de plus monstrueux et désenchanté. Pour autant, le romancier n'a rien d'un narrateur complaisant, qui détaillerait par le menu les vicissitudes de ses contemporains.

Il préfère prendre le pouls d'une société qui repousse aux marges quantité de ses membres comme autant de tumeurs méphitiques, lesquelles n'ont plus qu'à grossir, jusqu'à infecter leur environnement. Cette approche lui aura valu d'être un des plus précis légistes des maux de l'Occident, un entomologiste remarquable de nos zones d'ombres et de nos impensés. Auteur de genre, mais dont la veine sociale fascine, il a livré des merveilles telles que Les  Alcooliques, La Mort viendra, Petite ou encore Rage noire, texte publié en 1972, qui capturait de manière visionnaire quoiqu'irrespirable la violence interraciale aux États-Unis comme l'irruption brutale d'un désir de révolte.

 

photo, Patrick Dewaere, Myriam BoyerUn couple dont la violence ne demande qu'à exploser

 

DE LA PAGE À L'ÉCRAN

L'écrivain n'est pas étranger au monde du cinéma. Dialoguiste sur L'Ultime Razzia, scénariste des Sentiers de la gloire (tous deux réalisé par Stanley Kubrick), il travaillera également à l'écriture de plusieurs épisodes de séries. Si l'artiste connaît Hollywood, Hollywood le méconnaît. De son vivant, il n'y a guère que Sam Peckinpah pour adapter en 1972 son texte avec Guet-apens, film plaisant, mais mineur, finalement bien éloigné de la veine ténébreuse de l'oeuvre originelle.

En effet, si durant les dernières années de la vie de Thompson, le 7e Art américain est bouleversé dans ses codes par l'avènement du Nouvel Hollywood, son oeuvre demeure profondément européenne dans son approche, tant et si bien qu'il faudra attendre les années 90 pour qu'Hollywood redécouvre le formidable potentiel de ses récits.

 

photo, Patrick Dewaere, Bernard BlierLe choc des veuleries

 

En France, un jeune réalisateur connaît ses romans, et veut adapter l'un des récits les plus abrasifs de l'auteur : Des cliques et des cloaques. Soit une variation de Crime et châtiment, dont le protagoniste serait dénué de toute grandeur d'âme, échappant jusqu'au bout à la morale, incapable de regarder en face ses responsabilités, maquillant ses actes les plus crapoteux en gestes de chevalerie. Ce réalisateur c'est Alain Corneau, qui a déjà mis en scène trois longs-métrages, dont deux polars dans l'air du temps avec Yves Montand. Pour transposer la création de Thomson en France, il va s'attacher les services d'un écrivain hexagonal de renom, Georges Perec.

Dans le numéro d'octobre 1979 de L'Avant-garde Cinéma, le cinéaste explicite le choix, à priori surprenant, de Perec, génial auteur et cruciverbiste, à priori assez éloigné du polar poisseux qui se dessine.

« C’est un dialogue qui a l’apparence d’être comme dans la vie. Maintenant, si j’ai pris Perec, ce n’est pas par hasard. Le pari était de prendre l’apparence du naturalisme, mais surtout de ne pas y tomber. Il fallait faire quelque chose de totalement irréaliste. Ce que disent les personnages dans le film, c’est sans arrêt à partir d’une base de lieux communs… Toutes les expressions sont retournées, utilisées au deuxième degré. Perec est un génie dans ce sens-là »

 

photo, Patrick DewaereL'horreur du quotidien

 

Une pirouette géniale, et qui permet au film, au-delà du déport de son intrigue à Saint-Maur-des-Fossés en île de France, de se partir d'un glacis typiquement hexagonal, quand bien même les ressorts de  l'intrigue demeurent assez typiquement américains et directement issus de la tradition du film et du roman noir.

Frank Dillon devient dès lors Frank Poupart, homme médiocre qui dépense plus d'énergie à se trouver des excuses et à se portraiturer en chevalier blanc victime des autres ou des circonstances qu'à redresser une existence promise à la catastrophe. Il s'amourache de Mona, adolescente que sa tante prostitue. Les deux amants ne tardent pas à échafauder un plan pour récupérer de l'argent et soustraire Mona à sa tante. Un plan qui tournera mal et finira dans le sang.

Reste à trouver qui pourra donner corps à Frank. Alain Corneau a sa petite idée.

 

photo, Patrick DewaereLes Valseuses sont bien loin...

 

PAR DEVERS DEWAERE

Patrick Dewaere est devenu une légende grâce à son premier rôle d'importance au cinéma. Issu d'une famille de comédiens, il travaille comme acteur dès 5 ans, mais il faudra le verbe et la mise en scène de Bertrand Blier pour le faire exploser. Retournant comme un gant l'image du premier rôle au sein du cinéma français, roulant sur l'héritage des Meurisse, Gabin ou Ventura et poussant les perspectives offertes par la performance incandescente de Jean-Paul Belmondo dans À bout de souffle bien au-delà de ce à quoi s'attendaient le public ou la presse, il sidère tout l'Hexagone.

Devenu incontournable dès Les Valseuses, il s'impose comme une école de jeu à lui seul, mais cherche un type de rôle bien particulier. En quête de partitions intenses et au plus proche de caractères fiévreux, il aime aussi un cinéma profondément ancré dans le genre. Et c'est précisément l'ADN de Série noire, que Corneau a écrit en n'envisageant jamais un autre comédien dans le premier rôle. Le choix est évident, mais le metteur en scène est bien loin d'imaginer combien Dewaere va pousser loin l'identification au personnage.

 

photo, Patrick DewaereCe n'est pas un beau roman, ce n'est pas une belle histoire 

 

L'anecdote est restée célèbre, mais elle illustre l'engagement de l'acteur. Alors que, ivre d'amour et de rage, emporté par sa bassesse, Poupart s'éclate volontairement le front sur un capot de voiture, Dewaere demande à l'équipe technique de se tenir prête, de manière à pouvoir filmer la séquence en ayant recours au moins de prises possibles. Par -15°, il va enchaîner les coups de boule sur un capot glacé, devant les yeux médusés de l'assistance. Cette séquence de pétage de plombs est aujourd'hui encore la plus emblématique du film, lorsque le protagoniste explose littéralement à l'image, encerclé par un décor urbain glauquissime.

Mais c'est peut-être grâce à ses conflits avec les autres personnages que l'acteur, comme le fit Perec pour les dialogues, montre combien il a saisi l'identité profonde de Poupart et à travers lui le texte de Thompson, combien il sent comment la marier au décor franchouillard d'une banlieue plus dépressionnaire que pavillonnaire.

Ses interactions avec Bernard Blier ou encore Myriam Boyer sont autant de déclinaisons des stéréotypes des attendus du film noir américain. Le voisin/victime/adversaire sur lequel s'abat la frustration d'un héros négatif, au risque qu'elle se retourne contre lui-même, la figure d'une épouse  renvoyant au même personnage la liste de ses échecs, petitesses et renoncement. Mais ces clichés, Dewaere les fait siens dans chaque scène, et leur redonne une matérialité typiquement hexagonale.

 

photo, Patrick DewaereUne brutalité suffocante

 

Imaginé par le génial Thompson, redialogué par Perec, avant que Corneau ne le filme avec une admirable sécheresse, pour mieux laisser le comédien transfigurer une création hybride, Série Noire est ainsi un formidable cas particulier.

Un chef-d'oeuvre du Noir américain... typiquement français. Cette alliance à priori inattendue sera reconduite deux années plus tard par le regretté Bertrand Tavernier dans Coup de torchon, autre adaptation de l'écrivain américain passée à la moulinette française, et nouvelle réussite fascinante, scellant la passionnante connexion entre les ténèbres hexagonales et les lettres américaines.

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7 Commentaires
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Moa

Dewaere n’a pas reçu de prix pour ce film, c’est incompréhensible. Il n’y a pas un cm de pellicule où il n’apparaît pas. Il crève l’écran.

Fred.

C’est Bernard Blier et non Bernard Bilier comme indiqué sur cette affiche

Flash

Mince, je crois que je n’ai jamais vu ce film.
Honte sur moi.

La Classe Américaine

Tout, absolument tout dans ce film est exceptionnel. Dewaere, évidemment, tous les autres acteurs, les scénario, la mise en scene. Tout.

Hervé

Le plus grand rôle de Patrick Dewaere , au sommet de son art.

Ray Peterson

Le coup de boule mythique dans la vitre de la voiture au début par Dewaere.
Un comédien qui n’avait peur de rien comme son réalisateur à l’époque.
Chef d’oeuvre glauque et suintant.

ce Cinoche là est mort qu'on vous dit

Depardieu_Dewaere, Blier, le top tandem de cette époque
les cinéastes classés ou auto classe à gauche, comme Corneau étaient de qualité,pour cette generation,