Films

Rock : faux James Bond et vraie thérapie de Michael Bay

Par Simon Riaux
9 mars 2023
MAJ : 20 novembre 2024
Rock : photo, Sean Connery, Ed Harris, Nicolas Cage

Rock n'est pas seulement un des films d'action les plus réussis des années 90. Il marque aussi l'avènement stylistique de Michael Bay... et de ses obsessions.

Pour ceux qui l'ont découvert en salles en 1996, puis, plus nombreux encore, en vidéo durant les années qui ont suivi, Rock fut un grand spectacle d'action inespéré, à une époque où le cinéma américain se dépatouillait encore mal de l'héritage des années 80, sans parvenir à digérer la leçon qu'infligeait au monde les productions venues de Hong-kong. La grammaire en forme de bidon d'essence enflammé de Michael Bay prenait pour la première fois, véritablement ses aises, en embrasant les rétines des spectateurs.

En résulte souvent la description bégayante d'une enfilade de séquences cultes, toutes plus intenses, sensationnelles et ambitieuses les unes que les autres, surlignées au stabilo laser par les compositions maousses de Hans Zimmer. De quoi transformer un trentenaire passablement civilisé en môme prépubère jouant au soldat avec bâton, ou un mormon pacifiste en cocaïnomane collectionneur d'armes et revendeur d'uranium appauvri. Mais attention, la fantaisie pyrotechnique de Bay est aussi une excroissance sauvage de James Bond, une sorte de greffon autonome et fou, qui permit au cinéaste d'explorer pour la première fois plusieurs des thèmes et motifs qui deviendront les plus personnels et puissants de son cinéma.

 

Affiche françaiseOn the rock again !

 

L’ESPION QU’IL AIMAIT 

Le 31 octobre 2020, Michael Bay publie dans les colonnes du Hollywood Reporter un hommage à Sean Connery. Le légendaire artiste, qui prêta ses traits à 007 avant de devenir un des grands mythes du 7e Art, l'avait particulièrement marqué sur le tournage de Rock.

"Je n'oublierai jamais cet incroyable sourire à la James Bond qu'il me fit en signe d'approbation. Il m'a tant appris en matière de jeu et d'orfèvrerie."

Et on imagine combien ce fameux sourire signifiait alors pour le metteur en scène. Issu de l'école Propaganda, célèbre agence de communication et production qui accueillit plusieurs réalisateurs majeurs de son époque, où ils firent leurs débuts comme clippeurs et publicitaires, Bay est alors déjà un technicien et un communicant accompli, mais n'a qu'un unique long-métrage à son actif. Il s'agit du sympathique Bad Boys, où sa signature est encore très loin d'être une évidence, qui fut accueilli avec bienveillance par le public et la presse, mais sans que quiconque puisse encore repérer un auteur chez celui qui rallongea lui-même le budget du métrage pour se payer une plus grosse explosion finale.

 

photo, Sean ConneryFaut pas pousser Sean

 

Et voici donc Michael, lors du premier jour de tournage de Rock, alors qu'il s'échine à filmer la séquence au cours de laquelle Mason utilise une pièce pour découper une vitre sans tain. Et si ce sourire Bondien le rassure et l'assure, c'est également parce qu'à sa manière, il tourne justement un James Bond, une aventure qui, bien plus que le mal-aimé (et raté) Jamais plus jamais, est appelée à rester comme la solennelle révérence de l'espion britannique.

C'est d'ailleurs précisément ainsi qu'est identifié le héros qu'interprète Connery. Un espion de la Couronne, insaisissable et génial, roi de l'évasion et manifestement d'origine écossaise, à la carrière interrompue par les autorités américaines... peu ou prou en même temps que Connery cessa de jouer 007, et la disparition de sa "version" des écrans. Au-delà du clin d'oeil évident, le plaisir que prend le film à se mêler l'air de rien à la chronologie de production de la franchise Bondienne, c'est aussi celui de nous en offrir une explication possible. Et si Mason était bel et bien ce James Bond originel ? Sa capture par les Américains expliquerait de manière limpide l'arrivée de Roger Moore dans les films des années 70.

Les correspondances sont nombreuses, les passerelles toutes plus ludiques les unes que les autres, à commencer par l'écriture même du personnage de Mason. Brut. Terre-à-terre. Manifestement séducteur et très décomplexé quant à l'idée de tuer son prochain. On jurerait un écho direct de l'espion qui sidéra le grand public dans James Bond 007 contre Dr. No, dont le sonore accent écossais n'est pas le moindre des attributs.

 

photo, Sean Connery"Et c'est comme ça que j'ai fait cuire le Dr. No."

 

MÉCHANT SUPER ET ALCABAZ 

Mais Connery n'est pas, tant s'en faut, le seul épithète Bondien brandi par le film. Sa structure même, sous couvert de livrer un énième film d'action centré sur la prise ou l'infiltration d'un lieu tenu par de gros méchants pas beaux, passe les grands stéréotypes de la franchise 007 à la moulinette, débutante, mais déjà en surrégime, de Michael Bay. Ce n'est ni un hasard ni une marque d'incompétence narrative si le scénario ne nous plonge dans le dédale d'Alcatraz, censé être le coeur du film, qu'après quasiment 50 minutes de métrage.

C'est que Rock s'ouvre sur une copieuse introduction, qui ne contient rien de moins qu'un générique stylisé à l'extrême, qui sert ici à caractériser l'antagoniste, mais dont la furie esthétique, utilisant des symboles et artefacts (drapeau, déluge de feu, médailles) jusqu'à les pousser à un point d'incandescence proche de l'abstraction, n'est évidemment pas sans rappeler les génériques musicaux de la saga Bond.

Il en va de même pour tout le premier acte, qui contient entre autres une première séquence d'action, typique des expositions de super-méchants, qui ici aussi et comme ce fut presque toujours le cas du temps de James, veulent mettre la main sur un armement aussi secret que meurtrier, puis une multiplication des enjeux et des destinations, alors que l'espace se dilate pour faire de San Francisco le théâtre d'une évasion devenant une poursuite échevelée. Une séquence d'action proprement incroyable, qui eut pu servir de climax roboratif à n'importe quel autre film de la concurrence, mais compose là un petit amuse-bouche et un clin d'oeil aux courses-poursuites emblématiques de 007.

 

photo, Sean Connery, Nicolas Cage"Sean, c'est une connerie !"

 

Enfin, la présence tutélaire d'un grand méchant, certes humanisé, fait écho à bien d'autres maîtres du monde patenté, puisque comme eux, le général Francis Hummel a non seulement un plan, mais aussi une super base (pas) secrète. Conçue par le chef décorateur Michael White, qui officia également sur Alien 3, USS Alabama, mais également Armageddon, Alcatraz se transforme sous nos yeux en lieu totalement fantasmatique.

Une soufflerie aux airs d'antichambre des enfers, que seul Mason pourra traverser, à la faveur d'une paire de plans parmi les plus iconiques du métrage : des égouts vertigineux, un quasi-train de la mine, une salle de douche qui accueillera une fusillade opératique et un des rares authentiques moments de gravité de la filmographie du réalisateur, puis ces espaces ouverts lors du climax, qui nimbent le regard du spectateur dans une lumière irréelle.

Alcatraz est un concentré de perspectives folles, de salles aux proportions impossibles, qui paraissent avoir traversé les âges jusqu'à nous, ruines formidables et lointains échos des architectures démentes qu'imagina Ken Adam pour accompagner les aventures de Bond.

 

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UN BOND PAPA 

On aura beau jeu de qualifier 007 de papa du cinéma d'action moderne. S'il n'est pas le seul à avoir modifié en profondeur les attentes du public tout en défrichant un nouveau langage en termes de tension et de spectacle (coucou La mort aux trousses), le personnage est consubstantiel du rapport au divertissement de nombreux spectateurs. Et quand on sait ce que la notion de paternité représente pour Michael Bay, et à quel point il y est fréquemment revenu dans ses différentes créations, le voir placer son deuxième film sous le patronage de l'aïeul de l'action est finalement très logique.

Adopté, le cinéaste s'est longtemps et publiquement interrogé sur l'identité de ses géniteurs. Il retrouvera sans mal sa mère biologique, laquelle lui expliquera qu'il a été conçu lors d'une aventure entretenue avec un metteur en scène hollywoodien de premier plan. D'où moult plans sur la comète, qui le pousseront à se demander s'il n'est pas le rejeton de John Frankenheimer, ce qu'un test ADN viendra infirmer. De son côté, l'industrie et la presse américaine bruissent de ragots, lesquels voudraient que le paternel de Bay soit en réalité son propre producteur Jerry Bruckheimer.

Un questionnement identitaire demeuré sans réponse, qui émaille la filmographie du réalisateur, jusqu'à son récent 6 Underground, dont on se dit qu'il constitue en fin de course une sorte de biographie imaginaire d'un père fantasmé, tandis que dès Rock, la paternité met en mouvement quasiment tous les protagonistes principaux.

 

photo RockL'image la plus célèbre du film

 

Stanley Goodspeed (Nicolas Cage) est mis en branle par l'annonce de la grossesse de Carla Pestalozzi (Vanessa Marcil). C'est cette dernière qui lui donnera un indispensable sursaut de motivation en rejoignant San Francisco. James Mason, quant à lui, n'accepte de rencontrer Womack que dans l'idée de s'échapper pour faire enfin la connaissance de sa fille. Et c'est cette paternité naissante qui lui donnera une motivation afin de ne pas laisser les Américains se débrouiller avec l'ultimatum du général Hummel.

Enfin, la relation entre Cage (chien fou attachant, mais dénué de tout cadre ou perspective) et le vieux loup de mer Connery établit un lien, et une transmission de l'ordre de la paternité rêvée. Le mentor jaillit soudain dans la vie de son fils putatif pour en disparaître mystérieusement, entre deux plans. "Vaporisé", comme dirait l'autre.

 

photo, Nicolas Cage"Quelqu'un veut une boule de Noël ?"

 

Au contraire, l'impossibilité de la paternité, l'échec de la transmission, scelle la destinée de l'antagoniste. Privé de ses fils symboliques par un gouvernement qui méprise ceux qui accomplissent ses opérations clandestines, il échoue à faire passer son message et ses valeurs à son commando, et ne peut dès lors qu'être progressivement dévoré par les regrets, puis par sa troupe de fils pas du tout prodigues, prêts à se sauter à la gorge tels des loups affamés.

C'est donc bien de transmission et de paternité que nous cause prioritairement Rock. Le métrage regorge de morceaux de bravoure, d'idées toutes plus folles les unes que les autres, de vagues de flammes traversant l'écran. Au-delà de ses nombreuses fusillades, pour sidérantes que soient ses images et enivrantes l'usage hyperactif que le réalisateur fait des compositions de Zimmer, ce qui fait de ce film un improbable bonheur de cinéma c'est bien cette candeur absolue qui consiste à maquiller en gros spectacle pyrotechnique le songe d'un gosse dédié à James Bond, doublé d'une angoisse de parentalité évidente.

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Commentaires
26 Commentaires
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Joey Joe Joe Junior Shabadoo

@EL : ça ne me pose aucun problème que vous republiiez de vieux articles, mais pourquoi changer leur date de publication ?

Ici en le lisant, je me dis : tiens ça ressemble à du Simon Riaux. Puis je vois la date : « ah non c’est récent », puis je vois les commentaires : « ah non, c’est vieux ». Du coup on est un peu perdus je trouve

dunedain

La musique est de Harry Gregson Williams. Zimmer n’a composé « que » le thème d’intro.

@Joe Gillian
« ça m’aurait fait plaisir de t’arracher les boyaux ! »

RoroLy

Qu’est-ce que j’ai pu user la VHS… Un de films que j’ai le plus regardé ado. Ca fait un bail que je l’ai pas vu, et du coup j’ai l’angoisse d’être déçu…

Joe Gillian

La moindre réplique basique de ce film sonne comme un crochet violent car déclamé par des seconds couteaux au charisme fou doublés par une VF à son meilleure.

Au hasard, Tony Todd (aka Candyman):
« excusez-moi mon Général, mais et notre PUTAIN D’FRIC ?!? »

The insider38

Une prod très moyenne, à ranger au côté de film médiocre : 60 seconde chrono et les ailes de l’enfer , même studio, même punition

sylvinception

Je ne comprendrais jamais comment on peut considérer une merde comme No Pain No Gain comme un bon film…
Bref. Sinon merci de ne pas oublier 13 Hours, une belle réussite aussi.
Deux films, c’est déjà mieux que rien… 🙂

gravd3v

***Spoiler Pas le temps de mourir***

Donc, d’une certaine façon, James Bond a déjà eu une fille 🙂

Pseudo1

@La Rédac

Vos articles Premium étaient pas censés passer en public au bout de quelques mois ?

DL

Selon moi le meilleur film de Bay avec The Island, Pain and Gain et le premier Transformers.

John Spartan

Haaaa doux souvenir, vu au cinéma.
Malgré les années je le trouve tjrs aussi bon et inventif comparé aux bouzes qui sortent actuellement.