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Wolf : le loup-garou version luxe (ou pas), avec Jack Nicholson

Par Geoffrey Crété
21 avril 2021
MAJ : 21 mai 2024
Wolf : photo, Jack Nicholson

Jack Nicholson, Michelle Pfeiffer et James Spader dans un film de loup-garou réalisé par Mike Nichols : c'est Wolf.

Pour beaucoup, loup-garou et cinéma riment avec Hurlements réalisé par Joe Dante, Le loup-garou de Londres réalisé par John Landis, ou encore Dog Soldiers, le petit plaisir régressif de Neil Marshall. Mais au milieu des années 90, il y a eu Wolf, version chic et hollywoodienne de la bête, avec Mike Nichols (Le Lauréat, Qui a peur de Virginia Woolf ?) derrière la caméra, et Jack Nicholson et Michelle Pfeiffer à la tête d'un casting prestigieux.

Moins film de loup-garou que film romantique avec des loups-garous, Wolf a eu son petit succès à sa sortie, en 1994, et son existence a largement perduré au fil des rediffusions TV. Mais qu'en reste-t-il, près de 20 ans après ?

 

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LOUPS PARTOUT

Ce n'était qu'une question de temps avant que le loup-garou ne se fraie un chemin jusque dans les hautes sphères hollywoodiennes, après avoir longtemps été rangé dans les placards de la série B et autres programmes méprisés. Universal y avait mis les pattes dans les années 30-40, avec Le Monstre de Londres réalisé par Stuart Walker. Dans la foulée, Le Loup-Garou réalisé par George Waggner avait marqué le début d'une ère poilue, avec Lon Chaney Jr. de retour dans plusieurs suites/films dérivés.

À partir de là, le loup-garou n'a cessé d'apparaître sous diverses formes, de Paul Naschy dans la saga Les Vampires du Dr. Dracula à Dean Stockwell dans la comédie horrifique Le Loup-garou de Washington. Mais tout a changé avec Hurlements et Un loup-garou à Londres, sortis coup sur coup en 1981. Le premier a lancé une franchise de huit films, jusqu'à Full Moon Renaissance en 2011. Et Rick Baker a remporté l'Oscar des meilleurs effets spéciaux pour le deuxième, qui aura droit à une suite, Le Loup-garou de Paris.

 

HurlementsFilm de loup-garou ou soirée batcave ?

 

Et si ce loup-garou des cimetières de série B avait un vrai potentiel commercial côté grand public ? Sans surprise, le rire est la première arme pour le rendre inoffensif. Dans Teen Wolf, la bête prend l'apparence de Michael J. Fox pour une comédie ado. Dans The Monster Squad, il retrouve Dracula dans un pastiche des Universal Monsters. Dans Madame est un loup-garou, c'est une mère de famille qui succombe à la malédiction.

Wolf sortira une autre carte du même jeu : la romance. C'est une histoire de loups-garous, mais surtout d'amour entre un homme et une jeune femme, avec adultère, séduction, rivalité et bataille pour le coeur (et le corps) de la belle, incarnée par Michelle Pfeiffer. La bête, elle, sera interprétée par Jack Nicholson. Dans les années 90, c'est un grand pas pour le genre, avec le potentiel pour charmer massivement le public. Et enfin propulser le loup-garou dans la cour des gros succès mainstream.

 

photo, Jack Nicholson, Michelle PfeifferLes nuits avec mon ennemi

 

FAMINE EN OR

Les loups-garous n'étaient pas habitués à tant de prestige dans l'équipe. Tous deux passés chez Tim Burton et Batman (mais pas ensemble), Jack Nicholson et Michelle Pfeiffer sont des morceaux de premier choix. Elle venait de tourner Le Temps de l'innocence de Scorsese, et sa carrière décollait pour de bon avec des premiers rôles en or. Lui avait déjà deux Oscars et plus rien à prouver.

En seconds rôles : James Spader, Christopher Plummer, Richard Jenkins, et même Allison Janney et David Schwimmer qui apparaissent pour quelques répliques. La musique, envoûtante, est signée Ennio Morricone. Le directeur de la photographie s'appelle Giuseppe Rotunno. Il avait éclairé les plateaux de Visconti, John Huston, Vittorio De Sica, Fellini, ou encore Alan J. Pakula (et Mike Nichols, déjà, sur Ce plaisir qu'on dit charnel). Comment ce beau monde en est-il arrivé là ?

 

photoLoup-garou, vous avez dit loup-garou ?

 

Tout commence au début des années 90, avec le producteur Douglas Wick et l'écrivain Jim Harrison (qui va connaître la gloire hollywoodienne avec l'adaptation de son livre, Légendes d'automne). Wick adore le roman d'Harrison Wolf : Mémoires fictifs, et lui demande d'écrire un film de loup-garou - qui n'a finalement rien à voir avec son bouquin. Détail de taille : Jim Harrison est ami avec Jack Nicholson, qui signe pour le premier rôle. Les choses sérieuses commencent, pour le meilleur et pour le pire.

Le choix du réalisateur Mike Nichols est presque facile. Douglas Wick a produit son film Working Girl, qui a cartonné, du box-office jusqu'aux Oscars (n'oublions pas que cette amusante comédie a été nommée comme meilleur film et meilleur réalisateur, parmi d'autres). Et le cinéaste a déjà dirigé Nicholson dans Ce plaisir qu'on dit charnel, La Bonne Fortune et La Brûlure. Le trio est vite formé.

 

photoÀ l'annonce du projet

 

Mais reste un problème : le scénario. Mike Nichols et Jim Harrison ne s'entendent pas du tout sur le fond de l'histoire. Pour le réalisateur, c'est une métaphore de la sexualité masculine, et c'est aussi et surtout l'histoire d'un homme qui perd son humanité. C'est donc un cauchemar. Pour l'écrivain, c'est au contraire un récit philosophique, et une histoire symboliquement plus positive, autour du mythe du bon sauvage.

Harrison a raconté que Nichols était en lutte avec l'idée même du film de loup-garou, que lui assumait parfaitement. Après avoir écrit six versions, l'écrivain s'en va, exaspéré, mais conscient que ce qu'il avait écrit aurait donné lieu à un film d'horreur gothique de trois heures, avec beaucoup de sang. 

Autre incident de parcours : Mia Farrow quitte le film. Castée dans le rôle de la femme de Nicholson, elle s'en va quelques semaines avant le début du tournage, à cause de la bataille judiciaire pour la garde de ses enfants face à Woody Allen. Kate Nelligan est engagée illico presto.

 

photoAu rendu de la V6

 

GAR'OÙ tu vas

Toujours insatisfait du scénario, Mike Nichols appelle à la rescousse Wesley Strick, scénariste des Nerfs à vif et Batman, le défi. Ce qui devait être une touche finale se transforme en réécriture, et tout le monde commence à perdre les pédales. Michelle Pfeiffer a déjà refusé le rôle plusieurs fois, à cause de ce rôle sous-écrit de "la fille". Et Nichols pense sérieusement à quitter le film.

Il racontait à Première US, en 1994 : "Il y a eu un moment où j'ai appelé Jack Nicholson pour lui dire : 'Ok, je dois me retirer du projet. Ils veulent qu'on tourne dans quelques mois, et je n'ai pas de scénario. Et il a aussitôt annoncé : 'Ok désolé les gars. C'est soit Nichols soit Kubrick - vous pensez que lequel est le plus rapide ?' Et d'un coup, on m'a donné plus de temps pour travailler".

 

photo"Jack, j'ai un truc à te dire"

 

Le cinéaste demande alors de l'aide à une autre plume : Elaine May. La scénariste de Le ciel peut attendre et Tootsie recentre sur l'histoire d'amour, et écrit un rôle plus pour Michelle Pfeiffer. Laquelle reconnaissait finalement l'échec à ce niveau, dans Première US , puisque sa motivation première était de travailler avec Mike Nichols et Jack Nicholson : "Le personnage a été une vétérante, puis une infirmière. En gros c'était des manoeuvres pour faire croire qu'elle était importante. J'ai fini par dire, 'C'est le film de Jack. C'est mieux de ne pas faire semblant. Ce sera quelqu'un de perdu, le mouton noir de la famille, qui erre. Au moins c'est quelque chose de réel, qu'on peut jouer."

Peu à peu, le scénario reprend forme, quitte à réintégrer des éléments de la version initiale de Jim Harrison. Presque 3 millions ont déjà été dépensés rien pour que cette phase chaotique, et l'argent sera l'autre question de Wolf. Le budget grimpe jusqu'à 70 millions, en partie parce que le tournage s'étire - et que le contrat de Jack Nicholson stipule que son salaire de 13 millions grossit chaque jour supplémentaire. Autre source de dépense : des reshoots pour la fin, pour rajouter quelques plans plus spectaculaires.

 

photo, Michelle PfeifferProfession : perdue

 

LOURD-GAROU

Des années avant la production chaotique de Wolfman, autre film de loup-garou malade, Wolf était donc déjà victime d'un beau chaos en coulisses. Le film a été un succès, avec plus de 130 millions au box-office mondial et plus d'1,3 million de spectateurs en France, mais difficile de ne pas sentir ce combat interne à l'écran. Comme si personne ne savait exactement quoi raconter, et n'osait assumer quoi que ce soit.

Wolf use et abuse des images les plus simplettes, comme un fondu entre la gueule d'un loup et le reflet de Will dans son miroir, qui plus tard va pisser sur son rival pour marquer son territoire (avec une réplique pour l'exprimer, au cas où c'était nécessaire). Mike Nichols veut opposer l'instinct à la civilisation, avec ces bourgeois new-yorkais qui travaillent dans l'édition, mais succombent à leurs pulsions primaires (le sexe, l'agressivité). Will enfonce d'ailleurs le clou lors d'une soirée mondaine, où il affirme lourdement que cette civilisation va dans le mur.

 

photo, James SpaderSexe, mensonges et loup-garou

 

Une idée malheureusement tartinée du début à la fin, et soulignée dès l'apparition de Laura, qui s'exclame : "Quoi, vous êtes le dernier homme civilisé ?". Toute l'intrigue est articulée autour de ça. Will est un homme mûr, endormi dans une vie professionnelle et personnelle tranquille, où il n'y a plus de combat à mener. Il sera réveillé par Stewart (James Spader), jeune loup qui souhaite prendre la tête de la meute. Il veut son poste, sa femme, sa maîtresse, son pouvoir, et finira loup-garou lui aussi, dans un ultime duel en miroir.

L'idée est simple : derrière chaque être civilisé se cache potentiellement une bête, qui guette. La morsure de la créature n'est qu'un catalyseur, qui révèle la vérité derrière l'éducation. Mais l'exécution n'est pas des plus fines, avec tous les archétypes du genre - y compris la femme adultère qui revient en rampant, et finit tuée et vite oubliée. Mais ça aurait pu être pire : la rumeur dit que Mike Nichols voulait que Laura porte une tenue rouge avec une capuche à la fin (comme le Petit Chaperon rouge oui), ce que Michelle Pfeiffer a refusé.

 

photo, Jack NicholsonCes mains ont touché des Oscars

 

Côté loup-garou pur et dur, c'est là encore un festival de scènes classiques. Évidemment, Will va effrayer les chevaux, qui sentent sa transformation avant lui. Évidemment, il va subitement sentir et entendre à 50 mètres, et ne plus avoir besoin de ses lunettes (mais quelqu'un devra le lui dire pour l'expliciter). Évidemment, il y aura des poils qui sortent de sa blessure. Il passera aussi par la case vieux sage-expert qui déroule le peu de mythologie, et lui offre une amulette censée calmer la bête. Tout ça est traité en surface, comme des étapes forcées.

Le trio principal finit contaminé, Will ayant mordu Stewart et consommé son amour avec Laura - nouvelle variante de MST bestiale. Et ce twist final sur la belle qui rejoint les bêtes sera explicité avec un clin d'oeil à l'odorat très sensible des alcooliques, au cas où les lentilles jaunes et le maquillage de mannequin de Michelle Pfeiffer n'étaient pas assez clairs.

 

photo"Comment ça j'ai un air différent ?"

 

QUI A PEUR DU GRAND MÉCHANT LOUP

Dernier point révélateur : les maquillages. Malgré la présence du grand Rick Baker (qui allait remporter le troisième de ses huit Oscars à ce jour, pour Ed Wood), Wolf se résume à de belles touffes de poils et quelques ajouts discrets, notamment aux oreilles. Jack Nicholson et James Spader s'affrontent à coups de fausses dentitions, lentilles jaunes et sauts en trampoline au ralenti, dans un climax particulièrement bancal.

Plus fou encore : il n'y a aucune scène de réelle transformation, pourtant indissociable du genre. La métamorphose est non seulement discrète, mais gérée au montage, et en ellipses. Parce que l'équipe avait conscience que c'était trop attendu, et trop difficile de se mesurer à Hurlements et Le Loup-garou de Londres... ou parce que tout le monde avait peur d'assumer ce foutu lycanthrope ? 

 

photoPassez par la case prison sans faire peur

 

Wolf a tellement peur de ce loup-garou qu'il est à peine nommé par les personnages. Comme si, au fond, loup-garou et film sérieux ne pouvaient cohabiter, et qu'il fallait le réduire au minimum pour ne pas menacer l'univers méloamoureux. À tel point que toutes ces bêtes ressemblent finalement plus à des vampires (yeux jaunes, sensualité exacerbée, canines et autres regards mystérieux) qu'à des lycans.

Tout le film transpire cette gêne, jusqu'à une scène de tentative de viol où le loup Stewart agresse sauvagement Laura sous les yeux du héros, emprisonné - jusqu'à ce qu'il retire son amulette magique, et se libère simplement grâce à un bond inhumain.

 

photo, Michelle PfeifferPlot twist : c'est moi l'héroïne

 

L'ironie ultime étant que c'est finalement Michelle Pfeiffer qui s'en sort le mieux en Laura. Ce personnage trouve dans son apparente inutilité une occasion d'exister en dehors de la lourdeur du scénario. Elle semble toujours sortir des rails que suivent Will, Stewart et les autres. Dès sa première apparition, qui refuse toute marque de féminité classique, il se passe quelque chose.

Lorsque le héros tente un coup de poker pour la charmer, avec une psychologie de comptoir sous forme de provocation paternaliste, elle ne tremble pas, et balaye tout. Lorsqu'elle le libère de ses menottes, c'est elle qui lui explique la vie, non sans une pointe de cynisme amusé. L'actrice n'a pas grand-chose à jouer, mais c'est la marque des grandes : elle habite la moindre réplique qui peut l'être.

Laura apparaît ainsi comme la seule humaine digne de ce nom dans ce cauchemar. Et ce n'est peut-être pas un hasard si, après un climax qui la replace en simple demoiselle en détresse, Wolf se conclut sur son visage et sa transformation : le vrai loup, la vraie bête, c'est elle.

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16 Commentaires
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sylvinception

Les classiques du genre peuvent se compter sur (moins que) les doigts d’une main…
Je vois que « Le loup-garou de Londres » et « Hurlements », perso.
(C’est vrai que « Dog Soldiers » est pas mal du tout…)

Quand a « Wolf »… bordel que ça vieillit mal.

JR

Au temps pour moi, et je me souvenais de l’enthousiasme autour de ce film (dans mon entourage également)

Geoffrey Crété

@JR

… oui, c’est précisément pour ça que je disais : j’espère que son nouveau film suivra le même chemin.

J’avais fait la critique de Thunder Road, et il était dans mon top 3 des sorties ciné en 2018.
https://www.ecranlarge.com/films/critique/1033130-thunder-road-critique-prodige

JR

@Geoffrey, Thunder Road était sorti en salle, sur très peu de copies, et disponible assez longtemps en vostfr uniquement sur canalsat.

jorgio6924

« C’est un homme est un fou furieux. Il a même uriné sur mes chaussures ! »
« La bête se hérisse et elle a un bazooka dans chaque mains »

Mike Nichols avait toujours la classe du verbe.
J’ai adoré.

Pat Rick

Vu il y a plusieurs années, pas un film extra mais tout de même mieux que prévu.

Flash

@Ray @Geoffrey Merci pour vos réponses.

dams50

Pas vu, mais la bande annonce de l’époque avec Nicholson qui en fout partout dans les toilettes hommes en débitant « Je marque mon territoire » m’avait bien poilé.

Récemment, sur le thème, « Les bonnes manières » m’avait agréablement surpris.

Ray Peterson

@的时候水电费水电费水电费水电费是的 Flash, The Wolf of Snow Hollow est une plutôt bonne surprise et très surprenant Dans le style Jim Cunnings. Pour un « Werewolf movie » c’est une revisite originale où se mêle humour décalé et mélancolie touchante dans un bled paumé des States façon Frère Coen. Et la photo qui accompagne la neige immaculée est très belle. Beaucoup apprécié.

JR

@kyle, bon sang, j’ai grandi terrifié par tous ces films… Et oui, ils vieillissent assez mal même si je les aime toujours autant. La nouvelle dont est tiré Peur Bleue est juste 1000 fois mieux que le film. Il y avait aussi La malédiction du loup garou en série TV (dont quelques épisodes sont visibles sur YouTube).

Wolf, oui il y a un côté kitch assez assumé je trouve (la musique les souligné souvent), mais étrangement ça passe. Pour les combats, c’est le ralenti qui flingue le truc.
Et puis l’apparition de David Schwimmer ^^