Malheureusement connu quasi-exclusivement pour Cube, Vincenzo Natali a également à son actif un film dérangeant, radical et plus profond qu'il n'y parait : Splice.
À bien des égards, Splice aurait pu être le sujet d'un article de notre rubrique "Les mal-aimés". Doté d'un budget de 30 millions de dollars, il n'en a rapporté que 27,1 millions à travers le monde, la faute à une campagne de publicité n'assumant pas - comme à son habitude - le mélange des genres. Vendu comme un film d'horreur, voire un film de monstre, le long-métrage a vite souffert d'un désintérêt cruel du grand public, au point de rester dans les mémoires comme une petite anomalie bancale.
Pourtant, il a beaucoup à proposer, pour peu qu'on le regarde tel qu'il est : un drame horrifique dérangeant, qui s'inspire de la body-horror et de son rapport détourné à l'humanité. Le candidat parfait pour un de nos dossiers au code génétique douteux.
De l'incapacité de se mettre à genoux
Rendez-vous manqué
Il est de coutume de dire que l’étape la plus importante pour un metteur en scène en quête de respectabilité n’est pas le premier long-métrage, mais le second. Vincenzo Natali incarne parfaitement cet adage. Après un court-métrage, Elevated, il a l’occasion de concrétiser le projet Cube. L’exemple typique du film de genre ultra fauché, conçu dans la douleur, mais très très malin. Comme on l’explique notre dossier, le succès n’est pas immédiatement au rendez-vous. Cependant, l’œuvre trouve très vite le chemin du cœur des cinéphiles, grâce auquel il devient un petit classique.
Splice devait être le fameux second long-métrage. Le scénario, écrit à trois mains avec Antoinette Terry Bryant et Doug Taylor (arrivé plus tard) est pensé, de l’aveu même du réalisateur, comme la suite logique de l’expérience Cube. Mais l’industrie du cinéma de genre est ce qu’elle est, c’est à dire réticente à l’idée de se lancer dans un projet aussi ambitieux, difficile à identifier et surtout très coûteux en effets spéciaux. Une véritable évolution technique après le huis clos conceptuel de Cube, qui lui engendre d’ailleurs une saga (qu’on décrypte juste ici). Splice est donc en pause le temps de trouver les moyens et la notoriété de le concrétiser.
Entre temps, le cinéaste persiste dans la science-fiction, avec le film d’anticipation Cypher écrit par Brian King, où la mutation empoisonne l’esprit plutôt que le corps, ainsi que Nothing, écrit par Andrew Lowery et Andrew Miller, exacerbant encore le goût du cinéaste pour le conceptuel. Les deux essais sont loin d’attirer autant d’attention que Cube. Cypher ne récupère même pas 900 000 dollars sur ses 7,5 millions de dollars de budget grâce à sa sortie en salles et Nothing, pas aidé par des critiques mitigées et un principe appréhendé avec méfiance par le public, sombre dans un oubli regrettable.
Pour concrétiser Splice, de plus en plus plausible grâce à l’évolution des effets spéciaux numériques et de la génétique, soit le thème et la technique président à sa création, il fallait de véritables poids lourds. L’espoir naît d’un festival au Portugal, où le réalisateur rencontre Guillermo del Toro, lequel a beaucoup aimé Cube et Cypher. Celui-ci lui demande quel projet il aimerait porter à l’écran, et Natali saute sur l’occasion pour évoquer son scénario, déjà vieux de quelques années.
Inutile d’être rédacteur en chef de Del Toro magazine pour comprendre ce qui a plu au futur réalisateur de La Forme de l'eau dans ce texte. Il comporte à peu près tout ce qu’il affecte, de la structure citant les classiques des films de monstre à la passion pour la compréhension des créatures, en passant par le défi technique de leurs conceptualisations.
Del Toro s’engage, aux côtés d’autres producteurs de renom, comme Yves Chevalier, derrière Valhalla Rising et The Broken la même année, Sidonie Dumas (JCVD, OSS 117 : Le Caire, nid d'espions), Steven Hoban (les Ginger Snaps), Don Murphy (Tueurs nés, From Hell, Transformers) et la firme Dark Castle, alors en pleine remise en question auteuriste, toujours menée par le monstre hollywoodien Joel Silver.
Du beau monde, donc, alliant ses forces au service d'un scénario mine de rien atypique, demandant le budget le plus élevé de la carrière du réalisateur : presque 30 millions de dollars, ce qui est généreux pour une œuvre aussi audacieuse, mais très serrée par rapport à ses exigences techniques. Au-delà de ses effets spéciaux (sur lesquels on va revenir), plusieurs personnages clés de la production doivent être convoqués, afin de rendre crédible une histoire propice au ridicule sans véritable rigueur.
Des choix de casting pertinents
D’où l’engagement de George Charames, consultant généticien, qui – à l’étonnement des mauvaises langues – valide la plupart des évènements, certes improbables, mais pas impossibles, de Tetsuo Nagata, très bon directeur de la photographie français et de Todd Cherniawsky, un production designer habitué des grosses machines américaines, puisqu’il a travaillé sur Avatar, Armageddon ou La guerre des mondes.
Rester dans le budget n’a pas été facile (certaines scènes ou effets ont dû être jetés à la poubelle pour avancer), et pourtant, cela n’a pas amélioré le sort funeste du film. Et c’est bien dommage, car si l’énergie déployée à l’écran avait été récompensée, la suite de la carrière de l’auteur et de ses collaborateurs aurait peut-être pris une tout autre tournure. Reste qu’en l’état, entre Haunter, une pléthore d’épisodes de séries TV et Dans les hautes herbes, Natali a su largement rebondir, et marquer plus discrètement, mais non sans panache les amateurs de cinéma fantastique.
Dans les hautes herbes, son dernier film
Le genre…
Natali est une vraie tête brûlée en réalité, comme en témoigne la richesse de sa filmographie. Aucun de ses longs-métrages n’était spécialement calibré pour séduire une foule en délire, surtout pas Splice. En effet, il s’y frottait à un exercice complexe et finalement relativement rare dans la production mainstream : le mélange de genres.
Ce type d’audace parvient certes en général à convaincre le public des festivals (il avait été projeté hors compétition au festival de Gérardmer en 2010, édition qui a vu le sacre de Moon) et une partie de la critique, qui n’a pas eu de mal à extraire ses qualités. Mais les spectateurs sont plus rarement au rendez-vous, ce qui ne motive pas les producteurs à investir. Splice est un cas d’école. Entre drame bizarroïde et film de monstre, la promotion a logiquement tranché, accouchant d’une bande-annonce transformant Dren en gibier à abattre.
Tout le contraire de ce qui se déploie à l’écran, donc. Parce que plutôt qu’éviter cette fusion entre l’horreur et le drame, les scénaristes en jouent avec adresse. Notre réaction au parcours de Dren oscille en permanence entre la peur et l’attachement, deux sentiments parfaitement logiques quand on conçoit un tel être vivant. Les premières minutes de sa vie s’amusent d’ailleurs à explorer délibérément cette dualité.
La mort, omniprésente, mais parfois plus tragique que terrifiante
Les séquences de l’accouchement synthétique et de la première fausse mort, très inspirée de l’univers d’Alien selon Natali, engagent le récit dans une horreur assez frontale, répugnante et angoissante, cultivant l’inconnu que représente l’expérience. Mais juste après ça, les premiers pas de la créature envoient bouler cette esthétique alors qu’on lui découvre un mode d’alimentation, et par conséquent une forme de conscience.
Peu de films se risquent à faire un tel yo-yo, à jouer autant de l’ambiguïté de leur créature. Et c’est là que réside le secret de Splice : tout repose sur un être suintant psychologiquement et physiquement la bivalence. Son design, s’appuyant sur l’idée géniale d’un physique de fœtus développé extra-uteros, se transforme en même temps que son écriture, ce qui lie de façon très intime son corps et son esprit, eux-mêmes tributaires de la schizophrénie qui a motivé sa création.
Outre la sympathique séquence de générique animé, confiée à une petite compagnie française, ChezEddy, et à la conception longue de six mois, la première partie du développement de Dren est prise en charge par d’autres Français de chez BUF. La seconde partie, elle, plus légère en CGI (les yeux sont écartés, puis recentrés), est l’œuvre de la société C.O.R.E., avec qui Natali avait déjà travaillé à plusieurs reprises.
Deux phases distinctes qui trahissent le soin apporté au personnage, réceptacle physique de ses propres émotions. Le fait que ces différents techniciens contribuent à un résultat si cohérent épate autant qu’il prouve la force de la vision du trio de scénaristes. C’est enfin une démonstration du redoutable combo SFX / VFX, du physique et du numérique. La Dren adulte, grâce à son physique à moitié authentique, à moitié synthétique, évoluant en même temps qu’elle, incarne simplement le mélange des genres opéré et la thématique profonde du film.
Humaine, à un écart de sourcil près
… et le sexe
« La vraie horreur vient des éléments humains », explique le producteur Steve Hoban dans le making-of. Sarah Polley, qui incarne Elsa Kast, renchérit : pour elle, l'aspect le plus terrifiant de Dren, c’est son côté humain. Les deux artistes ont cerné la véritable force de Splice, c’est-à-dire l'utilisation du thème de la génétique pour parler de l’humain, et plus précisément de la part d’humain qu’on transmet.
C’est ainsi qu’il entre en résonance avec les classiques du genre, comme Frankenstein évidemment. Le metteur en scène ne peut s’empêcher de citer la version de James Whale à tour de bras, et pour cause : on y retrouve cette idée selon laquelle l’impact psychologique que peut avoir un être humain sur sa création est plus culturel que génétique. Del Toro ne s’y trompe pas en évoquant le cas d’Elsa, qui reproduit sur Dren, sans en avoir conscience, les abus qu’elle a subis de la part de sa mère.
L’autre grande référence est évidemment David Cronenberg et La Mouche, qui contrairement à Frankenstein, ne part pas d’un état de fait, mais s’attache à dépeindre l’évolution physique et l'évolution mentale, forcément liées chez le Canadien, de la créature.
"Hop, un petit gène de la violence"
Dans La Mouche et Splice, l’acte de création même est déjà une dérive de l’esprit humain, et dans les deux films, la clé de son comportement est forcément liée au sexe et au désir.
Natali l’avoue volontiers : tout s’articule autour de la scène de sexe entre le personnage d'Adrien Brody et Dren, clairement finaliste de la coupe des scènes les plus gênantes vues au cinéma ces dernières années. La séquence convoque tout le savoir-faire évoqué plus haut, notamment dans la dichotomie entre la mise en scène de l’acte, assumant frontalement la lubricité qui s’y niche, et la répulsion étrange que véhicule le corps modifié de Dren, lequel ressort en symbole physique de son émancipation sexuelle (les ailes), grâce aux effets spéciaux.
Là où Splice parvient à se démarquer de ses illustres modèles, c’est dans sa dimension éducative. Il y a une vraie analyse de la maternité, présente dès les premières minutes, car Elsa ne souhaite pas d’enfant. Presque plus encore que dans La Mouche, la sexualité et l’affect corrompent tout le monde, d’une méthode scientifique vite expédiée à des personnages complètement dépassés par leur propre désir, inséminé dans leur création de toutes les façons possibles. D'où la sexualisation progressive du personnage, subtile, mais évidente, qui va le pousser à la séduction et presque au suicide, pour finalement ressusciter sous une forme qui, lasse d’appartenir à l’humanité, se passe de tout consentement.
Le sexe, l'étape ultime de sa construction
Une approche à la fois passionnante, presque freudienne (les deux scènes de sexe sont très connectées) et très en avance sur son temps. La part d’humanité dans Dren lui impose une construction sociale contradictoire, se reflétant particulièrement dans le choix des costumes. En filigrane, le personnage subit une sexualisation dont elle ne pourra même pas profiter, au risque qu’on lui enlève justement ce qu’on a placé d’humain en elle, c’est à dire, en premier, sa robe. Dans Splice, le glissement de la femelle à la femme tient de l’éducation (salut Simone de Beauvoir). Et c’est difficile d’être femme.
Avec cette lecture, les dernières minutes pourraient être mésinterprétées : le changement hormonal de sexe de la créature lui inculque, sans autre forme de procès, une sexualité du viol. Mais ça serait oublier qu’elle passe l’arme à gauche avant sa métamorphose. Dren choisit de ne plus être femme, certes, mais c’est moins pour devenir un homme que pour devenir un monstre, qui remplira d’ailleurs dans un climax un peu en deçà toutes les cases du monster flick à l’ancienne.
Un constat finalement très misanthrope : le personnage principal du film a choisi de fuir l’humanité. Heureusement, l’ultime petit twist froid fait repartir le tout pour un tour. Aucune suite ne verra le jour, mais le spectateur sait déjà que rien ne va changer.
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Splice, pour moi c’est encore plus culte que Cube. Ce malaise génial, quoi. Et dans un registre différent, j’ai aussi bien aimé son Dans Les Hautes Herbes, qui n’a pourtant pas vraiment soulevé les foules.
Autant le cube me laisse de glace alors que celui ci non. Un bon film.
J’avais bien aimé Cube et même Cypher.
Ce réal a vraiment d’excellente idée, a un style bien à lui et semble rarement faire de compromission pour attirer le grand public. J’avais oublié de voir celui-ci.
Il va y avoir du rattrapage dans l’air.
Film assez glauque en effet.
J’avais pas accroché plus que ça, sans doute la faute aux deux personnages principaux, franchement antipathique.