Christopher Nolan : Batman, Inception, Tenet... le meilleur et le pire du cinéaste

La Rédaction | 14 mai 2021
La Rédaction | 14 mai 2021

Tenet, ce soir sur Canal+ à 21h08 !

The Dark Knight, Inception, Interstellar, Tenet, Le Prestige... quels sont les meilleurs et pires films de Christopher Nolan ? 

Génie moderne ou escroc hollywoodien, grand auteur ou grand technicien, descendant de Kubrick et Spielberg ou parfaite illusion intello : Christopher Nolan divise depuis des années, et Tenet l'a encore rappelé, notamment avec des débats au sein de la rédaction.

En onze films et deux bonnes décennies de carrière au cinéma, le réalisateur est passé par le thriller, le fantastique, la science-fiction et l'action, devenant une référence pour beaucoup. Une génération entière de cinéphiles considère Inception, The Dark Knight et Interstellar comme des œuvres fondamentales, et dans tous les cas, Nolan est devenu incontournable.

Retour sur sa carrière, film par film, pour voir ce qui résiste à l'épreuve du temps, et ce qui peut aller dans le meilleur et le pire.

 

Photo Christopher NolanTiens je vais taper mon nom sur Google Actu

 

Following, le suiveur

OUI, C'EST UN PREMIER FILM ESSENTIEL : Comme beaucoup de premiers films, Following est fascinant dans la manière qu'il a de synthétiser les obsessions de son auteur. En créant le personnage d'un écrivain qui se met à suivre des gens, jusqu'à tomber sur un charmant cambrioleur, Christopher Nolan s'amuse d'une narration éclatée pour raconter l'histoire d'un héros obsessionnel. Le cinéaste prend déjà un certain recul en imposant la notion de processus créatif au sein de son récit, ici pour revigorer les codes du film noir qu'il affectionne tant.

Autoproduit, et tourné sur plus d'un an pendant les week-ends de disponibilité de l'équipe, Following est mine de rien l'un de ces coups d'essai acharnés qui sortent des tripes. À l'instar du Pi de Darren Aronofsky, Nolan livre un émouvant prologue à sa success-story. Et si l'ensemble n'est pas toujours aussi impressionnant que ses oeuvres suivantes, le réalisateur se montre déjà capable d'offrir de très jolis moments d'écriture (la scène où Cobb fait visiter au cambrioleur son propre appartement, par exemple) et de solides surprises.

 

photo, Alex Haw, Jeremy TheobaldLa curiosité est un vilain défaut...

 

NON, C'EST PLUS UN PREMIER ESSAI : Premier long-métrage de son auteur, Following ressemble plus à un premier essai qu’à un premier film abouti. Creusant plus dans la veine de ses courts-métrages expérimentaux tels que Doodlebug, ce premier jet transpire plus d’une économie de moyens que d’un véritable parti pris de mise en scène. La preuve avec le noir et blanc granuleux de sa pellicule, que Nolan devait économiser en ne s’autorisant qu’une à deux prises par scène sur le tournage.

Une modestie plus qu’admirable dans ses moyens, car Following n’est pas un essai raté, loin de là, mais sa narration non linéaire assez superficielle et ses twists plutôt prévisibles en font plus un brouillon de Memento, son deuxième film qui ressemble plus à la première pierre angulaire de sa carrière. Si on peut déjà y apercevoir les obsessions de son cinéma, ainsi que des indices disséminés de ce que sera son œuvre (Cobb, le cambrioleur d’Inception, le symbole de Batman, qui annonce sa trilogie Dark Knight de façon prémonitoire), Following fait donc plus office d’essai imparfait dans la filmographie de Christopher Nolan.

 

photo, Jeremy TheobaldJeremy Theobald, le premier héros nolanien

Memento

OUI, C'EST LE CODEX DE SON CINÉMA : Après le coup d’essai remarqué Following, Nolan obtient des moyens plus conséquents, avec un budget de 4,5 millions de dollars. Cela lui permet de réaliser un deuxième film bien plus ambitieux, sur une idée de son frère, le scénariste Jonathan Nolan. En partant de l’amnésie antérograde de son personnage principal, dans son postulat de départ, Nolan réalise avec Memento ce qui est considéré aujourd’hui comme le codex de toute sa filmographie, au point qu’un plan du film semble répondre directement à l’autre extrémité de son œuvre, à savoir Tenet, son dernier film en date.

Une narration purement sensorielle qui repose sur la mémoire de son personnage et sur ses souvenirs palpables, donc bien plus justifiée que dans Following où elle fait plus office d’exercice de style un peu vain. Le deuxième film de Nolan marque un vrai premier jalon dans son œuvre, qui ne cessera de venir hanter toute la première partie de sa filmographie, jusqu’au coup de maître brillant que sera Le Prestige.

 

Photo Guy PearceGuy Pearce dans Memento

 

BOF, C'EST PAS SI GÉNIAL : Le statut de Memento est passionnant, puisqu'il révèle à quel point les détracteurs d'un cinéaste ne réagissent qu'à son succès. Comme dit plus haut, toute la suite de la filmographie de l'anglais - blockbusters compris - s'y retrouve, pèle-mèle, comme s'il s'agissait d'une note d'intention préliminaire. À l'époque, personne n'avait trop contesté son style, en pleine démonstration de formalisme narratif. Et pourtant, on retrouve là la conception nolanienne du cinéma qui fait tant enrager actuellement.

Si le film n'est pas handicapé par des scories spécifiques (on y croise peu de scènes d'action, la future nemesis du metteur en scène), il s'inscrit tellement dans un mode de création purement technique qu'il en vient déjà à sacrifier toute poésie sur l'autel de la construction temporelle et mathématique de son récit. Finalement, on ne retient rien de Memento à part son principe, et l'ahurissante frontalité de celui-ci.

Pour faire reconnaitre son modèle, Nolan le crie à chaque plan, à chaque mouvement de caméra. Il le tatoue littéralement sur le corps de Guy Pearce, et comme si ce n'était pas assez, il souligne le parallélisme de ses trames parallèles avec du noir et blanc. La frontière entre l'art et l'exercice est déjà poreuse... Le carton de ses super-productions va attirer l'attention du grand public sur cette vision, qui ne fera pas longtemps l'unanimité.

 

Photo Guy Pearce, Carrie-Anne MossT'as vu mes gros complexes ?

 

Insomnia

OUI, C'EST SON FILM LE PLUS SOUS-ESTIMÉ : Il serait facile de réduire Insomnia à un remake froid et impersonnel, étant donné qu'il signe l'arrivée de Nolan chez la Warner pour son premier film de studio. Pourtant, le long-métrage se révèle être un exercice cloisonné dont l'auteur ressortira grandi.

La chute aux enfers de Will Dormer après le meurtre (accidentel ?) de son coéquipier est abordée par le cinéaste avec un sens de la subjectivité idéal pour un homme obsédé par le point de vue. Débutant sur un très gros plan fascinant (des mailles de vêtement tâchées de sang), Insomnia marque plus que jamais l'amour de Nolan pour l'insert et la direction du regard du spectateur. Alors que le détective plonge de plus en plus dans un état second, le film se transforme en pur trip sensoriel, sublimé par un montage souvent inventif (on retiendra certains jump cuts et changements de mise au point malins).

Cet oeil sensible a pour principal intérêt de coller aux corps des comédiens, de capter leur moindre geste ou subtilité de jeu. Et lorsque Nolan s'entoure d'Al Pacino et de Robin Williams, autant dire qu'il a de quoi faire. C'est d'ailleurs avec ce troisième film qu'on se rend compte à quel point il est un directeur d'acteurs fantastique. Plus qu'un simple polar à l'ambiance délétère, Insomnia est une oeuvre qui regorge de moments en or massif (la scène des rondins notamment). Un bijou à redécouvrir.

 

photo, Hilary Swank, Al PacinoMission : réhabilitation

 

NON, C'EST UNE TRANSITION : Seul remake dans la carrière de Nolan à ce jour, Insomnia est aussi le seul film dans sa filmographie où le cinéaste ne participe pas à l’écriture, seul ou avec son frère Jonathan. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça se ressent. Le troisième film de Christopher Nolan possède des qualités esthétiques indéniables, notamment la photographie de Wally Pfister (son directeur photo jusqu’à The Dark Knight Rises), qui en font un pur polar atmosphérique sur la forme. Mais dans le fond, Insomnia ressemble plus à une commande qu’à un film personnel, qui aura permis à Nolan de se rapprocher de la Warner Bros. pour sa trilogie Dark Knight.

Hormis un beau face à face entre les deux monstres sacrés du cinéma américain, que sont Al Pacino et le regretté Robin Williams, ainsi qu'une relecture passionnante des thématiques du film norvégien original, pas si éloignées des obsessions de Nolan, rien n'en fait vraiment un remake utile. Insomnia fait plus office de transition dans la filmographie de l’auteur, entre la révélation Memento et son premier blockbuster, Batman Begins.  

 

photo, Al Pacino, Robin WilliamsAl Pacino et Robin Williams : un face à face monstrueux  

 

Batman Begins

OUI, C'EST UNE EXCELLENTE ORIGIN STORY : Premier blockbuster dans l’œuvre de son auteur, Batman Begins marque l’entrée de Christopher Nolan dans une nouvelle ère de sa filmographie, qui se concrétisera davantage avec ses suites, The Dark Knight et The Dark Knight Rises. Reboot de la franchise, qui lancera une vague d’origin story dans une veine plus sombre pour le genre, Nolan insuffle aux origines de l’homme chauve-souris ses obsessions sensorielles pour la mémoire et ses souvenirs.

Origin story d’orfèvre pour un super-héros légendaire, Batman Begins puise dans la structure narrative de Memento pour mieux sonder la psyché de son Bruce Wayne (Christian Bale), où Nolan privilégie la densité psychologique de son personnage aux scènes d’actions, pour mieux l’ancrer dans notre époque contemporaine. À son échelle, Batman Begins marque une nouvelle étape dans la filmographie de son auteur, tout aussi importante que son film suivant, l’un de ses meilleurs, à savoir Le Prestige.

 

PhotoLa naissance d'une légende

 

NON, C'EST TRÈS MOYEN : Batman Begins est un très bon exemple de film tiraillé entre les ambitions claires d'un cinéaste, et le cahier des charges lourd d'une superproduction. Nolan a beau vouloir imposer sa vision sombre, brute et sèche d'un super-héros torturé, ça reste un blockbuster encombré de quantité d'éléments lisses, qui semblent mis là par pure obligation.

À commencer par Rachel, le baromètre moral bas de gamme et l'inévitable demoiselle en détresse, qui finit par aller sauver un môme pendant le chaos, histoire de mettre un peu d'enjeux bas du front en plein climax. Difficile par ailleurs de croire véritablement à la romance contrariée entre Bruce et elle, pourtant centrale dans l'histoire. Le traitement de l'Epouvantail, excellent antagoniste de Batman réduit ici à une chimère de vilain, est lui aussi parlant.

De quoi donner un profond sentiment de déséquilibre, et l'impression d'avoir sous les yeux un film souvent scolaire, mécanique, qui oscille entre de nobles intentions et une exécution bancale. La durée excessivement longue n'arrange rien. Par ailleurs, il est tout à fait possible de s'attarder sur les failles de la mise en scène côté action, avec un découpage qui a tendance à sérieusement hacher les chorégraphies. Finalement, il y a peu de scènes de spectacle réellement marquantes dans Batman Begins, et pour un film Batman de plus de deux heures, à 150 millions, ce n’est pas rien.

 

Photo Christian BaleL'homme de la plaie

 

Le Prestige

OUI C’EST MAGIQUE. Le Prestige aurait pu se résumer à un pensum bavard et théorique, dans lequel un réalisateur prometteur se prend au jeu de l’allégorie sur le cinéma, en narrant la confrontation entre deux prestidigitateurs aux conceptions obsédées de l’illusion et du rapport au public. Et si le film est en effet une réflexion parfois diserte sur le rapport qu’entretient le cinéaste à son métier, c’est aussi un de ses plus fascinants jeux de pistes. 

Bien aidé par le formidable terrain de jeu intellectuel et temporel que constitue le roman de Christopher Priest, il parvient à rendre incroyablement ludique un duel basé sur la manipulation et les chausse-trappes, dont chaque saillie verbale a des airs de formidable twist. Jusque dans ses seconds rôles, le récit étonne et nous surprend, comme lors de la première apparition, mystique et électrique, du regretté David Bowie. Mieux encore, Le Prestige se pique de verser, fait rare chez son auteur, dans un fantastique aussi assumé que joliment tragique. 

Car si on sent bien que Nolan prend fait et cause pour le héros sacrificiel interprété par Christian Bale, il n’oublie pas de faire de son adversaire une belle figure de magicien blessé, qui ira jusqu’à jouer son âme chaque soir sur scène. Une mise en danger absolue qui fait du personnage interprété par Hugh Jackman un des plus singuliers des anti-héros Nolaniens. 

 

Photo Christian Bale"Tiens, vas donc t'abonner à Ecran Large"

 

NON, C'EST UN SCANDALE : Il est temps que la vérité éclate. Nombreux sont ceux à ne plus se faire d'illusion depuis longtemps sur l'abomination que constitue ce film, injustement porté aux nues par des hordes de fans fanatisés (euphémisme ? Vous avez dit euphémisme ?). Passons encore que Christopher Nolan se laisse aller au point de structurer son récit autour de deux saltimbanques se lisant cartes postales et autres journaux intimes - on a connu stratagème moins paresseux - mais on se désole que durant tout le film, les personnages soient affublés de repoussantes guenilles. Pour un peu, on se croirait au XIXe siècle.

Une absence de style et d'hygiène préjudiciable, qui va jusque dans les choix de casting, parfaitement aberrant, puisque Christian Bale interprète deux rôles, au risque de sévèrement nous embrouiller. Ajoutez à cela le fait que Tesla ressemble à un chanteur de pop, et vous obtiendrez la recette du sacrilège ultime. Plus sérieusement, on adore tous le film à la rédaction, et aucun d'entre nous ne voudrait s'attirer les foudres d'Alexandre, qui en cause super bien.

 

 

The Dark Knight

OUI, C'EST LE FILM DE SUPER-HÉROS ABSOLU : Assurément culte pour toute une génération de cinéphiles, The Dark Knight possède un je-ne-sais-quoi de miraculeux. Peut-être est-ce dû à l'aisance avec laquelle Christopher Nolan modernise la mythologie de Batman, pour l'implémenter dans un polar urbain aux textures nocturnes sublimes. Peut-être est-ce dû aux interrogations sur le vigilantisme, ses conséquences et le spectre d'un sécuritarisme toujours aussi actuel. Ou peut-être est-ce dû à son jonglage périlleux, mais brillant, entre les divers personnages qui hantent son récit.

De la folie naissante de Double-Face (Aaron Eckhart) au chaos terrifiant du Joker intronisé d'Heath Ledger, TDK passe son temps à bouleverser ses acquis, et à imprégner nos rétines d'une nouvelle image instantanément mythique. En osant se confronter à une noirceur d'encre, et à un certain sens du désespoir, Nolan exploite sa galerie de monstres (à commencer par Batman lui-même) pour mettre en lumière la nécessité de voir l'humanisme l'emporter dans ce monde de terreurs. Quel qu'en soit le prix.

 

photo, Aaron EckhartLes deux faces du film

 

NON, CE N’EST PAS PARFAIT : The Dark Knight est assurément un film majeur, qui regorge de moments puissants et images saisissantes. Et c'est peut-être pour cette raison qu'il joue finalement contre lui-même. Après une apparition sensationnelle du Joker Heath Ledger ou une séquence explosive, une scène plus simple apparaît encore plus tiède et terne. Sur près de 2h30, cette sensation revient régulièrement, notamment après la mort traumatisante de Rachel. Après ça, difficile d'aller plus loin, et c'est particulièrement clair lors du troisième acte, probablement le plus faible. Et si le plus grand ennemi de Christopher Nolan, c'était lui-même ?

Par ailleurs, les insensibles ou allergiques aux scènes d'action du réalisateur ne seront pas spécialement convaincus par ces courses-poursuites et bastons. Il y a de belles idées et mémorables money shots (ce camion qui se retourne, cet hôpital qui explose), mais TDK laisse le sentiment familier d'un spectaculaire un peu limité. Le film aligne les décors urbains génériques, entre parking et tunnel de route interminable, et Christopher Nolan a souvent du mal à gérer l'espace et les cascades, pour leur rendre justice. De quoi se dire que The Dark Knight n'est pas forcément un grand film de la perfection.

 

photo,  Heath LedgerLe Joker du Joker

 

Inception

OUI, C'EST MAGISTRAL : De tous les films du cinéaste, Inception est peut-être un des plus respectés... et conchiés. Et pour cause : aujourd'hui, il reste une anomalie dans le paysage hollywoodien. Après le succès dantesque des premiers Batman, une véritable franchise américaine, Warner a donné le feu vert et un gros chèque à l'auteur pour un de ses projets les plus fous, en faisant un des rares vrais blockbusters d'auteur contemporains, à une époque où seul le pouvoir des licences compte.

Et le résultat semble étrangement conscient de ce statut privilégié, puisque Inception fonctionne autant comme une réflexion sur le subconscient qu'une explication de la machine cinématographique, un Paprika moins fantasmagorique, mais plus symbolique, où la création et la complexe alchimie qu'elle impose sont au coeur des enjeux. Nolan y met en scène des personnages concevant un autre monde rêvé. En d'autres termes, si Memento et Le Prestige dévoilent la vision qu'a le réalisateur du 7e art, Inception détaille son processus créatif, avec en prime quelques séquences d'anthologie.

C'est également un sacré exercice de style technique, et la preuve absolue que les effets spéciaux numériques et pratiques sont faits pour co-exister. Et quoi de mieux pour le démontrer qu'un film sur le cinéma ?

 

photo, Ellen Page, Leonardo DiCaprio"Encore un abonné mécontent d'Ecran Large, faites comme si de rien n'était"

 

ESCROC, MAIS UN PEU TROP. On pourrait soutenir que tout film de casse se doit d’arnaquer un peu son spectateur pour mieux le surprendre, et in fine, le satisfaire. Mais ici, la filouterie se joue à un niveau bien décevant. Maquillé en aventure de science-fiction sophistiquée, le banal braquage emmené par Leonardo DiCaprio souffre d’un défaut récurrent de Nolan : tout miser sur la préparation et la présentation de son concept, quitte à se vautrer lors de l’exécution. 

Et ici, les ficelles sont tellement grosses que l’agacement pointe le bout de son nez avant même le deuxième acte. Entre des personnages réduits à des fonctions grossières (Joseph Gordon-Levitt et Elliot Page sont plus des notes de bas de page de scénaristes que des protagonistes de chair et de sang). Une mécanique voyante que l’imaginaire très pauvre du film ne peut masquer indéfiniment. 

En effet, après s’être vu promettre de plonger dans trois rêves imbriqués jusqu’aux limbes des songes, visiter un entrepôt, un hôtel Ibis, un décor de Call of Duty et un écho dépressif du centre d’affaires de La Défense est une bien maigre récompense. Surtout après une ouverture aussi réussie et poétique, qui plaçait la barre haut et annonçait un récit plus mystérieux et libre qu’à l’accoutumée. 

 

photo, Leonardo DiCaprio, Ellen Page"Bienvenue à la rédac"

 

The Dark Knight Rises

OUI, C'EST UNE CONCLUSION ÉPIQUE : Christopher Nolan est le cinéaste qui a su intelligemment aborder Batman en grattant sous la surface réactionnaire du personnage. Il n’est jamais question de simplement sublimer ou condamner le vigilantisme dans la trilogie, et The Dark Knight Rises a eu la lourde tâche de conclure cette auscultation d’une icône complexe. Pour cela, le réalisateur a bien fait de transformer Bane (brillamment joué par Tom Hardy) en figure démago hautement contemporaine, tout en jouant avec les atours d’une imagerie révolutionnaire bigger than life (le tribunal public de l’Epouvantail).

Derrière son ampleur et la reconstruction mythologique du Chevalier Noir, TDKR n’en oublie pas d’être un blockbuster subversif, qui manipule les symboles trompeurs d’une Amérique décadente. En retirant à Bruce Wayne sa richesse, et en effeuillant le personnage pour l’amener à se séparer de son alter-ego, le film est une fresque épique qui renvoie pourtant en permanence à l’intimité d’individus pris dans un système de classes. Ajoutez à cela la figure de style bien choisie de la verticalité (la scène d’intro vertigineuse, la prison souterraine) pour représenter ces rapports de force, et vous obtenez un film d’action comme nul autre pareil.  

 

Photo Tom HardyBane (Tom Hardy), un antagoniste passionnant

 

NON, MAIS C'EST PAS SI HORRIBLE : De la trilogie Dark Knight de Christopher Nolan, The Dark Knight Rises est souvent le film le moins bien considéré. Sans doute à cause de la trop grosse attente qui l'a précédé et la barre mise beaucoup trop haut par The Dark Knight, et à vraie dire, le troisième film est bel et bien décevant à de nombreux niveaux.

D'abord au niveau de l'action, la mise en scène de Nolan ne réussissant jamais à la capter de manière fluide et percutante. Elle est souvent chaotique et bordélique, à l'image de la petite baston sur un toit avec Catwoman (Anne Hathaway) ou de la confrontation entre policiers et hommes de Bane (deux séquences pas aidées par les figurants à la ramasse), alors même qu'elle démarrait de manière virtuose (avec la scène d'avion). Par ailleurs, le long-métrage est complètement bouffé par sa construction sous forme de flashbacks, superposition d'intrigues et sous-intrigues et d'entremêlements de personnages, transformant la narration entraînante et crescendo de Dark Knight en un récit désordonné et souvent étouffant.

Alors quand ça dure 2h40 c'est évidemment décevant et régulièrement ennuyeux, mais ce serait oublié que The Dark Knight Rises, malgré tout jouit de quelques bons arguments : un Bane plus complexe qu'il n'y paraît, un final touchant et surtout une noirceur bienvenue dans le genre sclérosé des blockbusters.

 

photo, Christian BaleUn dernier tour de piste

 

Interstellar

OUI, C'EST SON CHEF-D'OEUVRE : On reproche trop souvent à Christopher Nolan et ses films, leurs incapacités à créer de l'émotion. Et bien, avec Interstellar, le cinéaste parvient au contraire à sublimer les sentiments, en en faisant à la fois le coeur des enjeux du récit, mais aussi la récompense des spectateurs, acculés par une salve de ressentiments, sensations, troubles voire bouleversements tout au long du périple interstellaire.

Et cette émotion, si Nolan la retransmet si bien dans Interstellar, c'est notamment grâce à l'ambition de son métrage (2h40 d'une épopée SF aussi intime que spectaculaire) et la manière avec laquelle il manie le temps pour le transformer en un instrument insaisissable ou malléable (selon le où et le quand). Le temps a toujours été au centre de la filmographie du Britannique sauf que dans Interstellar il n'est pas un simple gadget SF, mais bien le vecteur des émotions, celui par qui tout devient et tout disparait.

Jamais plus le cinéaste n'a aussi bien sublimé cette thématique qu'avec cette hard SF d'une ampleur magistrale à la fois transcendée par le travail de Hoyte Van Hoytema et un Hans Zimmer particulièrement inspiré (sa prestation la plus singulière depuis des années).

 

Matthew McConaughey Anne HathawayLe spectacle dans l'intime et l'intime dans le spectaculaire, du Nolan à son meilleur

 

UN VRAI TROU NOIR. Cette fois, c’était promis, juré, craché, on allait pleurer. Et jusqu’à ce que s’envole la fusée transportant Cole et son équipage loin des leurs, on est tentés de croire que Nolan a réussi son pari. Débuts énigmatiques, chronique d’une Terre exsangue, inexorable montée en puissance émotionnelle alors qu’apparaît inévitable la destinée de notre héros, tout concourt à faire d’Interstellar une épopée phénoménale. Jusqu’à ce que les tropismes de l’auteur le rattrapent au galop. D’explications faussement alambiquées, ou invraisemblablement simplistes sur la nature du temps, en passant par des scènes dont la caméra flingue régulièrement le concept, difficile de s’accrocher.

Entre une planète pour surfeurs débutants où la gestion de l’espace est incroyablement défaillante, dans le seul but d’éliminer un personnage fonction, jusqu’à la révélation d’un Matt Damon plus louche qu’un bookmaker en descente de lithium, on ne croit jamais aux rebondissements, tous plus artificiels et poseurs les uns que les autres. Des limites qui culminent lors d’un final surexplicatif où l’on nous illustre la théorie des cordes avec... des cordes, avant de nous prévenir que l’amour est vraiment trop fort, puis que les êtres Bulks referment le Tesseract. Autant de couleuvres que le superbe score de Hans Zimmer et les réelles trouvailles plastiques de Nolan ne suffisent à nous faire avaler. 

 

photo, Matthew McConaughey2001, l'odyssée te tracasse

 

Dunkerque

OH OUI C’EST SA GUERRE ! L’imagerie de la Seconde Guerre mondiale est une des plus denses du 7e Art, et depuis Il faut sauver le soldat Ryan, personne n’a osé repenser la grammaire imposée par le génie de Spielberg. Et pourtant, contre toute attente, Christopher Nolan parvient à surprendre avec cette proposition d’une étonnante singularité. Assumant de pencher vers l’abstraction et le pur trip sensoriel, il nous embarque dès son ouverture quasi-muette pour un théâtre d’opérations qui assume progressivement son artificialité pour mieux laisser éclore l’émotion. 

Et quand nous découvrons, collés au basque de Fionn Whitehead, la plage de Dunkerque, transformée en scène absurde où les soldats attendent la mort, c’est bien un vertige de cinéma total qui s’empare du spectateur. Renonçant largement à ses élans verbeux, le réalisateur travaille en permanence à inscrire son récit dans une réalité matérielle puissamment évocatrice. 

Le vent glacé qui étreint les survivants, la houle, la terreur générée par un bâtiment sombrant en quelques secondes, aspirant des centaines de corps vers l’abîme... en détournant les images les plus classiques du conflit, la caméra les réinvestit et les enrobe d’une terreur nouvelle, qui pose ici une question déjà présente dans les précédents travaux de l’artiste : quand le chaos pulvérise le temps et l’espace, comment se réunir et retrouver le sens du commun ? 

 

Photo Kenneth Branagh"Les abonnés arrivent mon colonel"

 

NON, ET EN MÊME TEMPS... : Dunkerque est un film paradoxal... pour ne pas dire contradictoire. D'un côté, c'est sans aucun doute la première fois que Nolan insuffle une dimension aussi expérimentale à son cinéma, en dépit parfois de la fidélité historique.  Ainsi, cette plage foulée par des milliers de soldats, par le sang et par les bombes est immaculée. Les files symétriques de soldats, la mer, devenue un barrage infranchissable... donnent l'impression d'assister à un spectacle de formes et de sons qui tend vers l'abstraction. Mais là où le film étonne, c'est que ni les dialogues ni les personnages ne semblent avoir été l'objet d'une telle finesse lors de l'écriture.

Même s'ils sont peu nombreux, les dialogues sont très lourds. Quant à l'idée de se faire s'entrecroiser les strates spatiales et temporelles, elle échoue à certains moments où l'évolution dramatique est confuse. Enfin, il y a quelque chose de problématique dans le fait de concentrer l'attention sur le personnage de Fionn Whitehead, au point que les autres soldats fassent surtout office de chairs à canon, utilisés pour créer des images ultra-graphiques (la scène d'incendie dans l'eau), ou de suspense. Notre héros est-il mort ? Non, heureusement, ce n'était qu'un énième figurant.

 

Photo DunkerqueNolan, perdu au milieu de la plage ?

 

Tenet

OUI, C'EST LA QUINTESSENCE DE NOLAN : Dunkerque était trop expérimentale, qu'à cela ne tienne. Dans sa grande considération des attentes du public, Nolan a concrétisé Tenet, sans doute son film le plus ambitieux à ce jour et probablement un des plus stimulants. Certes, Tenet est un film exigeant, qui demande une attention de tous les instants et une activité (à l'inverse de la passivité) du spectateur, mais c'est ce que recherche intrinsèquement le cinéaste dans toute sa filmographie (le sous-texte de l'incroyable Le Prestige en dit long).

Ainsi, avec son onzième long-métrage, Christopher Nolan décide de pousser les potards à leur maximum au niveau de l'action (jamais aussi bien maîtrisée techniquement) et dans son idée concept (audacieuse, peut-être même trop). Se faisant, Tenet n'est pas un simple film, mais s'avère une réelle expérience de cinéma absolument dantesque et d'une incroyable richesse. Certains voient dans la complexité du récit et l'impossibilité d'en capter chaque détail en un seul visionnage comme un défaut, alors même qu'il s'agit du mantra du long-métrage.

Pour réussir à sauver le monde, les personnages doivent revivre des séquences qu'ils ont déjà vécues par le passé afin de mieux les percevoir, comprendre leurs enjeux... Tenet fonctionne de la même manière, obligeant les spectateurs à le revoir, pour en capter l'essence même et mieux appréhender l'action, les défis et finalement les non-dits. Des secrets bien cachés qui révèlent des liens insoupçonnés, des émotions intenses et surtout une valeur inestimable au film de Nolan.

 

Photo John David WashingtonAccrochez-vous bien, vous n'êtes pas prêts

 

NON, NOLAN A VU TROP GRAND : Découvrir le nouveau film d’un cinéaste adoré, c’est un peu comme voir son enfant au spectacle de fin d’année de son école : beaucoup d’espoir, mais aussi d’inquiétudes de le voir trébucher. Si la pandémie et la soif de blockbusters ont sans doute créé chez certains une attente démesurée, force est de constater que Christopher Nolan se prend un peu les pieds dans le tapis avec Tenet. Après l’épure de Dunkerque, qui semblait avoir redéfini son cinéma, l’auteur se plonge dans un trop-plein d’envies, qui rendent son concept de science-fiction vite confus.

À vrai dire, Tenet est passionnant dans sa manière de révéler la limite de Nolancelle d’être avant tout un brillant cinéaste de montage et d’assemblage, d’exploitation du médium pour tester des relations de causes à effets entre les images et les mouvements. Mais lorsque tout l’attrait de son film réside dans la connexion de deux temporalités au sein d'un même cadre, l’illusion et la gestion du temps peinent à prendre corpsLe 70mm et l’IMAX ne font qu’entériner l’ambition (à la fois revigorante et mégalo) d’un artiste qui aurait besoin de revenir à l’essence de son art. Finalement, Tenet ne serait-il pas la crise de foi saine autour d’un des cinéastes les plus adulés des vingt dernières années ?

 

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commentaires
flow 45
17/05/2021 à 19:29

Dark Knight , Le Prestige , Memento , interstallar , Inception rien que pour ses films on devrait lui dire merci c'est facile de chercher les longueurs ds ses films ici ou là mais il faut admiré le travail réalisé et l'origialité de certains de ses films cet homme est un grand monsieur du cinéma !

Miglou
17/05/2021 à 07:16

Christopher Nolan est incontestablement un vrai cinéaste avec une vision artistique qui n’appartient qu’à lui et qu’il décline et enrichit au fur et à mesure de ses films avec comme tout artiste de ce genre des fortunes inégales mais ce n’est pas en soi un reproche c’est normal
Pour la froideur conceptuelle il tient à la fois de Kubrick (une forme de prétention en plus et du talent en moins) et de Ridley Scott. A cet égard il est typiquement anglais dans sa démarche. Un réalisateur américain actuel y mettrait moins de noirceur et d’abstraction (Spielberg)
Il est sûr que sa filmographie comporte d’authentiques chef d’œuvres comme the Dark Knight ou Interstellar. Son principal défaut comme pointé justement dans cet article est de croire que le concept et sa déclinaison visuelle souvent époustouflante suffisent à cacher des facilités qui jurent avec le reste du film (Inception) ou pire qu’il en oubli de nous raconter une histoire (Dunkerque). On ne peut nier aussi dans Tenet une forme de prétention même si le film est formellement sublime et son exécution souvent virtuose.
Son risque est de finir dupe de lui même et d’en oublier son métier d’artisan au service d’une histoire

Bob
15/05/2021 à 13:23

@Kyle Reese

Nolan fait typiquement des films « grand public ». Auteurisant peut-être, mais grand public !

Il a certes de plus en plus d’ambition, ou d’audace, dans ses propositions, et ça reste toujours intéressant…
Mais plus le temps passe, plus il est évident qu’il se voudrait plus malin que ce qu’il parvient réellement à insuffler dans les scénarios de ses films, surtout qu’il s’adresse à une assistance qu’il tient ostensiblement pour moins intelligente que lui.
Entre pensum amphigourique, grosses ficelles narratives et explications au Stabilo pour ce philistin de public, ses films se heurtent de plus en plus à ses limites de scénariste.
Il fallait déjà composer avec celles du réalisateur, ça commence à faire beaucoup...

alulu
15/05/2021 à 11:03

Il y encore des personnes qui doutent du monsieur? Il a une filmo que beaucoup de réals aimeraient avoir.
Tenet, je ne sais pas si je dois le détester ou l'apprécier. C'est la première fois que cela m'arrive. Je ne parle pas d'un film moyen, vite vu, vite oublié. C'est plus compliqué que ça. Un peu comme-ci Nolan avait fait film à la Schrödinger. Par-contre, Dunkerque c'est moins ça, trop clinique. Comme Ethan, Week-end à Zuydcoote raconte une histoire, on est dedans, on déambule avec Belmondo mais Nolan, au final, c'est une filmo 4 étoiles.

Ethan
15/05/2021 à 09:41

J'ai bien aimé le premier Batman seulement après c'est trop psychologique.
Le joker par exemple était mieux avec Jack Nicholson
Dunkerque pas vraiment aimé car il se passe rien à l'inverse de Week-end à Zuydcoote
Sur l'image je trouve que parfois c'est vraiment trop fort pour les yeux comme dans Tenet

MystereK
15/05/2021 à 08:57

"Passons encore que Christopher Nolan se laisse aller au point de structurer son récit autour de deux saltimbanques se lisant cartes postales et autres journaux intimes - on a connu stratagème moins paresseux"

Bon, c'est juste la structure de l'excellent roman dont le film est adapté, alors rien d'anormal.

Deny
15/05/2021 à 01:18

Love Nolan

Kyle Reese
14/05/2021 à 23:58

@Cacouac

"Et qui laisse tous ses pires défauts s’exprimer de plus en plus librement."

Je pense exactement l'inverse. Grace à ses précédents succès il a la chance de pouvoir explorer ce qui le passionne à sa façon. Ses défauts peuvent être vu aussi comme faisant partie intégrante de son style.
Et puis je pense sérieusement qu'il ne cherche nullement à comprendre les raisons de ses succès. Il avance en se créant des défis qui lui plait, le public après suit ou pas et pour le moment ça semble aller bien même si Tenet n'a pas été le carton attendu.

Bob
14/05/2021 à 23:45

Nolan, c’est typiquement le réalisateur talentueux qui traîne un vrai bagage personnel et qui, au fur et à mesure de l’assentiment du public et de la liberté artistique qu’il gagne (pour de bonnes raisons, d’ailleurs), semble ne pas comprendre ce qui lui a valu ce succès…
Et qui laisse tous ses pires défauts s’exprimer de plus en plus librement.

Interstellar (sorti de son intro follement enthousiasmante) était déjà atrocement désincarné, explicatif et plat, mais alors Tenet, malgré ses qualités, mérite largement le désintérêt du public.

Encore un ou deux petits échecs et la remise en question lui fera sans doute du bien...

Arnaud (le vrai)
14/05/2021 à 21:34

Je sais pas trop quoi penser de Nolan. Il a fait des films absolument géniaux (TDK bien sûr mais aussi Inception ou Interstellar) mais aussi des films moyens (Batman Begins (j’ai toujours pensé que ce film doit la majeure partie de sa renommée au fait d’être arrivé après les Batman de Schumacher), Tenet, Memento) et pour moi des gros ratage (Dunkerque ou comment réécrire l’histoire à la faveur des soldats anglais qui étaient bien contents d’avoir les français derrière pour occuper les allemands pendant qu’ils sauvaient leurs fesses) ou Le Prestige (désolé mais à mes yeux ce film est une honte absolue ou le climax est d’une stupidité renversante))

Au final c’est un super narrateur, mais j’ai l’impression que parfois il se perd dans ses envies et je ne lui trouve pas de grands talents pour filmer l’action.
Par contre, et vous le soulignez, pour le montage c’est un tueur. Mais il a de vraies limites de plus en plus criantes au fur et à mesure des ses films

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