Le Péril Jeune, L'Auberge espagnole... Cédric Klapisch, réalisateur culte ou phénomène dépassé ?

Geoffrey Crété | 11 mai 2021
Geoffrey Crété | 11 mai 2021

Le Péril Jeune, L'Auberge espagnole, Deux moi... retour sur la carrière et la place de Cédric Klapisch.

Pour ceux et celles qui ont grandi avec Le Péril jeuneUn air de famille ou encore L'Auberge espagnole, il est dans le paysage français depuis des années, et a grandi avec son public et ses acteurs fétiches - notamment Romain Duris.

Cédric Klapisch a connu des succès publics et critiques, les César, mais aussi le creux de la vague, comme si le vent avait tourné. Après la fin de sa trilogie Casse-tête chinois, Ce qui nous lie et Deux moi ont montré qu'il était encore là. Retour sur la carrière de ce réalisateur, et sa trajectoire pas comme les autres.

 

photo Klapisch begins

 

PAS DE PÉRIL SANS PARI(S)

Cédric Klapisch a explosé en 1994 avec Le Péril jeune, l'histoire d'une bande de gentils sales gosses, et ce n'est pas un hasard. Il a été refusé deux fois à l'IDHEC (ancien nom de la FEMIS, l'une des écoles suprêmes de cinéma en France), a écrit un mémoire intitulé Le non-sens au cinéma qui parle de Woody Allen et Tex Avery, est passé par l'université de New York où il a tourné un court-métrage avec le futur réalisateur culte et iconoclaste Todd Solondz, avant de revenir en France comme technicien, notamment sur Mauvais sang de Leos Carax.

Un parcours étrange et hors-norme, qui reprend une trajectoire classique avec son deuxième court-métrage, Ce qui me meut en 1989. Comme Spielberg et son Amblin, ça deviendra le nom de sa boîte de production, une dizaine d'années plus tard.

Mais tout démarre véritablement avec Riens du tout en 1992, comédie sociale avec Fabrice Luchini en patron qui tente de sauver son entreprise et ses employés avec des méthodes étonnantes. Son premier long-métrage est soutenu par Les Productions Lazennec, qui produit les premiers essais d'Eric Rochant, Philippe Le Guay et Mathieu Kassovitz. Quelque chose se passe, et Klapisch en fait partie.

 

photoLuchini, déjà là

 

Riens du tout attire un demi-million de spectateurs en salles, et ce n'est pas rien. C'est même un joli succès. Mais le vrai miracle arrive après : Klapisch réalise un téléfilm pour Arte, dans le cadre d'une commande autour du thème "Les années lycée". C'est Le Péril jeune. Diffusé à la télévision en 1994, il rencontre un gros succès, triomphe en festival, si bien que Gaumont (et notamment Pierre-Ange Le Pogam, futur bras droit de Besson) lui offre une sortie en salles l'année suivante.

Bingo : plus de 650 000 entrées. Le Péril jeune impose Cédric Klapisch, son style, ses méthodes et ses acteurs (Romain Duris a été repéré dans la rue, et n'avait aucune expérience d'acteur).

 

photoGarance Clavel au milieu, dans Chacun cherche son chat

 

UN AIR DE SUCCÈS

Le succès appelle le succès, et Klapisch enchaîne Chacun cherche son chat et Un air de famille. Le premier est un projet de court-métrage qu'il transforme en long, autour de la simple idée d'une jeune femme qui cherche sa bestiole dans son quartier - l'occasion pour lui de déjà cartographier Paris, l'un de ses décors favoris. Le deuxième est une pièce de théâtre de Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, qui lui proposent d'en tirer un film.

Double bingo : Chacun cherche son chat attire plus de 700 000 spectateurs et s'exporte à l'international, et Un air de famille est un triomphe critique et public (2,5 millions d'entrées, trois César et quelques autres nominations comme meilleur réalisateur et meilleur film).

Le moment est alors venu de rêver grand. Klapisch veut concrétiser un projet un peu fou développé depuis des années, autour d'un Paris futuriste et ensablé, où Romain Duris rencontre son futur fils, incarné par Jean-Paul Belmondo. Une ambition un peu démesurée pour le petit gars associé aux petites histoires toutes simples sur de petites gens. Il faudra bien l'aide de Warner Bros. France pour réunir les 12 millions de budget.

Mais Peut-être sera une déconvenue : une critique très divisée, et un succès certes pas honteux, mais loin des attentes (environ 655 000 entrées). L'ascension fulgurante du réalisateur connaît un premier coup de frein.

 

photo Père et fils, dans cet ordre

 

L'AUBERGE DES MIRACLES 

Ce n'est qu'un petit accident de parcours, et même si ce film cher et ambitieux est l'un des moins aimés du réalisateur, il continue sa route. Deux films se télescopent encore, comme Chacun cherche son chat et Un air de famille : Ni pour, ni contre (bien au contraire), et L'Auberge espagnole. Le polar avec Marie Gillain doit se faire en premier, mais le tournage est retardé de quelques mois. Cédric Klapisch s'occupe, et écrit un autre scénario : l'histoire d'un jeune homme qui part en Espagne avec le programme Erasmus, laisse de côté sa petite amie et intègre une colocation un peu folle.

Ce petit film improvisé, écrit en quelques mois, tourné rapidement en HD, est un autre miracle. Comme Le Péril jeune, que rien ne prédestinait à ce carton, L'Auberge espagnole est un petit raz-de-marée. Près de 3 millions d'entrées en France, un succès en Europe et dans le monde, une critique sous le charme, de multiples nominations aux César (encore une fois pour meilleur réalisateur, et meilleur scénario) et un prix pour Cécile de France... Sans crier gare, la comédie devient un repère générationnel, un film culte qui définit le nouveau millénaire cosmopolite où se mélangent les nationalités, les genres, les sexualités.

 

photo, Romain Duris, Cécile de FranceIl a lancé Romain Duris, et il lance Cécile de France

 

À côté, Ni pour, ni contre (bien au contraire) fera forcément pâle figure avec ses moins de 380 000 entrées, et peu de prestige. L'Auberge espagnole a replacé Klapisch comme le cinéaste de l'humour, de la légèreté, des fables adolescentes et adulescentes ; et ce polar sur une camérawoman curieuse qui se laisse embarquer par de petits malfrats dans de sombres combines, dénote - trop, peut-être.

Le réalisateur y retrouve pour l'occasion Vincent Elbaz, révélé avec Romain Duris dans Le Péril jeune. Il les avait réunis dans Peut-être, mais les sépare maintenant en deux films, sortis en moins d'un an. Peut-être a-t-il affirmé et assumé par là son double visage, entre lumière et obscurité, entre conte de fées d'adolescent (le garçon qui se rapproche du soleil et devient homme) et fable sordide d'adulte (la petite fille qui plonge dans les bas-fonds et se noie dans l'argent et les vices). Il dira avoir sciemment cultivé les différences entre les deux films, tournés, montés, sortis et vendus coup sur coup.

Le conte de fées l'emportera, et le guidera. Klapisch enchaîne avec Les Poupées Russes, suite de L'Auberge, et prochaine étape sur la vie adulte. Le succès confirme que le happy end l'emporte, et c'est même un deuxième miracle : près de 2,9 millions d'entrées, un autre César (du meilleur second rôle cette fois) pour Cécile de France... Cédric Klapisch a retrouvé la flamme, et semble la maîtriser.

 

photo, Marie Gillain, Vincent ElbazNi bien, ni pas bien (bien au contraire)

 

PARIS ET S'EN VA

Que faire après ça ? Voir grand, trop grand. Paris est le film des extrêmes, des grands écarts. Un titre sobre à souhait, mais un casting poids lourds ; des visages qu'il a révélés ou utilisés en début de carrière (Romain DurisKarin ViardZinedine SoualemFabrice Luchini, Renée Le Calm) et des nouveaux venus (Juliette BinocheAlbert DupontelJulie FerrierMélanie LaurentGilles LelloucheSabrina Ouazani) ; un portrait de cette ville qu'il filme depuis ses débuts, mais cette fois dans une peinture globale, large.

Ce n'est pas la petite vie de quartier comme Le Péril jeune et Chacun cherche son chat, mais une somme de quartiers et vies empilées. Il y a un retour aux sources revendiqué par le réalisateur, qui a beaucoup tourné à l'étranger avec les histoires de Xavier/Romain Duris, mais sous une forme spectaculaire.

Comme Peut-êtreParis est un blockbuster de Klapisch, avec un budget là encore énorme (dans les 12 millions d'euros). Comme lui, il rencontrera un succès (2,4 millions d'entrées) qui peut être nuancé, vu l'affiche.

 

photo, Karin Viard, Gilles LelloucheKarin Viard, autre visage récurrent du cinéma de Klapisch

 

Il garde Karin Viard et Gilles Lellouche pour Ma part du gâteau, sorti en 2011. Lointain écho à Riens du tout (avec Viard déjà), le film va sur le terrain de la comédie sociale, avec l'histoire d'une mère divorcée qui perd son emploi lorsque son usine ferme, quitte Dunkerque pour Paris, et commence à travailler pour un homme qui se trouve être responsable de son chômage. Peu d'étincelles ici, le film attire environ 1 million de spectateurs, et rejoint le groupe de ses longs-métrages moins aimés.

Il est alors temps de boucler la boucle. Revenir aux simples sentiments d'hier. Klapisch revient alors à Xavier pour clore la trilogie avec Casse-tête chinois en 2013, avec Romain Duris, Audrey Tautou, Kelly Reilly ou encore Cécile de France. Il serait facile de simplement y voir une facilité, un coup simple et un succès garanti sur le papier. En réalité, il y a une conclusion qui semble aller au-delà de la fiction. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Klapisch retourne à New York, terre de ses études, et va jusqu'à tourner un plan dont il rêvait alors pour son court-métrage In Transit, sans parvenir à le tourner à l'époque. Une page se tourne, pour Xavier, mais aussi pour le cinéaste. 

Plus de dix ans à tricoter cette saga d'amours et d'amitiés, qui dessine la trajectoire d'un enfant devenu adulte, puis père. Les allers-retours sont finis, le chapitre est clos. Le public n'en voulait plus vraiment d'ailleurs, puisque le film rassemble moins - 1,5 million d'entrées.

Le vrai casse-tête, c'est maintenant celui de l'après.

 

Photo Romain DurisRegarder sa jeunesse

 

LE PÉRIL ADULTE 

Est-ce anodin si son film suivant s'appelle Ce qui nous lie (en écho à Ce qui me meut), et raconte le retour d'une fratrie sur leur terre natale, où ils se reconnectent à leurs racines ?

Klapisch redémarre, reprend à partir de la terre, loin du bitume. Il change de décor, de visages. Pas de Romain Duris, mais la nouvelle garde : Pio MarmaïFrançois Civil et Ana Girardot. Il partage sa plume de scénariste, pour la première fois depuis Ni pour, ni contre (bien au contraire) (avec le même co-scénariste, Santiago Amigorena).

Après un passage à la série avec Dix pour cent dont il a réalisé deux épisodes sur la première saison, Klapisch reprend son envol. Il a disparu des salles de cinéma pendant quelques années, et rassemble nettement moins de spectateurs (environ 717 000 entrées). Dommage : Ce qui nous lie est beau.

 

Photo Pio Marmaï, Ana Girardot, François Civil Un parfum de nostalgie 

 

Et lorsque Cédric Klapisch revient inéluctablement vers Paris, c'est pour Deux moi, et c'est avec modestie, simplicité et humanité. Il reprend les membres de sa nouvelle famille (Ana Girardot et François Civil : il a écrit pour eux), l'agrandit avec des visages modernes (Camille CottinEye Haidara), et retrouve quelques frères discrets de ses débuts (Zinedine Soualem et Simon Abkarian, qui était là dans son fameux court-métrage Ce qui me meut).

Il revient à une vie de quartier, et une échelle plus intime. Deux personnages, deux moi, et une direction claire. La petite magie est là.

 

photo, Cédric KlapischCédric Klapisch et ses acteurs-muses récents

 

Le réalisateur s'adapte à son monde, comme toujours, et capte les signaux (les appli de rencontre) récupérés par des tonnes de séries et films ces dernières années. Les sujets restent les mêmes, mais les outils ont changé. Il est le premier à voir que la société est différente, que les relations ont en partie évolué. "Est-ce que la solitude est toujours la même qu’à l’époque de Chacun cherche son chat ?", s'interroge-t-il. Le film laisse chacun se poser la question, mais répond à celle-ci : Cédric Klapisch a encore des choses à dire, et tant mieux.

Retrouvez notre critique de Deux moi par ici.

 

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commentaires
Eric
15/05/2021 à 12:37

Cet article offre un voyage dans le temps agréable. Des souvenirs plus ou moins lointains de cinéma... Un bon moment de lecture.

Birdy en noir
13/05/2021 à 10:19

Merci Geoffrey, article très agréable à lire. J'aime beaucoup ce cinéaste, autant l'artiste que l'homme. Je retrouve dans vos mots sa singularité, et contrairement aux ronchons, soyons fiers qu'il fasse des films sous notre drapeau.

Tuk
11/05/2021 à 23:49

Des trucs sympas ,mais rien d'exceptionnel !
Quand on a fréquenté le milieu étuidiants, il y a certaine choses qui font mouche certe, mais rien de bien marquant finalement ! Sympa mais fade...

Slater-IV
11/05/2021 à 22:32

@rodolphe

Faut se détendre un peu.

Pour avoir bouclé mon cycle étudiant à la fin des années 2000 du côté de Quimper, la vision de L'auberge espagnole et du Péril jeune faisait clairement écho à mon quotidien. Une époque reflétant une simplicité dans les relations sociales qui était très appréciable.

Avec du recul et le poids des ans, on peut reprocher à Klapish son point de vue Parigo-centré qui est malheureusement symptomatique d'un milieu audio-visuel totalement dépendant de la région parisienne et de des institutions.

En cela, j'avais beaucoup apprécié le film "les beaux gosses" dont le décor représenté sortait des carcans habituels.

Nico
11/05/2021 à 22:21

@Kyle Reese

Tout à fait d'accord avec votre analyse

Gone with Miglou
11/05/2021 à 22:21

@Gigijoli
Erreur GgJ en a la fin des années 2010 ma fille le bac en poche est allé étudier dans des universités anglaises puis allemandes avant de travailler dans La Défense de son pays et de l’Europe ! Elle a eu une vie avec ses copines belges suédoises et italiennes ou grecques ou chypriotes semblables à ce que montre CK heureusement qu’elle ne vous lis pas ... elle serait dégoûtée de participer à La Défense de gens comme vous

Val
11/05/2021 à 18:53

Fan de ce réalisateur, je n'ai pas pu regarder ce qui nous lie jusqu'à la fin, franchement on dirait un mauvais téléfilm.
Pour moi, la référence reste le péril jeune, un super film.
Bravo, à ce réalisateur qui arrive à nous faire comprendre ses émotions.

Kyle Reese
11/05/2021 à 18:33

@rodolphe

Houlà.

S'il y a faute, et il y en a je pense, elle ne vient pas de la jeunesse mais de leur ainés qui ont laissé faire, faisant preuve de laxisme, de naïveté, d'incompétence voir pire. Klapisch n'a rien à voir là-dedans, il montre dans ses films la jeunesse du monde qu'il connait. Une jeunesse peut être idéale, ou idéalisé, mais une jeunesse qui a ou existe encore heureusement. D'autres films ont montré d'autres jeunesses, d'autres réalités ... La Haine par exemple et tant d'autres, c'est pas comme si on n'avait pas été prévenu. Si un film pouvait changer le monde ça se saurai. Mais ne rendez pas un cinéaste responsable des problèmes de "jeunesse" la France.

Simon Riaux - Rédaction
11/05/2021 à 17:20

@Benvoyons

Heureusement qu'on ne dit pas ça du tout alors.

GigiJolie
11/05/2021 à 15:58

Une génération de quelques milliers de bien nés. C'était déjà has been à l'époque.

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