Deux moi : critique Seuls Two

Geoffrey Crété | 6 septembre 2019 - MAJ : 12/09/2019 10:54
Geoffrey Crété | 6 septembre 2019 - MAJ : 12/09/2019 10:54

Après Le Péril jeune, Chacun cherche son chatParis ou encore Ma part du gâteau, l'histoire d'amour entre Cédric Klapisch et Paris continue. Il retrouve Ana Girardot et François Civil après le beau Ce qui nous lie pour narrer non pas la rencontre entre une fille et un garçon, autour d'une recette facile de comédie romantique, mais pour autopsier la solitude, le mal-être ordinaire, et la lumière au bout du tunnel. Une belle surprise, étonnamment tendre.

CECI N'EST PAS UNE COMÉDIE ROMANTIQUE

Deux moi porte bien son titre. Ce n'est pas l'histoire de deux personnes qui vont se rencontrer, se séduire et s'aimer, mais bien l'histoire de deux êtres distincts. Avant d'être deux, ils sont chacun un. Dans leur appartement, leur travail, leur tristesse. Cédric Klapisch filme deux âmes dans le nuage de solitude urbaine, non pas avec amertume, mais avec tendresse et sincérité.

L'anonymat de Paris n'est pas une fatalité ou une raison de sombrer, mais l'opportunité de se libérer, se (re)construire, et se surprendre. Le vide peut soudainement être habité par une rencontre, avec un commerçant ou un chat. Et l'horizon plus ou moins dégagé que les héros observent depuis leur petit balcon est celui de toutes les possibilités.

Le film est ainsi l'histoire de deux personnes qui doivent d'abord apprendre à tenir debout, seules, et s'aimer elle-même, avant d'envisager d'aimer autrui. Sur le papier, c'est niais, mais à l'écran, c'est infiniment touchant et sobre. Le réalisateur n'est pas intéressé par les étapes de la séduction, et les crises et passions qui en naissent inévitablement. Il l'a déjà longuement raconté dans la trilogie L'Auberge espagnole, Les Poupées Russes et Casse-tête chinois. Ici, il raconte donc ce qui arrive avant, et qui se passe chez deux personnes avant l'histoire d'amour.

 

photo, François Civil, Ana GirardotElle et lui

 

SEULS AU MONDE 

Deux moi est ainsi une sorte de prequel de la comédie romantique à formule. Ici, pas de première rencontre, premier rencard, première crise, et de cirque sur une prétendue séparation avant le triomphe de l'amour. Klapisch termine son film là où tout ce manège commence chez les autres, et se focalise sur l'important : les individus, pas le couple.

Lui est un garçon solitaire, introverti, insomniaque, qui cache derrière sa relative bonhomie une grande angoisse. Elle est une fille esseulée, anxieuse, qui dort beaucoup trop, sans trop savoir où elle va. Tous deux ont des cicatrices à panser, et doivent apprendre à se connaître avant toute chose. Le chemin les mènera d'abord à eux-mêmes, avant de leur permettre de voir l'Autre.

Ce n'est pas pour rien si Klapisch les filme voisins (d'immeuble, de métro), incapables de lever la tête et se voir, se croisant sans jamais se rencontrer. Pour le réalisateur, l'amour est impossible pour ceux qui ne savent pas émerger de leurs problèmes, et n'arrivent pas à marcher droit dans leurs têtes. C'est une très belle idée, qui tord le cou aux mauvais clichés de comédies romantiques où l'autre devient une béquille. Ainsi, Cédric Klapisch raconte l'amour, le vrai, le beau, et le sain, qui n'est ni une drogue pour sauver les âmes ni un ciment pour sauver les meubles. C'est une ambition toute simple, mais étonnamment émouvante et mature.

 

photo, Simon AbkarianLa vie de quartier

 

D'HUMOUR ET D'EAU FRAICHE

Le réalisateur n'en perd pas pour autant son humour, et refuse de tirer Deux moi vers une chronique entièrement dramatique. Cédric Klapisch reste optimiste, humaniste, et croit absolument dans les liens sociaux au-delà des frontières notamment sociales. Il se moque avec la même tendresse des psy guindés et ridicules (Camille Cottin et François Berléand, très bons) et des commerçants de quartier beaux parleurs (Simon Abkarian). Il s'amuse en quelques scènes avec Pierre Niney et Paul Hamy, et donne un joli second rôle à Eye Haidara.

Sans tomber dans la peinture artificielle d'un Paris où chacun aime l'Autre, il met sur une même ligne les gens, les métiers, les maux et les histoires de chacun. Et parce qu'il se concentre sur quelques personnages (et pas une armée comme dans Paris), il trouve un équilibre entre eux, et entre l'humour et le sérieux, sans jamais se contenter de les manier comme des clowns ou de simples clichés.

 

photo, Camille Cottin, Ana Girardot Une psy un peu ridicule, un peu touchante, un peu indispensable

 

Les Deux moi que sont Ana Girardot et François Civil sont les derniers arguments. Passés par le cinéma de Klapisch en frère et sœur de Ce qui nous lie, ils se partagent ici l'affiche et le film, portés par leur fragilité et douceur. Et ils sont servis par de très beaux dialogues. Qu'un personnage révèle subitement la source de ses angoisses existentielles, ou qu'un autre reprenne enfin contact avec un proche, et c'est une superbe émotion qui occupe l'écran.

Klapisch est meilleur directeur d'acteur et organisateur d'un faux bordel, que pur cinéaste. Deux moi est donc discret dans la mise en scène, et tout cinéphile qui a déjà visité l'univers du réalisateur sera en terrain connu, du générique avec ses gros traits à ces rues et appartements bien arrangés. Plus d'éclat aurait sûrement porté le film plus haut et évité ce sentiment de familiarité un peu facile, mais le charme du duo et la finesse de l'écriture l'emportent.

 

Affiche

Résumé

Derrière ses airs de comédie romantique, Deux moi est presque une anti-comédie romantique : un film d'une infinie tendresse et humanité, qui raconte comment il faut d'abord s'aimer avant de peut-être pouvoir aimer autrui. C'est un peu niais sur le papier mais à l'écran, c'est beau, entraînant et d'un charme fou.

Autre avis Christophe Foltzer
Bouleversant, tendre et grave en même temps, Deux Moi nous rappelle que la vie ne se résume pas à du swipe. Un film obligatoire en ce moment.

commentaires

Mama
07/09/2019 à 20:14

Il y a un film argentin très connu (même en Europe) qui s'appelle Medianeras, sorti en 2011 et avec la même histoire ! Plagiat ? En tout cas, je suis très déçue...

Jayjay
06/09/2019 à 21:54

Très heureux de cette critique positive pour un réalisateur toujours intéressant et attachant. J'ai encore plus envie de découvrir son nouveau film, merci EL.

Zanta
06/09/2019 à 16:15

Ravi que le film soit réussi !
Klapish semblait coincé dans un cul de sac créatif après Casse-Tete Chinois... Or il semble encore une fois à proposer quelque chose de différent, bien que de conforme à sa filmographie.
Hâte de découvrir ça.

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