Les Moissons du ciel : critique

Julien Foussereau | 15 février 2006 - MAJ : 16/01/2019 13:56
Julien Foussereau | 15 février 2006 - MAJ : 16/01/2019 13:56

Tourné en 1976, trois ans après La Balade Sauvage, mais sorti en 1979 suite à deux années de remontages successifs, Les Moissons du ciel fut le film qui transforma Terrence Malick en légende vivante. Son appellation « culte » d'origine contrôlée explique certainement pourquoi, vingt ans plus tard, tout le gratin hollywoodien a joué des coudes pour tourner dans La Ligne rouge.

Si le film a autant marqué, c'est en grande partie pour sa photographie inoubliable signée Néstor Almendros et Haskell Wexler (récompensée par un Oscar) magnifiant les grands espaces, essentiellement tournés à l'aube ou au crépuscule, un must see pour tous les chefs op' en devenir. Les travailleurs saisonniers ne sont plus que des ombres, minimisant leur individualité qui ne peut rivaliser avec la beauté de ce monde. Mais le film fut un échec commercial et son austérité y est sans doute pour quelque chose. Comme pour son premier film, Malick multiplie les gros plans d'animaux, superbes, mais pouvant légitimement agacer. Il réemploie une voix off féminine à l'accent nonchalant et indifférent. Cependant, si on le regarde plusieurs fois, on voit apparaître un aspect qui deviendra par la suite la marque de fabrique de son réalisateur : l'importance du mythe.

 

 
Les Moissons du ciel a été pensé comme un retour aux mythes des origines bibliques (sauterelles, feu purificateur) et cinématographiques avec ses clins d'oeil répétés à L'Aurore de Murnau et, plus généralement, à une narration qui a plus en commun avec les films des pionniers que 90% de la production actuelle. Il y a là une évidente nostalgie, mais pas seulement. Ces évocations reflètent la toute puissance de l'image chez le cinéaste, soutenue par Le Carnaval des animaux de Saint-Saëns et ses variations par Ennio Morricone.

Dans la norme actuelle, les images nous sont présentées comme des éléments n'existant que pour former un tout. Les Moissons du ciel remet en cause cette définition, il privilégie la beauté et la poésie de son imagerie afin de revenir au cinéma des origines, avant qu'il ne se divise en plusieurs genres et courants (telles les dichotomies entre réalisme et expressionnisme, fiction et documentaire…). Le film s'apprécie d'abord comme un phénomène physique où priment la stupéfaction et l'émerveillement face à la beauté du monde. Avant toute tentative d'interprétation. Ainsi Les Moissons du ciel est à la fois réaliste et impressionniste, il est autant fiction que documentaire si l'on considère le grand soin avec lequel il évoque le travail des saisonniers au début du siècle dernier, à la croisée des chemins entre Murnau et Flaherty. Pourtant, réduire Les Moissons du ciel à un exercice plastique serait une grave erreur.

 

 
Le tour de force de Malick est d'être parvenu à faire de la magnificence du monde rural un enjeu majeur de la fiction, dans la mesure où il suscite la convoitise de Bill qui voit en lui un nouvel éden. Et il est curieux de constater que, pour parvenir à ses fins, il est prêt à duper le Fermier par le mariage avec sa propre femme tout en tablant sur sa mort. Tout comme dans La Balade sauvage, la mort est très présente ici : l'enjeu du film repose sur le décès d'un homme pas beaucoup plus âgé que Bill et Abby.… Loin d'être assimilée à la fin, la mort imminente devient ici un nouveau départ pour le trio en fuite. Il ne faut pas oublier que leur présence dans les champs de blé texans est due à une violente altercation entre Bill et son superviseur dans la fonderie, où ce dernier est tué. Mais on ne construit pas un éden sur la destruction. 

 

 

Comme si la nature tout entière se chargeait de punir la noirceur des hommes à travers l'invasion de sauterelles, abattant une plaie biblique. Et Bill, tout comme Kit, paie de sa vie cette quête obsessionnelle. Les conséquences terribles de sa mort sur Abby font écho au sort du monde quand Abby monte à l'arrière d'un train en marche, aidée par des soldats en route pour le front européen (nous sommes en 1917). Là, le regard empathique qu'Abby porte sur eux est troublant parce qu'il préfigure celui de Witt sur ses congénères dans La Ligne rouge qui mettra un terme à la logique de mort et de destruction présente chez le héros malickien.

 

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