Les Crimes du futur : critique du grand retour de David Cronenberg

Mathieu Jaborska | 23 mai 2022 - MAJ : 24/05/2022 01:47
Mathieu Jaborska | 23 mai 2022 - MAJ : 24/05/2022 01:47

Huit ans après son dernier film et 23 ans après eXistenZDavid Cronenberg revient au genre qui a fait sa renommée, le body-horror. Ironiquement sélectionné en compétition au Festival de Cannes 2022, Les Crimes du futur était voué avant même sa présentation à traumatiser la Croisette. Il n'en sera rien. Loin d'être aussi insoutenable que prévu, il n'en demeure pas moins absolument fascinant.

Retrospective

Il est vite apparu que ce mystérieux projet ne partageait avec le second moyen-métrage de David Cronenberg que son titre. Réalisé en 1970, Crimes of the future premier du nom complétait le diptyque entamé avec Stereo (1969). Les deux récits de science-fiction expérimentaux et incompréhensibles reposaient intégralement sur une voix off. Rien de tout ça dans la dernière réalisation du maître, qui cultive son opacité grâce à l'étrangeté de son esthétique et du futur qu'elle décrit. Dans cet univers sans souffrance, les organes peuvent pousser spontanément, et certains en profitent pour en faire des oeuvres d'art. C'est le cas de Saul Tenser, sur le point de livrer son chef-d'oeuvre.

Pourtant, il n'est pas si étonnant que ces Crimes du futur fassent écho à l'un de ses premiers travaux. Le long-métrage semble en effet retracer métaphoriquement sa filmographie de bout en bout, et expliciter son statut d'artiste. La comparaison paraît un peu facile, mais impossible de ne pas voir dans le personnage de Saul un alter ego déformé de Cronenberg, démiurge tourmenté par sa création.

 

Les Crimes du futur : Photo Viggo MortensenViggo sans vigueur

 

Comme lui, il puise dans ses propres ressources pour dévoiler des spectacles organiques qui choquent un petit monde mondain ne demandant que ça. Comme lui, il a acquis une certaine renommée au nez et à la barbe des comités institutionnels (représentés par Wippet, joué par Don McKellar, et sa collègue Timlin, jouée par une Kristen Stewart assez discrète), qui peinent à appréhender correctement le phénomène. Comme lui, il attire, en dépit de sa célébrité, bien moins de monde que ses homologues plus populaires. Comme lui, il défriche un futur fait de chair et d'organes.

Des parallèles du genre, le film en est rempli. D'autant plus qu'il regorge de références plus ou moins évidentes à des portions entières de sa carrière. L'ambiance générale rappelle parfois l'Interzone du Festin Nu, la technologie environnante le monde d'eXistenZ, quand des scènes ne citent pas explicitement Videodrome.

Les Crimes du futur, via son concept, est un retour radical au body-horror, genre que Cronenerg semblait avoir abandonné depuis Spider en 2002. Et il en profite pour compiler, puis hybrider toutes ses obsessions, non sans philosopher au passage sur la pertinence de ce cinéma-là dans un monde transformé. Rien de surprenant de la part de celui qui a mis en scène sa propre mort (ou presque) dans le court-métrage The Death of David Cronenberg.

 

Les Crimes du Futur : Photo Léa Seydoux, Viggo MortensenAutopsie d'une carrière

 

Body art

L'auteur se défend de tourner en dérision l'industrie hollywoodienne, qu'on serait tentés de voir parodiée lors de l'une des scènes les plus dérangeantes du film, entraperçue dans la bande-annonce. Pourtant – n'en déplaise aux détracteurs de ses essais récents –, l'ensemble fait paradoxalement autant penser à eXistenZ qu'à Maps to the stars. Il est moins question du blockbuster contemporain que d'un milieu du cinéma en vase clos, déjà copieusement éreinté dans son avant-dernier long-métrage.

Les protagonistes calquent leur attitude sur leur rapport vis-à-vis de cet environnement étouffant. Le personnage de Viggo Mortensen se renfrogne, recroquevillé dans ses appareils, tandis que sa partenaire incarnée par Léa Seydoux est bien plus sociable, au point de faire office de lien entre Saul et le petit monde qu'il satisfait. Le duo est de fait tiraillé entre une complaisance avec ce confort artistique, qui détourne l'usage de machines d'autopsie pour satisfaire les esthètes, et une exploration plus dangereuse du futur de l'humanité, ce qui implique une véritable transgression... soit le coeur de l'oeuvre du metteur en scène.

 

Photo Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen StewartLes soirées cannoises

 

Un postulat sur le papier un tantinet trop théorique. Sauf qu'on est chez Cronenberg, et que c'est l'interconnexion chirurgicale entre toutes les composantes du film qui lui confèrent sa singularité. La photographie et les décors particulièrement picturaux (l'ouverture, magnifique d'étrangeté, donne le la), les cadres à la composition parfois volontairement intuitive (le surcadrage des personnages féminins lors de leur première rencontre) et les dialogues sibyllins renforcent son artificialité.

Au cours de la promotion, le cinéaste avait vendu une image de ses calculs rénaux en tant que NFT, s'attirant les foudres du web. Pour absurde que soit la démarche, elle s'inscrit très bien dans le microcosme décrit ici. Tout y devient art, des arrière-plans post-apocalyptiques de certaines discussions aux diverses mutilations, qui faute de douleur, sont aussi bien décrites comme des drogues clandestines que comme des performances célébrées.

Les cérémonies de récompenses, qui gagnent d'ailleurs en ironie dans le contexte cannois, ne sont que des instruments d'auto-exaltation malsaine, participant à l'élaboration d'un univers où le sexe, la technologie et la culture se mêlent dans un magma corporel informe, un univers qui se nourrit de lui-même. Et tout l'enjeu sera de le transcender en dévoilant une bribe de futur.

 

Les Crimes du futur : Photo Kristen Stewart, Léa SeydouxPas sur le même plan

 

Nouvelle nouvelle chair

Le scénario, tout cryptique soit-il, laisse donc vite apparaitre une problématique assez passionnante : est-ce que pour rester provocateur et pertinent après tant d'années de carrière, il ne vaut pas mieux raconter sa propre fin, anticiper un futur qu'on ne pourra même pas vraiment connaître ? Est-ce que pour échapper une fois de plus à l'onanisme du milieu artistique, il faut commettre un crime du futur ?

Toujours est-il que cet avenir énigmatique qui s'invite dans le récit par touches est d'une inventivité assez extraordinaire, non seulement sur le plan narratif (rassurez-vous, nous ne spoilerons pas), mais également sur le plan philosophique. En liant ses enjeux à travers la chair et ses transformations, le long-métrage raconte à la fois un entre-soi et un changement de paradigme.

 

Les Crimes du Futur : Photo Kristen StewartOn regarde de gros organes

 

Puisque tout émane du corps, celui-ci finit par modeler sa propre réalité, quitte à bafouer progressivement, puis méthodiquement, les règles les plus élémentaires de la science. D'où la maxime qui fait partie intégrante des oeuvres de nos héros et qui hante le film : "body is reality" ("le corps, c'est la réalité"). Une idée qui renvoie une fois de plus aux précédents jalons de la filmographie de Cronenberg, comme La Mouche, où les mutations corporelles allaient de pair avec une dégénérescence psychologique et sentimentale, ou même probablement sa version avortée de Total Recall.

Transgresser, c'est aussi réinsuffler une dimension politique dans l'art. Alors que le monde dans lequel évoluent Saul et Caprice semble à première vue fermé sur lui-même, si bien que même les comités supposément indépendants (à travers le personnage de Timlin) finissent par succomber à la fascination de la culture d'organes, leur entreprise créative se heurte à un vrai bouleversement social, aux implications ultra-complexes, à une réflexion sur l'avenir de l'humanité dont les prestidigitateurs organiques lambda se désintéressent complètement. Il s'agira donc d'embrasser ou pas cette métamorphose.

 

Les Crimes du Futur : photoMotus et...

 

Cette exploration de l'avant-garde en devient logiquement très clinique, et ceux et celles qu'elle s'aliénera (ils et elles seront nombreux) diront même désincarnée. Sa conclusion en laissera par ailleurs sur le carreau. On n’en attendait pas moins du grand retour du chantre de la nouvelle chair et de l'exégèse de sa propre créativité.

 

Les Crimes du futur : Affiche officielle

Résumé

David Cronenberg dissèque sa carrière, l'industrie dans laquelle il évolue depuis des décennies et la puissance de l'avant-garde artistique. L'exercice est forcément fascinant, encore plus pour les connaisseurs de son oeuvre.

Autre avis Alexandre Janowiak
Loin du simple film choc attendu, Les Crimes du futur est au contraire le grand film testamentaire de David Cronenberg. Un hommage à son cinéma et la possible fusion ultime du corps avec son environnement. Un grand retour poétique du maître du body horror à son art.
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Lecteurs

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commentaires
Maverick
29/05/2022 à 00:21

Dave Cronenberg est le Benoît Paire du cinéma, souvent génial et parfois insupportable de nullité, cette fois ont à le pire du pire de dave, je pense dave que c'est le film de trop racroche avant de gâcher ton énorme talent dans une autre bouse intergalactique.

Pat Rick
28/05/2022 à 20:04

@ Coralize

Il n'y a rien de gore dans ce film, peut-être des passages qui peuvent m'être mal à l'aise. Je ne sais pas quel âge à votre fille, mais à moins qu'elle soit mûre d'esprit ce n'est certainement pas un film qui passionnera un enfant.

Kyle Reese
26/05/2022 à 12:40

@johnduff

Dommage, je ne pense pas. J'ai juste du mal avec tout ce qu touche aux transformation du corps, ça me perturbe un peu trop surtout si les personnages le fond volontairement voilà.
Plus jeune j'avais du mal à regarder une aiguille rentrer dans la chair, mais ça va mieux grâce à Requiem for a Dream ... lol

Coralize
25/05/2022 à 20:33

Est ce que c'est gore genre massacre à la tronçonneuse ou c'est soft genre Scream ? Ma fille veut le voir je ne sais pas ce qui lui prend, j'irai sans doute avec elle...

johnduff
25/05/2022 à 09:10

@kylereese, dommage pour toi, pour info cronenberg fils a fait un film sur un concept aussi perturbant dans "Antiviral": les fans qui vont jusqu'à s'inoculer les virus de leur star favorite. On est dans de la science-fiction. Il faut s'ouvrir un minimum comme lorsqu'on lit un livre !

babar
24/05/2022 à 16:13

Perso j'ai trouvé le film nul, style vieux film d'horreur des années 60 et très prétentieux pour pas grand chose. pas de frissons, pas d'émotions, du blabla, vigo mortensen ressemble à Morbius, ça fait peine.

cinema pour viandard
24/05/2022 à 11:30

j'ai vu en son temps le premier film "human centipede", je ne sais pas si c'est un horror body movie mais dans le terme du glauque et nauseeux , il a sa place...

Ben01
24/05/2022 à 11:22

@Kyle Reese
C'est pas possible, tu trusts absolument tous les articles! mais de quoi ta vie est faite?

Sanchez
24/05/2022 à 11:21

Ça sort déjà demain , super

Kyle Reese
24/05/2022 à 00:21

Autant le body horror quand il montre des humains devenus monstre/humain par accident dans leur expériences par ex sans le vouloir ok, exemple son terrible La mouche. Autant chercher à devenir un monstre humain pour choquer et/ou transcender l'art, j’adhère pas et ça me fait fuir.
Le transhumanisme pour l'adaptation à un environnement hostile et la survie why not mais pas pour des jeux morbides et complaisants pour faire de l"art", c'est ma limite. Ça me fait penser à cette artiste Orlane qui faisait de ses opérations de chirurgies esthétiques avec ajouts d'implants sur son visage des performances.
On peut s'amuser sans devoir triturer la chair, mais il doit surement y voir de la beauté.
C'est ma problématique avec lui, il est trop dans son truc le père Cronenberg, il ne se refais pas mais ce sera sans moi.

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