Borat : Nouvelle Mission Filmée - critique de la nouvelle folie de Sacha Baron Cohen

Mathieu Jaborska | 23 octobre 2020 - MAJ : 23/10/2020 17:31
Mathieu Jaborska | 23 octobre 2020 - MAJ : 23/10/2020 17:31

Après le carton du premier BoratSacha Baron Cohen a quelque peu abandonné le personnage qui l'avait rendu célèbre dans le monde entier, pour se consacrer à ce qui est peut-être le véritable sommet de sa carrière, Brüno, et des satires reposant beaucoup moins sur la caméra cachée. Après un nouveau virage beaucoup plus politique avec la série Who Is America ?, il a finalement entrepris de doter son premier succès cinématographique d'une suite, tournée dans le plus grand secret.

À la guerre comme à la guerre

Qu’il est complexe d’émettre un avis critique sur ce Borat 2, à la fois très similaire et très différent de son prédécesseur. Car le procédé manié avec une dextérité impressionnante par Baron Cohen, à savoir le mockumentaire faisant la part belle à la caméra cachée intrusive, est sujet à un débat qu’il serait très difficile de résumer en un article. Coincé entre deux camps et résigné à essuyer des accusations de parti pris en commentaire, l’auteur de ces lignes marche sur la corde raide de l’analyse esthétique. Un numéro d’équilibriste d’autant plus délicat que le climat politique actuel est très lourd et que la position défendue par Baron Cohen fait surtout sens vis-à-vis de l’actualité américaine.

Ce n’est évidemment pas un hasard si Borat 2 sort pile-poil presque 2 semaines avant la fameuse élection présidentielle yankee, en plein milieu d’une campagne électorale si violente qu’elle renvoie aux dystopies les plus pessimistes et dont le climax réside pour l’instant dans un débat qui a assurément sidéré le monde entier, quel que soit son bord idéologique. Le long-métrage, vendu comme un prolongement de la satire irrévérencieuse et trash du premier opus, plonge en fait directement dans le militantisme frontal. Rien de bien étonnant là-dedans, tant on sait le tout-venant de la culture populaire américaine en guerre contre le camp adverse sur à peu près tous les médias possibles. Et ce camp adverse est le plus souvent le camp républicain.

 

photo, Sacha Baron CohenFax and logic

 

Borat se voulait sous influence des Lettres persanes et soupoudré d’un zeste d’humour noir à la South Park, ciblant plus l’image américaine – forcément conservatrice – que les Américains. Sa suite fait beaucoup moins dans la dentelle en ciblant violemment une certaine frange de la population des États-Unis. Une frange parfois complètement stupide, profondément toxique et salement crédule, sur laquelle l’ex-journaliste kazakhstanais s’acharne particulièrement.

Il n’y a cependant rien d’insidieux dans ce parti-pris puisque l’acteur et le réalisateur Jason Woliner semblent l’assumer complètement, ouvrant leur générique sur une injonction on ne peut plus directe. Les motivations qui transparaissent derrière l’écriture improvisée du scénario sont évidentes : cherchant d’abord à se frotter au sommet du parti républicain, le vice-président Mike Pence, le joyeux trublion s’est rabattu sur l’ex-maire de New-York et actuel avocat du président Rudy Giuliani. Une opération couronnée d’un certain succès, puisque le petit scandale qui accompagne la sortie du film lui fait une publicité monstrueuse.

 

photoMake Baron Cohen great again

 

Bien sûr, c’est aussi l’occasion de piéger les traditionalistes et autres conspirationnistes américains, se succédant tout au long des 1h40 de métrage. Les spectateurs qui attendaient de cette suite le même niveau d’humour graveleux seront donc un peu déçus, puisque certains sketchs semblent parfois se forcer un peu à choquer. Si quelques scènes sont vraiment drôles, d’autres ne visent rien d’autre qu’une dénonciation rentre-dedans de l’absurdité et parfois de la dangerosité des modes de pensée trumpistes. La fameuse séquence mettant en scène Giuliani n’a ainsi rien d'amusante et s’avère même assez glauque, appuyée par une musique en rajoutant encore une couche dans le malaise. Borat 2 est donc bien plus un Who is America ? maquillé en Borat qu’une véritable suite de Borat.

 

photo, Sacha Baron CohenEn quête d'un déguisement

 

irruption volcanique

De fait, évidemment, le film cherche la polémique, et il l’obtient. Esthétiquement, il y a beaucoup à dire sur les choix de mise en scène du réalisateur et de l’acteur. Le thème de la puissance dévastatrice du montage, récurrent pour quiconque se frotte un jour à l’analyse filmique, est ici au cœur des débats. Il n’est plus question de « prank », terme anglo-saxon désignant un canular, mais carrément de « trap », un piège dans lequel tombent les victimes de Baron Cohen. Borat premier du nom consistait surtout à mettre les plus nauséabonds des idéologues américains face à leurs contradictions, ou juste à se moquer de leur ridicule influence. Son successeur reproduit souvent la même formule, mais se laisse parfois aller à l’attaque frontale, coordonnée et sagement préméditée en plus d'être appuyée par la forme, ce qui en fait un film d’une radicalité politique assez inouïe.

Outre l’éternelle description parodique du peuple kazakhstanais, de laquelle Baron Cohen se joue en rejetant sur son personnage les reproches qu’on lui a faits après le premier volet, il y a également ce nouveau protagoniste, sa fille, jouée par Maria Bakalova, censée avoir 15 ans dans la fiction (la comédienne a 24 ans). D’aucuns diraient que l'acteur, sous couvert d’ironie très acide, la trimballe comme un bout de viande censé attirer les plus véreux des politiciens. Mais la place qu’elle prend dans cette histoire fait relativiser cette position. Tutar n’est rien d’autre qu’un personnage, même si ce personnage est indéniablement un appât.

 

photo, Sacha Baron Cohen, Maria BakalovaAprès le piège, la fuite

 

Borat 2 donne un violent coup de pied dans la fourmilière, ou pour reprendre une image encore plus pertinente, il rajoute de l’huile sur le feu à quelques jours à peine de l’élection, comme une pierre décadente à l’édifice de l’éviction du dirigeant orange de la Maison-Blanche. Et dès lors qu’on appréhende l’œuvre sous cet angle, sans chercher à réfléchir plus que ça aux moyens utilisés par l'équipe, il faut avouer que l’acteur a quand même des testicules d’une taille conséquente et un sens de l’improvisation pas beaucoup moins important.

Les anecdotes sur le tournage commencent déjà à émerger, et on n’est pas surpris de savoir qu’il s’est feint d’un niveau d’engagement qui force le respect. Bien loin de se contenter de cracher son fiel sur internet, Baron Cohen monte au front, quitte à porter un gilet pare-balle lors d’une convention plus armée qu’un bataillon de Marines.

 

photo, Sacha Baron CohenEn route vers Borat Borat

 

Bien conscient que l’actualité sera forcément au cœur de son sujet, il fait preuve d’une capacité d’adaptation jouissive, surtout quand il s’agit de s’attaquer à la pandémie actuelle. Borat 2 est probablement la première œuvre cinématographique à s’emparer de la situation sanitaire sous un angle aussi directement politisé, avec en prime un petit twist croustillant. Un choix très judicieux quand on se rend compte que cette crise est depuis devenue un sujet de débat plus politique que médical, au grand dam des exploitants qui aimeraient bien ne pas fermer plus de 10 ans. Même chose avec la thématique du féminisme, grande provocatrice de haine sur Twitter mais problématique indissociable de notre époque. Elle est mine de rien le fil rouge du récit, un statut loin d'être anodin. Baron Cohen cherche bien là à faire le film militant le plus actuel possible, et à ce niveau, c’est indéniablement réussi.

 

Affiche officielle

Résumé

Certes, Borat 2 est presque plus un tract politique qu'une véritable satire, mais l'audace de son militantisme force le respect.

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Lecteurs

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commentaires

Ali
08/11/2020 à 07:24

Pas drôle du tout.

Lutin le lapin
29/10/2020 à 03:14

@Raminagrobis : vous m'avez l'air sacrément frustré ! Allez consulter, ça devient grave à ce niveau.

Ahtssé
26/10/2020 à 09:57

Le premier était très drôle et les personnages étaient vraiment piégés. L'humour décalé n'est pas aussi puissant, il le justifie d'ailleurs.
Cette suite repose davantage sur le montage (assez grossié) et les scènes loufoques, sans atteindre l'hilarité. L'ensemble est trop poussif pour imaginer que les figurants ou protagonistes ne jouent pas le jeu.
Que ce soit l'employé de fed ex, les femmes de la sinagogue, le groupe de musique, le confinement, tout semble préparé. Cela casse le rythme comique du film.
Le message politique reste fort et la fin est bien trouvé.
Ça restera une déception pour ma petite personne.

Raminagrobis
25/10/2020 à 10:53

Les true du Q et autre trumpistes sont en force ce matin.
Pour rappel il est très sain de les montrer tels qu'ils sont : un ramassis de crétins, racistes, incultes, misogynes, homophobes mais persuadés d'être des flèches. S'ils se contentaient de rester dans leurs trous respectifs on pourrait à la rigueur les laisser tranquille. Le soucis c'est quand ces raclures (armées) projettent des attentats ou des coups d'états.
Pour rappel il y a pas un mois le FBI a déjoué un complot des « Wolverine Watchmen » (rien que le nom pue les masculinistes avec de gros problèmes d'érections) visant à enlever une gouverneure et déclencher une «guerre civile».
Du coup merci à Borat. Il est léger comme un burritos pâté/saucisson/mimolette mais franchement ses cibles ne valent pas mieux.

La Classe Américaine
25/10/2020 à 07:28

Populiste, démagogique et poussif, soit tout le contraire du 1er Borat. On regarde poliment SBC se débattre pour nous livrer ce qui n'est, en fait, rien d'autre qu'un film de propagande anti-Trump sorti quelques jours avant les elections présidentielles.

Kay1
24/10/2020 à 23:15

@Robindesbois je pense que la différence avec les affaires que tu as cité , c’est qu’on a rarement été proche de voir cela filmé. Un homme politique en interview ,en pleine campagne , prêt à avoir une relation sexuelle avec une femme . Quelle image ça donne ?
Le procédé est malhonnête , mais Giuliani a été laxiste et si cela n’avait pas été un film , je te laisse imaginer à quel point une vidéo de ce type aurait fait parler si ça avait été plus loin . Encore une fois , je ne juge pas l’homme , ni sa politique , mais sa fonction fait qu’il doit être irréprochable.

Tuk
24/10/2020 à 22:51

Je suis surpris que certain pensent que Giulani se soit fait piéger car pour moi il est au courant de ce qu'il se passe, il s'auto-parodie comme il l'a fait dans le premierr épisode... Ce qui explique pourquoi il se laisse faire. Mais bon je me trompe peu-etre et re-regarderai ce film pour me faire une nouvelle idée... Si il y à....

RobinDesBois
24/10/2020 à 22:40

@Kyle Je pense que Sachan Baron Cohen a cédé à la facilité. Et d'ailleurs qu'aurait-il fait si Giuliani n'avait pas mordu à l'hameçon ? Si ce dernier avait envoyé baladé la jeune femme. Il n'aurait eu donc rien "d'exploitable" à montrer sur Giuliani ?

Après je n'ai pas vu le film en entier donc je ne jugerai pas le reste. Peut être que c'est très bon et percutant mais à la lecture de l'article je vois que contrairement au 1er Borat où il laissait les personnes interrogées se ridiculiser toutes seules en les confrontant à leur bêtise il est ici très proactif et s'en dégage un film beaucoup plus engagé que le 1er et même un film militant. Hors il profite encore une fois d'une certaine confusion en reprenant le masque d'un personnage qui n'était pas si radical dans son approche avec le premier Borat pour le mettre au service de son militantisme. D'ailleurs je viens de voir sur Amazon Prime que le film est catégorisé comme "comédie" uniquement alors qu'à mon sens ils devraient aussi ajouter le genre "politique".

RobinDesBois
24/10/2020 à 22:20

@Kay1 "Et ce qui est dérangeant , c’est que Giuliani ne dit pas non à aucun moment , surtout dans un contexte où Metoo a fait son apparition et qu’il devrait être sur ces gardes . Encore plus avant les élections présidentielles. Donc Giuliani s’est fait piégé de manière malhonnête mais on attends aussi de lui une certaine réserve et rigueur"

Tu veux dire que compte tenu de sa position très haut placée (avocat du président) il est assez inquiétant qu'il puisse se faire piéger si facilement ? Là oui je suis d'accord. Mais je ne crois pas que ça soit ce que Sacha Baron Cohen essaie de montrer. Il est avant tout dans une démarche culpabilisatrice voir moralisatrice, son montage en attestant (musique dramatique) et le côté "elle a 15 ans elle est trop vieille pour vous".


" Et surtout ça montre aux spectateurs que l’homme politique est aussi lubrique qu’eux ."

Et quel en est l'intérêt ? Tout le monde sait qu'ils sont humains et qu'ils ont des faiblesses et j'irai même plus loin d'une manière générale les hommes politiques ont mauvaise réputation (quel que soit leur bord) et ne sont pas spécialement perçus comme sympathiques. Sacha Baron Cohen a donc montré qu'un homme politique Americain pouvait penser avec ses couilles et commettre potentiellement un adultère. Il n'y a rien d'inédit, on l'avait pas attendu pour le savoir. Tout le monde se rappelle de l'affaire Clinton - Lewinsky, tout le monde sait que Kennedy cumulait les maitresses. Et alors ? Qu'est-ce que ça change à leur politique ? En quoi cela nous regarde-il ?

Kyle Reese
24/10/2020 à 21:57

@RobinDesBois

Bien vu.
Ton rapprochement avec l'affaire Griveaux est assez pertinent.

Ca m'embête de le dire, car j'aime bien Cohen mais je suis pas loin de penser maintenant qu'il a fait une erreur avec cette mise en scène pour piéger Giuliani.
Comme tu l'as dit il aurait dû se payer un proche de Trump d'une autre manière.
On voit la limite de sa méthode, heureusement finalement que la scène ne fonctionne pas.

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