Ema : critique éblouie

Simon Riaux | 1 septembre 2020
Simon Riaux | 1 septembre 2020

Ema est danseuse dans la troupe de Gaston, son mari. Alors qu'ils viennent d'abandonner le jeune orphelin qu'ils avaient adopté, le couple est au bord du gouffre, alors que sentiments, colère et créations s'emparent de leurs existences et menacent de les balayer. Voilà le point de départ du nouveau film de Pablo Larraín, qui nous immerge dans un Chili en pleine mutation.

ALLUMER LE FEU

Au crépuscule, un feu de signalisation brûle, au cœur de Valparaiso, tandis qu’en contrebas, une jeune femme équipée d’un lance-flammes allume une cigarette avec une insolence pyromane. Ainsi débute Emanouveau film de Pablo Larrain, réalisateur de Jackie et Neruda, qui dès son plan inaugural nous rappelle la passion du metteur en scène pour des fables volontiers oniriques, dont les héros en rupture de ban naviguent toujours sur une ligne de crête périlleuse entre une réalité mortifère et un monde fantasmatique bouillonnant. 

 

photo, Mariana Di Girolamo Giannina Fruttero et Mariana Di Girolamo

 

Une logique que Larrain pousse plus loin qu’il ne l’a jamais fait en embrassant les affects telluriques de son personnage principal, jeune danseuse qui tente de concilier sa colère, ses élans, alors que son couple, sa famille et la troupe de danse qui rythme son existence menacent d’imploser. Ema constitue ainsi le centre de gravité d’une œuvre dont la créativité semble transcender la moindre image. En replaçant toujours cette héroïne mal-aimable et enivrante au centre du cadre, le metteur en scène s’y confronte et l’aborde avec une empathie salvatrice, qui l’autorise à traiter sa protagoniste sans complaisance ni condamnation factice. 

Et c’est une des forces d’Ema. Immersion dans le quotidien de deux êtres rarement sympathiques et pas foncièrement bienveillants, mais mus par la puissance de leurs émotions, le récit comme le découpage s’allient irrémédiablement aux pulsations dansées qui émaillent l’intrigue. Jouant sans cesse avec les frontières de ce que ses héros vivent, perçoivent, imaginent ou se représententle métrage se métamorphose progressivement en un magma de sensations toujours plus abrasives et cinégéniques. 

 

photo, Mariana Di GirolamoEma, ou une certaine idée de la mesure

 

EMAGNIFIQUE

Pablo Larrain ne se contente pas de fignoler l’écriture et l’acuité du regard porté sur Ema. Le mélange de colère et d’amour qui se débat en son sein est parfaitement capturé par la mise en scène. Aussi à l’aise avec la dépiction réaliste d’un Chili dévitalisé que lors des séquences de danse quasi-oniriques où il se métamorphose en coloriste surréel, le cinéaste livre ici une de ses créations les plus abouties formellement. Ne tranchant jamais tout à fait quant au statut de ce qui nous est montré, sur la part de rêve, de souvenir ou de mensonges induits par les désirs contradictoires d’Ema, le réalisateur la laisse progressivement prendre les rênes du film. 

 

Photo Mariana Di Girolamo, Gael García BernalTout va mal, ne t'en fais pas

 

Une plasticité hallucinée et hypnotique, comme lors d’une séquence de dispute larvée entre l’héroïne et son conjoint autour d’un choix musical, qui prend initialement l’apparence d’un banal champ-contrechamp, progressivement phagocytée par la place que donne le montage aux émotions de sa walkyrie saltimbanque. Qu’elle répande le feu ou inonde le décor, Mariana Di Girolamo impressionne d’incandescence et trouve dans chaque plan l’énergie de son personnage.

C’est quand la caméra paraît échapper aux mains du réalisateur de El Club pour se river à son visage énigmatique, enregistrer la moindre inflexion d’une âme labyrinthique et irrésolue, que le film trouve sa grâce et son point d’incandescence. 

 

photo

Résumé

Portrait d'une danseuse dont chaque mouvement irradie la pellicule, Ema est un des films les plus impressionnants de son réalisateur, libre et déroutant, dont les images entêtent et fascinent.

Autre avis Alexandre Janowiak
Parfois trop abstrait, clipesque et anarchique, Ema de Pablo Larrain est une oeuvre sur la destruction, l'envie de possession et le désir d'être aimé. Un trip sensoriel enivrant, surréel, fiévreux et audacieux à son meilleur et son pire (surtout son meilleur).

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commentaires

Bonanzo
07/09/2020 à 16:25

Le meilleur film de cette rentrée, sans déconner. Surprise totale, alors que Larrain avait généralement tendance à me casser les roubignolles.

adrien
05/09/2020 à 19:09

le film est incroyable

Rayan Montreal
02/09/2020 à 13:23

Un bien long article pour dire que tu t'y fait chier comme pas possible

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