Films

À la poursuite d’octobre rouge : critique calme comme Arkhipov

Par Lino Cassinat
10 novembre 2017
MAJ : 28 mars 2019
22 commentaires

En 1984, alors que les tensions sovieto-américaines n’ont jamais été aussi fortes que depuis les évènements de la baie des cochons et que le monde entier à le doigt sur le bouton rouge, Octobre Rouge, un sous-marin furtif nucléaire russe se met à avoir un comportement erratique et fonce droit vers les USA. Tous, soviétiques comme américains, y lisent un signe d’agression de la part d’un capitaine devenu fou et se lancent À la poursuite d’octobre rouge.

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C’EST TOI JOHN WAYNE ?

Quand John McTiernan sort À la poursuite d’octobre rouge, il est déjà le petit malin qui a su pirater le genre tout entier du film d’action et déconstruire une certaine idée de l’héroïsme américain, viril et guerrier, grâce aux intouchables Predator et Piège de cristal. Pures réactions à la mentalité belliqueuse en vogue outre-Atlantique produite par les années Reagan, ces deux oeuvres faisaient mine de s’en imprégner pour mieux la détruire de l’intérieur.

On savait donc McTiernan subversif et moqueur, mais avec son premier thriller À la poursuite d’octobre rouge, il déroule cette fois une critique idéologique assassine mortellement sérieuse, en même temps qu’une supplique pour un cessez-le-feu.

 

photoOn rigole pas, ok ?

Il est d’ailleurs assez peu surprenant que la pop-culture ait beaucoup moins retenu cette oeuvre que les deux précédentes (ou Last Action Hero ou Une journée en enfer), en apparence beaucoup plus funs et légères. Pourtant, À la poursuite d’octobre rouge est le deuxième film qui a le plus rapporté de la filmographie de John McTiernan (200 millions de dollars, assez loin derrière Die Hard 3) en plus d’être le plus rentable à égalité avec Predator (un peu moins de 7 fois la somme de départ).

C’est qu’ici, John McTiernan enveloppe une logique de représentations riche et complexe (déjà à l’oeuvre dans le matriciel Predator) dans une forme plus froide et claustrophobe que jamais. Pour administrer sa magistrale leçon, il préfère cette fois à l’action et à l’humour – ici quasiment absents – une tension suffocante et de nombreuses ironies dramatiques à la limite du soutenable. Le ton du metteur en scène a changé, et s’il s’amusait avant à exp(l)oser les chairs intimes de ses héros pour les déconstruire, il interroge un certain rapport à l’altérité et à l’ennemi, et en tire un sombre avertissement.

 

photoSam Neill, à gauche, avant les dinos

 

LE SANG FROID D’ARKHIPOV

Les conflits naissent de la manière dont on perçoit l’étranger, et surtout de la tendance naturelle qu’ont les sociétés à l’aliéner. Soviétiques et Américains sont bien des aliens les uns pour les autres, chacun fantasmant le peuple et la terre de l’autre (surtout le Montana, ironiquement un des trois états américains gardiens de silos nucléaires). Il suffit à John McTiernan d’un plan digne d’un film de science-fiction sur l’ouverture de l’écoutille d’Octobre Rouge pour cristalliser ce sentiment. Moins les personnages du film se comportent comme des violents, et plus ils se rapprochent de l’héroïsme populaire, le réel héroïsme selon McTiernan depuis Piège de cristal.

De l’altérité sont construits les ennemis, et les ennemis produisent les héros nationaux, qui ne sont glorifiés que lorsqu’ils se battent, jamais lorsqu’ils font la paix. Du point de vue du film, et notamment de ses fabuleuses 30 dernières minutes, c’est cette logique mortifère qui crée et légitime les guerres entre les peuples, les empêchant de coopérer pour éviter l’embrasement de la planète. Dans À la poursuite d’octobre rouge , les plus belles guerres sont celles que l’humanité ne combat pas, et le vrai héros est le petit analyste qui n’a pas d’ennemi et rechigne à utiliser une arme. Dans une impasse mexicaine, celui qui fait gagner tout le monde est celui qui ne tire pas, celui qui éteint l’incendie au lieu d’ouvrir le feu atomique.

 

photoSean Connery dans un de ses meilleurs rôles

C’est assez élémentaire au fond, mais il fallait bien le talent d’un John McTiernan pour exprimer brillamment une idée simple, et pour nous faire croire dur comme fer à la vraisemblance d’un récit fou aux enjeux mondiaux. Il fallait aussi probablement une équipe solide, et de ce côté là également, on est plus que servis.

D’une part les acteurs, l’impérial Sean Connery en tête, délivrent des prestations géniales, portés par un découpage discret et élégant et des plans suffisamment amples pour qu’ils aient le temps d’exprimer leur art. D’autre part, la photographie extrêmement intelligente et soignée de Jan de Bont, qui nous offre ici probablement ce qu’il a fait de meilleur (avec Basic Instinct) notamment grâce à une utilisation remarquable de la couleur.

 

photoJames Earl Jones

Probablement le seul film ouvertement idéologisé de John McTiernan et très certainement son plus inquiet, À la poursuite d’octobre rouge est, malgré une construction aussi lente que vénéneuse, une oeuvre glaçante et dangereuse. Un rappel frappant d’une menace sourde et constante : un simple manque de calme ou de délicatesse et la plus petite vibration sur la toile du monde suffirait à réveiller deux titans atomiques.

 

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Rédacteurs :
Résumé

A la poursuite d'octobre rouge est une machine diabolique, une compétition métaphorique improbable entre deux notions de l'héroïsme, entre John Wayne et Vassili Arkhipov. On sait clairement qui à la faveur de John McTiernan.

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sylvinception

Ce film a un énorme problème : Alec Balwdin et son charisme d’huitre périmée.

Hasgarn

Un de ses films dont seul les vrais se souviennent et qui le regardent encore avec amour *v*

Rudy Lako

Et dire que je cherche tjr le roman, classique!

Geoffrey Crété

@Stivostine

Oui, car c’est en partie à cause de ce cachet que le film a été un bide, et a grandement ralenti la carrière de Bigelow. C’est même l’angle de cette rubrique des mal-aimés de parler des échecs critique et/ou public. Notez qu’il est en plus cité dans deux parties différentes, au cas où le lecteur a la flemme et en zappe une.
Résumer l’histoire réelle en un paragraphe est largement suffisant pour contextualiser dans le cadre de ce dossier, qui n’est pas un cours d’histoire (*_*)

Stivostine

@ecranlarge :

Et bien c’est un tord car c’est un détail important, ah ca mentionner deux fois les 25 M de $ d’harrisson ford c’est vraiment indispensable (je plaisante (*_*)