En guerre : critique en grève

Mise à jour : 28/05/2018 06:47 - Créé : 15 mai 2018 - Simon Riaux

La loi du marché avait valu à Vincent Lindon  un Prix d'interprétation cannois en 2016, au film éponyme une exposition (et un succès) inespérés, et au duo qu'il forme avec le réalisateur Stéphane Brizé, une reconnaissance nationale. C'est donc avec énormément d'attentes que l'on découvrait sur la Croisette En guerre, nouvelle collaboration sociétale du couple d'artistes tournée vers le terrain des luttes ouvrières et syndicales. En compétition officielle à Cannes 2018.

Photo Vincent Lindon
20 réactions

ROI DE GRÈVE

Quand une usine appartenant à un groupe largement bénéficiaire se voit notifier sa fermeture prochaine, ses travailleurs se mettent en grève et entament un affrontement tendu avec leurs anciens patrons, portés par un délégué syndical décidé à sauver le site. Le récit qui en découle se focalisera presque exclusivement sur les réunions, négociations et sorties médiatiques occasionnées par l'affrontement qui se dessine. Nulle dramatisation à outrance ici, ou travail académique des personnages : c'est la confrontation du travail et du capital que capte ici la caméra de Brizé.

Et s'il déploie la palette connue d'un certain naturalisme hexagonal, il ne le fait pas sans une impressionnante maîtrise des outils qu'il convoque. Le montage saisit à la gorge, le découpage se montre redoutable, tant dans son économie que dans ses ruptures de ton. Quant à Vincent Lindon, il inonde littéralement chaque plan d'un charisme brut, participe admirablement du projet du metteur en scène en cela qu'il ordonne la parole et permet une appréhension aiguë de la distribution du verbe, essentielle dans ce combat inégal.
 
 

photo, Vincent Lindon


PUNITION COLLECTIVE

Mais pour brillant qu'il soit et pour fusionnelle que semble être la collaboration entre l'acteur et le metteur en scène, l'utilisation que fait le film de Vincent Lindon est si problématique qu'elle en vient à saboter l'ensemble de l'entreprise. Récit du collectif, autopsie d'un bien commun (le groupe, le travail) sapé par le libéralisme contemporain, En guerre essuie une sévère défaite.

Malgré son voeu de penser communauté, le métrage se focalise en permanence sur Lindon et en vient à propager un sentiment de malaise prégnant. Comment traiter des traiter de la lutte collective, quand on ne quitte pas des yeux un homme en pleine posture messianique ? Comment parler de la cité et du devoiement des valeurs communes, quand la narration traite son principal protagoniste comme un roitelet doublé d'un prophète ?

Seul acteur professionnel (entouré de "vrais" syndicalistes, Lindon pourrait justement être questionné dans sa légitimité. Mais non, Stéphane Brizé, réalisateur de Mademoiselle Chambon et Quelques heures de printempspréfère le filmer faisant la leçon à ses semblables, sorte de saint patron des grouillots venu dissiper leurs vapeurs, jusqu'à un climax vomitif de candeur sacrificielle.
 
 

photo, Vincent Lindon


VENI VEDI VITE DIT

De même les séquences de reportages issus de chaînes d'infos en continu ont beau dévoiler intelligemment les dessous de la manipulation citoyenne, elles s'écoulent visuellement. L'hyperrealisme d'En guerre se fait maniérisme factice quand le film souffre de "la vallée de l'étrange", alors que ses scènes reconstituées dévoilent leur nature de contrefaçon au moindre défaut visible.

Dans La loi du marché, un Lindon le plus souvent de dos recueillait la parole d'authentiques citoyens, sa situation réelle soutenant ce dispositif. Dispositif qui se retourne comme un gant alors que lui revient de déployer ici le verbe et les bons points. Un changement de point de vue qui ne révèle pas tant un noble soutien aux luttes qu'une iconisation absurde de ces dernières, et franchement hors sujet. 
 
 

Affiche

Résumé

Excellemment raconté, En guerre voit son hyperréalisme artificiel et l'iconisation délirante de Vincent Lindon saboter ses intentions premières.

commentaires

blueman 27/05/2018 à 22:54

En 2004 le Festival de Cannes avait primé Michael Moore qui montrait à Bush qu'il ne fallait pas faire la guerre en Irak. En 2018, le Festival de Cannes n'a pas primé Stéphane Brézé, qui montre à Macron qu'il ne faut pas faire la guerre aux français. Si Cannes avait primé ce film, le Festival 2018 aurait FAIT SENS.

trouville 22/05/2018 à 10:34

film intense qui reflète parfaitement la triste réalité que nous vivons : l'écrasement de la classe ouvrière au profit des actionnaires. Il suffit de licencier et de fermer un unité de production pour que le cours de la bourse s'envole au bénéfice du monde des actionnaires....
Le discours des responsables est parfait , si les ouvriers ne comprennent les lois du marché il doivent déménager ...

Cocolouto 17/05/2018 à 18:08

Moi ce film m'a bien fait vibrer.....et donner à réfléchir! Même si certains disent qu'il suffi d'allumer la télé pour cela. Moi je suis allé voir une oeuvre de presque 2h, pas une info raccourcie.
Les acteurs tant professionnel (Lindon) que non-professionnels (inconnus) étaient parfait.
Du docu/fiction juste top!
J'ai aimé et n'ai pas été déçu!

Jean-Paul 17/05/2018 à 16:26

bonjour, la fin est décevante, et laisse un malaise sacrificiel, sans espoir ! Issu d'une famille de résistants communistes (hé oui), leurs actions nous ont préparé le P.N.R et le système de protection sociale dont nous continuons malgré tout à bénéficier : le film pouvait s'arrêter aux larmes de Vincent Lindon, on avait compris

Valery 17/05/2018 à 12:04

Cette critique est un joli point de vue politique, très intéressant en soi. Mais il est dommage qu'il vienne phagocyter l'ensemble du propos. On voudrait plus d'éléments sur le film lui même....et se faire notre propre opinion sur la pertinence ou cohérence du geste politique. Mais Merci !

dada 17/05/2018 à 11:15

il suffit d'allumer la télé pour voir la meme chose

lololol 17/05/2018 à 08:14

En guerre de Stéphane Brizé, un film que j'ai aimé voir adoré.
Ce n'est pas un film bobo gauchiste comme certains commentaires aimeraient l'appeler. Il ne faut pas juger avant d'avoir vu.
Il s'agit d'un film sur la violence auxquels les salariés, patrons, RH, policiers sont confrontés par une simple loi du marché.
Mais la véracité du propos est bouleversante de même qu'un Vincent Lindon plus que parfait, nous emmènent vers une émotion intense.
Des rires, des larmes, tout simplement une claque.

MS 17/05/2018 à 08:06

Je ne partage pas cette analyse. Je pense que la volonté du réalisateur est de nous placer au cœur de cette « guerre », dans les coulisses de ceux qui luttent.
Et c’est réussi, c’est vrai... ça marche !
Et du coup, on accèdent à un ensemble de situations, de questionnements, de messages... qui ne transparaissent pas habituellement sur les écrans.

zetagundam 16/05/2018 à 18:41

@Shagon

Personnellement, ce qui me choque c'est surtout c'est le fait que ce type "d'oeuvre" (films, chansons, etc ...) permet à certains de s'enrichir (en autres joyeusetés) sur le dos de ceux qui vivent ces drames.

Le film d'Ariane 16/05/2018 à 17:30

Pas du tout d'accord avec toi, je ne trouve pas du tout que Lindon phagocyte le film. Et il est tellement authentique et engagé qu'il a réussi à me faire oublier qu'il était un acteur "connu". Pour moi rien d'artificiel dans ce film mais un geste de cinéma d'une puissance de feu.

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