Stephen King : Shining, le téléfilm censé effacer le film de Kubrick

Jacques-Henry Poucave | 13 août 2020
Jacques-Henry Poucave | 13 août 2020

Retour sur la longue histoire des adaptations de Stephen King au cinéma et à la télévision.

Carrie au bal du diable, ShiningThe Mist, La Ligne verte, Christine, Stand by Me, MiseryLes TommyknockersLe Fléau... L’œuvre foisonnante de Stephen King a logiquement servi de matrice à certains des grands morceaux fantastiques de ces dernières décennies. Les récents Ça, La Tour Sombre, Mr. Mercedes, The Outsider, et Doctor Sleep ont rappelé à quel point il inspirait toujours, et ça n'est pas près de s'arrêter.

Mais derrière les films cultes, qu'on adore aimer ou qu'on aime détester, se niche une tripotée d’adaptations beaucoup moins connues, qui composent un coffre à trésors horrifiques particulièrement réjouissant.

Des films, téléfilms ou séries, fous, inclassables, ratés, malades ou incompris... comme la mini-série Shining, les couloirs de la peur, de 1997.

 

PhotoPrenez un verre, vous allez en avoir besoin...

 

REDRUM KUBRICK

Stephen King est un auteur disert au sujet des adaptations de ses films, toujours partant pour les commenter, soutenir, ou encourager. Mais il en existe une qu’il n’a jamais loupé une occasion de vomir abondamment : le Shining de Stanley Kubrick.

À en croire le romancier, le problème viendrait du peu de fidélité entre les deux créations, le cinéaste légendaire n’ayant eu aucun scrupule à sacrifier ou transformer en profondeur d’importants pans du roman. Sauf que le King a soutenu nombre de longs-métrages ou séries qui n’ont pas hésité à bouleverser radicalement les univers qu’il a inventés. Très récemment par exemple, l’auteur a soutenu abondamment La Tour Sombre, film qui fit à son grand œuvre ce que les Vikings firent jadis subir aux villageoises normandes.

 

PhotoMesdames et messieurs : le plus mauvais enfant acteur de ces 7 derniers siècles

 

À tel point qu’on se dit que ce que Stephen King ne pardonne pas à Stanley Kubrick, c’est d’avoir accouché d’une création qui concurrence la sienne, en cela que Shining est plus connu comme un film de Kubrick, qu’un livre de King. Un constat potentiellement douloureux, le métrage étant toujours considéré comme un grand chef d’œuvre et un jalon important du cinéma, quand le roman de King a pour sa part vu sa réputation pâlir avec les années, l’écrivain ayant depuis publié beaucoup de textes nettement plus aboutis.

Toujours est-il que tonton Stephen ne pouvait pas en rester là. Il embarque donc Mick Garris dans une mini-série qu'il écrit, afin de rendre justice à son texte. Scénariste de Hocus Pocus - Les Trois sorcières, celui-ci n'est pas étranger à King : il a réalisé La Nuit déchirée et une adaptation télévisée du Fléau. Le metteur en scène comprendra d’ailleurs rapidement qu’il y a une place à prendre aux côtés de King, pour qui est prêt à respecter servilement sa vision des choses.

 

PhotoAprès Jack Torrance, voici Jack Trop Rance

 

NO FUN AND NO WORK

Le résultat est un téléfilm en trois parties de 87 minutes diffusé en 1997 (et en 2000 chez nous). Pour ce qui est de la fidélité, rien à dire : le récit respecte scrupuleusement le déroulé du roman. Qu’il s’agisse du ton général (King détestait la dimension « froide » de Kubrick), de la métaphore de l’addiction qui touchait alors le romancier, totalement cocaïné et cramé à la picole, ou des rebondissements, tout colle. Les fans hardcore retrouveront ainsi les buissons animés (terrifiants dans le texte de base), et une présence du fantastique renforcée.

Quant aux personnages, ils sont beaucoup plus proches de leurs versions papier. Mais c’est hélas un des problèmes principaux de cette nouvelle adaptation. Non seulement tous les acteurs jouent comme des pneus crevés, exception faite de Rebecca De Mornay, mais leur écriture les fait régulièrement passer pour des trépanés, quand Kubrick avait su leur conférer une ambiguité morale bienvenue.

 

PhotoEt le nouvel hôtel Overlook

 

Et le reste est à l’avenant. La direction artistique manque cruellement de caractère et trahit un budget bien insuffisant pour capturer l’essence horrifique de cet univers. Quant à l’intrigue, elle s’efforce avec tant de lourdeur de capturer chaque étape du texte que le rythme en devient passablement insupportable. Il faut ainsi attendre quasiment deux heures complètes pour le tempo s’accélère un chouïa et tente de s’extraire de ses interminables tunnels de dialogue. Les éléments inédits sont donc très pauvrement traités, quand ceux que nous connaissions déjà ne tiennent jamais la comparaison avec la créativité ravageuse de Kubrick.

 

photo

 

LA PASSION DU KING

Pour autant, le téléfilm demeure une proposition extrêmement intéressante, en cela qu’elle permet de comprendre un peu mieux le rapport qu’entretient l’écrivain avec son propre travail, mais aussi un très sincère sentimentalisme, dont témoigne d’ailleurs l’épilogue, ultra-positif et lacrymal. Dans un délire à la Star Wars, Jack Torrance (interprété par Steven Weber) revient ainsi faire des poutous fantomatiques à son fils fraîchement diplômé.

 

PhotoDes maquillages qui tâchent

 

En creux, cette adaptation toute pétée a cela de touchant qu’elle révèle quelques unes des angoisses du maître, ainsi que la dimension rédemptrice qu’a pu revêtir Shining, dans lequel il narrait rien moins que la descente aux enfers d’un addict, qui parvenait juste à temps à sauver sa famille – et son âme de l’enfer auquel ils étaient promis.

On conçoit dans ces conditions que la conclusion du Shining de Kubrick, dans laquelle apparaissait une terrible image de Jack Torrance, faisant de lui un des fantômes absorbés par l’hôtel Overlook à jamais, soit pour King une véritable violence.

 

RETROUVEZ NOS AUTRES TRESORS PERDUS DE STEPHEN KING

 

Phot

 

 

commentaires

Fred_NTH
16/08/2020 à 22:47

"Jouer comme un pneu crevé".
Je suis fan (de l'expression, pas du téléfilm). Le respect de l'oeuvre original ne fait pas le poids face à son manque manifeste d'ambition artistique.

Ghob_
14/08/2020 à 18:29

Pas mon adaptation de S.K. préférée, mais je dois tout de même louer la persévérance de Mick Garris, qui est probablement l'un des réalisateurs qui a le plus donné de lui-même dans l'oeuvre du King et même si tous ses films ne se valent pas, celui-là n'est pas un des pires. D'accord, le budget est dérisoire et les acteurs ne font franchement d'étincelles, mais rien que pour sa note d'intention, cette version de Shining n'est pas à prendre à la légère pour autant/
Et effectivement, c'est l'adaptation la plus fidèle et honnête du roman qui soit sortie sur les écrans. Tout n'est pas forcément trépidant ou bon à prendre, m

Kyle Reese
14/08/2020 à 11:19

Rien qu’a voir les images du téléfilm ça ne donne pas envie.
Je comprend parfaitement pourquoi King n’aime pas trop le film pour des raisons de choix d’adaptation, pour le style froid du réalisateur, pour les pics envers lui et pour le sens personnel (la redemption du père alcoolique ) qui n’y est pas et qui est très importante pour King.
Bref je comprend mais perso ça ne m’empêche d’avoir adoré le livre puis le film.
Chacun a ses propres qualités qui font qu’ils sont de grandes œuvres.
Souvent les meilleurs adaptations ne sont pas les plus fidèles et c’est tant mieux.
On gagne plus à voir une nouvelle vision d’une histoire que juste la même dans les moindres détails, un film n’est pas un livre. Ce qui marche sur le papier ne fonctionne pas forcément sur grand écran. Et puis l’intérêt c’est d’avoir un écrivain avec une vision, et un réalisateur avec la sienne une vision et puis une mauvaise adaptation ne diminue en rien la qualité d’un grand livre.

Le bémol dans tout ça est que souvent si le film a un succès critiques et public et devient culte il fait de l’ombre au livre. Et perso je ne relis plus les livres que j’aimé, même ceux que j’adoré, ce n’est pas la même chose avec leur adaptation que je peux revoir de nombreuse fois.
Question de temps.

Edgar allen
14/08/2020 à 10:34

@Andrew van, une grande majorité des films de Kubrick sont certes des adaptations, mais on ne peut pas dire "tous sans exception", "fear ans desire", ainsi que "le baiser du tueur" sont deux scénarios orignaux ????

Glowy
14/08/2020 à 10:04

@Leo Marrant ton commentaire de gamin de dix ans.....

Andrew Van
14/08/2020 à 09:59

@Luludo22

Désolé erreur de clic…

Merci pour ses précisions, c'était peut-être un "contre-exemple" pour appuyer mon point de vue sur le gap auteur-réalisateur. Ce que je reproche au film c'est la trame narrative "expérimental" alors que je roman est plus classique. En outre, je préfère les suites.

cependant pour ta phrase : "on peut donc considérer le roman est aussi un roman de Kubrick et le film aussi un film de Clarke..."

Je suis en désaccord sur le principe. Les deux métiers sont tellement différents. Mais je coincoin que les inspirations ont communiqué dans les deux sens concernant cette adaptation.

Andrew Van
14/08/2020 à 09:57

@Luludo22

Merci pour ses précisions, c'était peut être un "contre exemple" pour a. Ce que je reproche au film c'est la trame narrative "expérimental" alors que je roman est plus classique. En outre, je préfère les suites

cependant pour ta phrase : "on peut donc considérer le roman est aussi un roman de Kubrick et le film aussi un film de Clarke..."

Je suis en désaccord sur le principe,

Eluria
14/08/2020 à 09:47

Je ne pense pas du tout que King ait été jaloux de la réussite du long métrage de Kubrick ou qu'il ait eu le sentiment que le film faisait de l'ombre à son roman... King est un tueur au niveau des ventes, chacune de ses oeuvres culmine à la première place des best-sellers depuis son premier roman, souvent accompagné d'un succès critique et même à l'époque, sa renommée n'était déjà plus à faire. King est connu pour être extrêmement indulgent avec tous les réalisateurs qui adaptent ses romans, même les plus médiocres (c'est un grand fan de séries B, voire Z à l'origine ne l'oublions pas). Il en aurait probablement fait de même avec Kubrick, mais, de mémoire, c'est ce dernier qui a été le premier a dégainer en mentionnant dans une interview que le roman n'était pas jojo, et qu'en gros, il avait élevé l'histoire a un autre niveau. King n'a sans doute pas apprécié la pique et c'est pourquoi c'est la seule adaptation qu'il se permette de dénigrer un peu, un bon petit retour à l'envoyeur en somme, une bataille d'ego une peu futile. Pour ma part, je suis néanmoins plutôt d'accord avec King sur le fond, Shining m'a paru froid et sans âme, seul le jeu de Nicholson m'a un peu impressionnée, mais je n'ai ressenti définitivement aucun frisson, ni aucun malaise en voyant ce film, au moins dans le téléfilm, je me suis sentie un peu plus proche des personnages... Et puisqu'on parle des interprétations désastreuses, on peut aussi évoquer l'actrice qui joue Wendy dans la version de Kubrick ! Sinon, je suis d'accord avec beaucoup de commentaires, il est séduisant de vouloir comparer le film et le téléfilm et de se lancer à coeur joie dans la querelle des deux K, mais les deux n'ont clairement pas les mêmes enjeux, ni les mêmes moyens, les deux possèdent des qualités et des défauts que l'autre n'ont pas. Le téléfilm reste à voir quand même, ne serait-ce que par curiosité !

Luludo22
14/08/2020 à 09:46

@andrew van
Il est beau et long ton com... ça fait bien mais il est totalement a côté concernant 2001... allez eclairons ta lanterne... il faut que tu saches que pour 2001, kubrick et Clarke ont bossé ENSEMBLE sur le film et le roman et ceci simultanément... on peut donc considérer le roman est aussi un roman de Kubrick et le film aussi un film de Clarke...

Cacouac
14/08/2020 à 09:27

En étant fidèle au matériau de base, ce téléfilm a au moins le mérite de mettre en évidence un fait souvent passé sous silence...
Shinning, le roman de King, est très moyen. Souvent pataud.

Seule l'intelligence de Kubrick a permis d'en faire un film marquant.

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