Poupée russe : la série Netflix existentialiste entre un Jour sans fin et Happy Birthdead, absurde et captivante

Camille Vignes | 8 février 2019 - MAJ : 08/02/2019 15:24
Camille Vignes | 8 février 2019 - MAJ : 08/02/2019 15:24
photo, Natasha Lyonne
189

Gotta get up, gotta get out, gotta get home before the morning comes… la boucle infernale de Poupée russe s’embraye dès les premières notes du générique de la série. Avec une violence abrupte, la voix de Harry Nilsson s’élève et psalmodie sans fin qu’il faut se lever… Mais à quoi bon quand rien ne change, que la seule issue au bout du chemin est la mort, et derrière, l’éternel recommencement ?

Clope au bec et bière à la main Nadia va revivre inlassablement la même soirée sur une bande originale entraînante de plus en plus tragique.

ATTENTION MINI-SPOILERS !

 

 

LA MORT VOUS VA SI BIEN

Le temps poursuit inlassablement sa course. Tendu vers l’avenir il s’écoule, avance sans que rien ni personne ne puisse y faire quoi que ce soit. Le jour se lève, la journée passe puis la nuit suit. Le jour se lève, la journée passe puis la nuit suit… sans jamais que les choses ne changent.

Dans une vision parfaitement logique du temps, dans une vision qui répond à la raison humaine, les événements s’enchaînent et entretiennent des relations d’antériorité, de simultanéité et de postérité les uns avec les autres.

Passé, présent et futur sont immuables, ce sont trois zones temporelles distinctes, tendues les unes vers les autres et qui sont au fondement du concept dynamique du temps. L’humain n’est qu’un point qui s’étire sur le long fil du temps avec pour seule finalité la mort et pour unique certitude qu’avec elle, au mieux, il en aura fini avec sa vie terrestre, au pire il en aura fini tout court.

Mais imaginez que la mort ne soit pas la fin. Ou plutôt qu’elle devienne la fin du temps tel qu’on l’entend, qu’une toute nouvelle dimension temporelle s’ouvre avec elle, qu’avec elle, vous n’avanciez plus au rythme du temps qui passe mais plutôt contre le temps qui se répète ?

 

photo, Natasha LyonneBug dans l'encodage

 

CE QUI ME TUE...

Avec Poupée russeNatasha Lyonne adapte une nouvelle fois à l'écran l'éternelle problématique de la boucle. Alors, le concept de la boucle est connu. Un personnage se retrouve bloqué dans une série d’événements qui se répètent sans interruption tant qu'il n'a pas trouvé la cause / la solution de la loupe, le temps n’existe plus qu’à très court terme et le destin du personnage échappe aux lois naturelles des hommes.

Donc Poupée russe commence : première soirée, accident de voiture... et la machine se met en route. C’est parti pour un tour, puis un deuxième, un troisième, un dixième… et ainsi de suite. Nadia va revivre la même journée sans interruption. Celle de l'anniversaire de ses 36 ans, âge maudit que sa mère n’a jamais atteint et qu’elle craint. La protagoniste se retrouve bloquée dans une spirale qui, si elle a de la chance, peut durer un peu plus longtemps que la soirée. Et si elle n'en a pas, se finit très facilement dans les escaliers.

 

photo, Natasha LyonneTime is going crazy, right ?

 

Si Poupée russe rappelle évidemment Un jour sans fin, la boucle de Nadia ne recommence pas à son réveil mais après sa mort. Et des morts, elle va en connaître beaucoup.

La première partie de Poupée russe explore méthodiquement le concept de la boucle temporelle. Comme Phil Connors (Bill Murray) dans Un jour sans fin, ou Tree Gelbman (Jessica Rothe) dans Happy Birthdead, Nadia va devoir apprendre de ses erreurs, essayer de mieux comprendre les autres et tenter de sortir de son idiosyncrasie.

Comme on peut s’y attendre, elle apprendra progressivement par cœur le récit de sa soirée (sans que l'accent ne soit trop mis là-dessus passé les 3 premiers épidoses). Puisque chaque mort et reviviscence sera pour elle l'occasion d'une introspection, elle se découvrira de plus en plus après chacune d'elle. Et ses infimes ajustements de comportements la mèneront tantôt vers la pire, tantôt vers la meilleure version d'elle-même.

 

photo, Natasha Lyonne, Greta LeeJoyeux anniversaire tous les jours !

 

Alternant les fins foireuses (l'essaim d'abeilles dans le métro, vraiment ?!), répétitives (ou la décourete de ton plus grand ennemi : l'escalier) et les meilleurs scénarios possibles, les premiers épidoses sont facilement résumés par l'un des nombreux craquages de Nadia « I’m sorry for YELLING. But I’m having a very BAD, NEVERENDING day » (ndrl : "Je suis désolée d’HURLER. Mais je vis une journée vraiment nulle qui n’en finit jamais").

 

... ME REND PLUS FORT

Si faire une série utilisant le concept galvaudé de la boucle temporelle semble une plus ou moins bonne idée, les scénaristes et réalisateurs - Leslye HeadlandJamie Babbit et Natasha Lyonne (en prime vedette de la série) pour ne citer qu’eux - ont réussi à totalement s’approprier le genre.

Alors que le show dure à peine 4 heures (8 épisodes d’environ 25-30 minutes) et se consomme plus comme un long film que comme une série, on serait en droit de se demander ce que Poupée russe apporte de plus que les autres métrages au genre.

Tout d'abord il y a l’humour très présent, désopilant, parfois absurde et toujours à contrecourant de la bienpensance de la doxa contemporaine. Un humour qui ose tout, qui se joue du comique de répétition et des fissures mentales de Nadia quand elle comprend être bloquée dans un jour sans fin.

 

photo, Natasha Lyonne"Un oeuf aujourd'hui vaut mieux qu'un poulet pour demain..." et de tout manière y'a pas de demain

 

Mais il y a aussi un retournement de situation, tout à fait nouveau pour le genre, à la fin du troisième épisode. Parce qu’après 1h30 de visionnage, on aurait tendance à croire que si ça continue comme ça pendant encore 2h30, ça risque d’être long…

Mais que nenni, cet élément permet aux personnages impliqués d’aborder des thèmes de plus en plus profonds. Et de la notion de morale à l’importance de l’altruisme, la série dessine des interrogations de plus en plus existentialistes.

D'ailleurs, Nadia finit par comprendre l'importance de l'autre. Une joie et une excitation sincère remplacent le désintérêt presque dédaigneux qu'elle avait au début vis à vis de sa fête d'anniversaire et de ses ami(e)s.

 

photo, Natasha LyonneL'enfer c'est les autres, et les autres c'est moi

 

Vivre telle qu’elle le faisait, en agissant de manière totalement auto-centrée tout en repoussant quiconque se souciant d'elle, l'a effectivement tuée de nombreuses fois. Au final, reconnaître qu’elle a besoin des autres est une des raisons qui lui permettront de sortir de cette spirale autodestructrice, au sens propre comme au sens figuré.

D'ailleurs l'une des dernières choses qu'elle dit à Alan (Charlie Barnett) lorsque, au bord du précipice, il lui demande s'il va être heureux en dit long : "Non, mec. Absolument pas. Mais je te promets que tu ne seras pas seul".

 

MATRIOCH’CAT

Tout au long des épisodes, Nadia va éplucher le concept de temps, de purgatoire, de moralité et d'altruisme exactement comme si elle avait une poupée russe en mains.

Devant une matriochka traditionnelle, la fameuse "poupée russe", le réflexe instinctif est de l’ouvrir. De déballer délicatement chacune des poupées extérieures, de détacher les deux parties l’une de l’autre pour découvrir la silhouette légèrement plus petite qu’il y a en dessous. Et de répéter le processus jusqu’à arriver à son cœur : la plus petite poupée, celle qui n’a plus rien à révéler.

Cette dernière, souvent minuscule, c’est le noyau de la Matriochka. Et quand on les remballe toutes, on a l’impression de protéger l’essence de la poupée de nombreuses couches.

 

photoHorse & Aotmeal

 

Poupée russe reprend ce concept d'épluchage, de découvrement de quelque chose d'enfoui. Et en cela, les trois derniers épisodes sont très finement écrits. Car si les cinq premiers permettent aux spectateurs (et à Nadia) de connaître les personnages et de comprendre les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres en abordant les différents scénarios possibles, les épisodes finals questionnent l'idée que l'on met derrière le concept de temps pour mieux s'approcher de son essence.

Les fruits, moisis à l’extérieur et toujours juteux à l’intérieur, sont le reflet du temps qui continue de s’écouler dans d'autres dimensions. Et les personnages qui disparaissent progressivement (en commençant par les animaux), loin de ne faire que rendre la boucle absurde et claustrophobique, guide les personnages vers l’essence d'eux-mêmes et du temps.

 

photo, Natasha LyonneMarche de l'absurde et de la réussite

 

Le final grandiose, poétique, méta et mindfuck de Poupée russe cristallise l'essence des huit épisodes. Différentes timelines se chevauchent, au même titre que différentes versions de soi-même co-existent. Et si dans les faits, elles ne sont pas tangibles ou physiques, elles sont bel et bien réelles quand il s'agit de libre arbitre et de choix.

Poupée Russe est disponible en intégralité sur Netflix depuis le 1er février 2019.

 

Affiche

commentaires

Geoffrey Crété - Rédaction
13/02/2019 à 11:54

Cher mikegyver

Va falloir changer de refrain, mais allez, on vous répond comme la dernière fois :

Si on était contractuellement liés à Netflix, nos critiques négatives de Bright, Bird Box, Cloverfield Paradox, La Casa de Papel, Plan coeur, Death Note, Mute, Open House, le lot des Defenders qu'on a plusieurs fois critiqué au fil des séries, 13 Reasons Why, Sabrina... auraient certainement été problématiques.
On vous passera aussi les continuelles accusations d'anti-Netflix qu'on reçoit régulièrement. Preuve que chacun peut voir ce qu'il veut, comme il veut, où il veut.

Si vous pensez que parler régulièrement de Netflix signifie être payé par Netflix, faudra donc imaginer qu'on est payés par Disney aussi. Et la Warner. La chance qu'on a !
Ou alors, il faudra simplement prendre en compte ce truc tout bête : Netflix passionne les gens, offre tous les mois un film ou une série qui intéresse beaucoup, et donc, notre job étant de suivre l'actu (genre un film de Soderbergh), et écouter en partie les envies des lecteurs, on en parle.
Mais n'hésitez pas à nous dire qu'on est aussi payés par OCS vu qu'on parle de leur service très cool aussi, très régulièrement.

Pour la question déjà plus sérieuse de l'étiquette "série Netflix", on en a régulièrement parlé, et différencié les vraies créations originales, et les séries "récupérées" par Netflix. Poupée russe a été chapeautée par Netflix, donc au-delà de l'appellation classique qui sert ici au titre, on parle bien d'une "série Netflix".

Qu'il n'y ait pas selon vous de ligne edito ou d'identité, que Netflix fonctionne différemment d'une chaîne classique, est un sujet intéressant. Mais l'étiquette "série Netflix" utilisée dans un titre, pour une série chapeautée par Netflix, a bien lieu d'être.

mikegyver
13/02/2019 à 11:34

faut pas dire "la serie netflix..." mais "la serie diffusé par netflix..."

c'est bete mais ca change tout, Netflix est juste une chaine de tele, mais qui produit rien, qui se contente de diffuser, qui n'a aucune "ligne editoriale" sur les series, qui n'a aucun ton et sert UNIQUEMENT de diffuseur.

C'est vraiment important, je pense que tout le monde le sait, mais je prefere le repeter, vu qu'EL le dira pas, rapport au contrat (legal ?) qui les lie a Netflix pour faire leurs promos non-stop.

Pk7
12/02/2019 à 20:28

Le sujet n'est pas original mais c'est un chef d'oeuvre.

Simon Riaux - Rédaction
12/02/2019 à 10:00

@Kveis

On a causé de notre intérêt pour Search Party lors de sa diffusion ;)

https://www.ecranlarge.com/series/dossier/971954-search-party-la-petite-serie-decalee-que-vous-auriez-tort-d-ignorer

Kveis
12/02/2019 à 09:36

Bof bof.
Le concept éculé est à peine sauvé par le twist du dernier épisode.
Sinon Natacha Lyonne ne joue pas mal, mais son registre ne m'a pas laissé sans voix. Elle joue bien la meuf cynique un peu blasée (comme elle l'est dans la "vraie vie" si je comprends bien). Pas de scène bouleversante, ni touchante.
C'est peut-être dû à l'écriture franchement moyenne. Les dialogues sont factuels, les personnages ont environ deux dimensions.
Quant à la "critique" des hipsters, franchement il faut en être un pour en voir une ! Ce sont plutôt des clins d'oeil de hipsters à ami hipster ! Là encore c'est très factuel : ha c'est marrant elle veut un toilette vaginal, les gens portent des fringues vaguement excentriques. Mais de leur mentalité, qui est le principal reproche fait au hipster ? (des riches cyniques) Rien. Pour cela il faut aller voir SEARCH PARTY, environ 3.000 fois mieux sur les thèmes (le désengagement affectif, le culte de l'individualité, la solitude au milieu des autres).
Donc Russian Dolls n'est ni captivant, ni même vraiment absurde (à part via deux gimmicks, mais ce thème ne peut se résumer à des éléments, l'absurdité doit être situationnelle sinon c'est un gimmick).
Vous ne voulez pas m'engager plutôt ? ^^

Camille Vignes - Rédaction
08/02/2019 à 19:21

@nicowtine
L’adjectif « final » est une des exceptions de la langue française. Les deux pluriels sont bons mais « finaux » est le plus souvent utilisé dans un contexte économique.

Mais oui, ça porte à confusion !

Icarus
08/02/2019 à 17:12

Entre coquilles grossières et vocabulaire pompeux, c'est sans conteste le dossier le plus chiant que j'ai eu l'occasion de lire ! Mais la série à l'air pas mal, c'est déjà ça.

Han Hulé
08/02/2019 à 16:47

Passé les deux premiers épisodes déjà vus (en mieux) ailleurs, la série se trouve avec le twist du 3ème épisode. jusqu'à un final effectivement jouissif. Le côté hispter New Yorkais m'a un peu gonflé mais le perso de la rouquine, carrément relou au départ, finit par être très attachante. Une jolie surprise...

nicowtine
08/02/2019 à 15:19

D'accord avec votre critique.
Ce genre de concept peut completement se casser les dents en fonction de la résolution de l'histoire, et là, plus ou s'approche de la fin et plus on sent que le tout a été écris avec créativité, subtilité et finesse.
La bande annonce donnait envie, me produit final est encore mieux que prévu !

Attention coquille dans l'article : "les épisodes finals questionnent l'idée"

votre commentaire