Tales from the Loop : que vaut la série de science-fiction poétique Amazon ?

Mathieu Jaborska | 8 avril 2020
Mathieu Jaborska | 8 avril 2020

Produite par un grand nom (Matt Reeves) et réalisée par de grands noms (Ti West, Jodie Foster), Tales from the Loop est adaptée d'histoires, elles mêmes inspirées de peintures de l'artiste Simon Stålenhag. Le tout est servi par la performance de Rebecca HallJane AlexanderDaniel Zolghadri ou même Jonathan Pryce, ainsi que la musique de Philip Glass et Paul Leonard-Morgan. Si un tel postulat ne vous intrigue pas encore, cette critique de la série Amazon devrait finir de vous convaincre.

SCIENCE, FICTIONS

Les amateurs de science-fiction sont gâtés en ce début 2020. Le plus gros évènement du moment est peut-être la sortie de la série d’Alex Garland, Devs, incroyable étude métaphysique, dont on vous reparlera très bientôt. A première vue, Tales from the Loop semble avoir beaucoup en commun avec cette œuvre démente. Il est dans les deux cas question d’une machine mystérieuse aux capacités inimaginables par le commun des mortels, autour de laquelle une petite communauté s’active. Tout l’enjeu est alors de comprendre ce qu'accomplit précisément ladite machine.

En réalité, Tales from the Loop est peut-être la proposition la plus éloignée possible du chef d’œuvre en construction de Garland. Revendiquant sur chaque plan une approche de la science-fiction très loin d’être didactique, elle se veut plus fable humaniste que thriller futuriste.

 

photoUn plan = un tableau

 

Pourtant, le premier épisode a l’art d’induire le spectateur en erreur. L’introduction, esthétiquement sublime, ne se gène pas pour renforcer le mystère qui entoure le fameux "loop", engin enterré sous-terre et censé rendre l’impossible possible, rien que ça. Plus qu’une machine à usage prédéterminé, il infuse, caché sous le sol, tout un village, avec une technologie capable de prendre de nombreuses formes… 

Par conséquent, l’installation fige plus cette communauté dans une sorte d’espace-temps bien à elle qu’elle ne l’élève technologiquement parlant. D’ailleurs, les décors semblent figés dans des temporalités qui vont des années 60 aux années 90, traversées de temps à autres par des fragments modernistes détonnants.

Cette façon dont la mécanique résolument fantastique s’intègre naturellement dans les magnifiques paysages conditionne en réalité toute la subtilité de la série. Quoi de plus logique, sachant qu’elle est en grande partie inspirée des peintures de Simon Stålenhag, justement passé maître dans l’art des panoramas minutieusement transformés ? Souterraine dans tous les sens du terme, la technologie encadre mais reste à sa place. Car ce qui importe dans Tales from the Loop, ce n’est pas le "Loop", ce sont les contes ("the tales").

Ici, aucun jugement moral, aussi complexe soit-il, n’est porté sur cette technologie. Les moteurs des différents récits cohabitants dans le village ne sont en réalité que des objets, bien ou mal utilisés. De fait, ils sont à disposition mais ne créent pas en eux-mêmes les situations. Ici, tout part de l’esprit humain. Voilà le sujet.

 

photo, Nicole LawUne technologie parfois spectaculaire

 

DESTINS CROISÉS

Concrètement, on suit huit histoires individuelles, constituant logiquement les 8 épisodes de cette saison 1. Dit (ou écrit) comme ça, il serait facile de caractériser le tout comme une anthologie, à la manière d’un Black Mirror particulièrement poétique, où d’une Quatrième Dimension version soft Steampunk.

Certains épisodes se font d’ailleurs bien plus remarquer, grâce à un traitement particulier de l’émotion ou d’une construction scénaristique diablement efficace. En dépit d’une photographie extrêmement cohérente, captant dans les moindres détails la trajectoire psychologique des personnages et les jeux souvent subtils des acteurs (Jonathan Pryce démontre à nouveau l’étendue de ses talents, et il est encore une fois très bien entouré), la palette des genres abordés s’avère relativement vaste.

En témoigne l'avant-dernière partie, réalisée par le trop rare Ti West. Le petit prodige de l’épouvante indépendante se livre à une démonstration époustouflante d’architecture visuelle, distillant une tension implacable pourtant absente du reste de la saison, le tout sans même porter atteinte à son esthétique globale. Peu de cinéastes seraient parvenus à mener à bien une telle tâche.

 

photo, Jonathan PryceLe juste Pryce

 

Cependant, Tales from the Loop n’est pas une anthologie. Il est plus que recommandé de voir tous les épisodes dans l’ordre, afin de ne pas passer à côté de l'expérience. Certes, quelques-unes de ces histoires s’avèrent un peu en deçà par rapport aux autres (difficile de passer après l’épisode 4), mais là n’est pas la question. Magnifique étude de la façon dont les destinées individuelles influent le collectif, la série fait preuve d’une humanité brute, telle qu’on l’a rarement vue sur un petit écran. La société forcément formée par ce village est passé au crible grâce à ces objets de science-fiction, mais aussi grâce à la mise en scène qui les accompagne, aérée, presque une respiration. Celle-ci s’attache à mettre en évidence les liens qui flottent entre les individus, les synapses du microcosme déployé.

Encore une fois, la façon dont l’intrigue se débarrasse des lubies concrètes modernes, adulant le concept même de connexion narrative, des scènes post-génériques du MCU aux caméos commentés en long, en large et en travers sur Internet (on plaide coupables), fascine. Les références aux autres épisodes font office de soutien émotionnel et scénaristique, se fondant dans le récit en cours, parfois pour le plus grand bonheur de nos glandes lacrymales. Et surtout, cela permet au tout de ne former qu’un seul grand récit, profondément humain.

 

photo, Daniel ZolghadriL'amitié, mode d'emploi

 

RÊVES DE MOUTONS ÉLECTRIQUES

Bien sûr, Tales from the Loop fait tout pour contourner le métaphysique et préfère parler à notre cœur qu’à notre cerveau, mais cela ne l’empêche pas de faire preuve d’une ambition assez impressionnante. Comment ne pas citer la partition ahurissante de Philip Glass et Paul Leonard-Morgan, méritant une critique à elle seule ?

Les deux musiciens ont composé des thèmes d'une douceur tendre, une rengaine poétique faite pour être distillée. Ne vous attendez pas à de grandes envolées lyriques. La bande originale, se mariant parfaitement avec cette fameuse esthétique, vient appuyer avec une précision troublante les particularités émotionnelles de ces histoires tout en les liant dans une sorte de magma musical sublime, à la manière du score de Cloud Atlas, signé Reinhold HeilJohnny Klimek et Tom Tykwer.

 

photoUne musique magnifique, pour des images magnifiques, quoi de plus normal ?

 

L’étude anthropologique, simpliste en apparence, s’avère alors bien plus profonde que prévue. Oui, comme dans Devs ou même dans Rick et Morty, la série s’amuse à exploiter des concepts science-fictionnels jusqu’à leur extrême limite, mais les implications sont ici bien moins technologiques qu’humaines et émotionnelles. De fait, tout le paradoxe motivant les enjeux, finalité de cette narration atypique, devient évident : Nathaniel Halpern utilise des machines aux capacités a priori extraordinaires pour raconter les choses qu’on ne peut pas empêcher, malgré toutes les connaissances du monde, réelles ou fictionelles. Le sujet passe progressivement de ce que les machines peuvent faire à ce que les machines ne peuvent pas faire, idée sublime appuyée par l’épisode central, la clé de compréhension de l’ensemble.

Finalement, qu’est ce que le loop, sinon un moteur pas si artificiel des événements de la vie ? La recherche analytique faisant la superbe de Devs ne peut l’expliquer. La fresque douce amer composée par ces contes va, elle, au cœur de son fonctionnement, extirpant la fatalité des choses simples, comme un simple clignement d’œil.

Tales from the Loop est disponible en intégralité sur Amazon Prime Video en France depuis le 3 avril

 

Affiche officielle

Résumé

Derrière les paysages surréalistes et la musique envoûtante de Tales from the Loop se cache une proposition de science-fiction atypique. Le voyage qu'elle propose, très chargé émotionellement, traque avec une sensibilité rare l'humanité des personnages rencontrés en cours de route. La destination n'en devient alors que plus belle.

commentaires

Franckie74
21/05/2020 à 23:13

trop lent pour moi

Ponche57
16/05/2020 à 22:41

Du SF très loin de ce qu'on a l'habitude de manger. Si vous aimez le sf à la transformers, passez votre chemin, mais si vous êtes sensible aux détails visuels et que vous aime les introspections, alors foncez.
Faites attention à ne pas être trop sensible tout de même, cette série touche dans le coeur dune manière vraiment surprenante.

cepheide
02/05/2020 à 10:29

Un véritable travail d orfèvre, c est lent mais magnifique. Tout le monde n accrochera pas tellement c est éloigné des canons du divertissement actuel. Ce n est pas du divertissement d ailleurs, c est de l' art.

Eralt
01/05/2020 à 00:32

Je vais essayer de relativiser quelque peu,
- Il ne faut non plus pas trop exagérer. Il est vrai que cette série dès le 1er épisode est captivante, mais rapidement au fil des épisodes les scènes deviennent interminables et fatigantes.
- Vous me trouvez peut-être un peu dur, mais restons dans la réalité concrète et sortons de ce monde tirer par les cheveux. Je ne vais pas ici compter les incohérences, car on n’en finirait pas et je placerais dans l'effet de la "science-fiction". Mais revenons aux scènes longues et interminables:

Eralt
01/05/2020 à 00:32

Je vais essayer de relativiser quelque peu,

Olivier B
24/04/2020 à 17:05

Comment ne pas être en accord avec votre critique. La série émerveille par sa beauté et sa poésie. Elle nous fait voyager le temps de 8 épisodes à travers les émotions de toute une vie.
Pour prolonger l’expérience, je vous recommande cette magnifique vidéo qui propose une analyse et une réflexion tout en poésie sur comment la série a adapté les peintures dont elle s’inspire et a su élargir son univers tout en préservant l’essence de l’œuvre originel de Stalenhag.

https://www.youtube.com/watch?v=z6_GYRJLDYg

Kyle Reese
17/04/2020 à 01:45

Ça y est fini.
Quelle étrange et si belle série que ce Tales of the loop.
Même si j’ai eu quelques doutes notamment du fait de la durée des épisodes je ne suis pas déçu du voyage.
C est une série qui prend vraiment son temps et l’on comprend finalement seulement à la fin pourquoi elle le fait ainsi et pourquoi cela a autant d’importance.

L’episode final m’a laissé complément pantois et admiratif.
C’est intelligent, mystérieux, beau, émouvant et d’une rare et précieuse sensibilité.
Cette série est assez unique en son genre, mélange étonnant de sf, de poésies, de tas de réflexions sur la vie et le temps qui passe aussi vite qu’un battement de cils...

Elle mérite vraiment qu’on s’y accroche jusqu’au bout car elle a un charme fou qui se distille lentement mais sûrement jusqu à ce final réussi et si touchant.

En tout cas moi elle m’a bien eu cette série.

spike79
13/04/2020 à 11:06

Étrange, l'épisode 4 (clairement le meilleur avec le 8) est réalisé par Andrew Stanton et peu de retour dessus ? Humpf ! :-/

Steve
13/04/2020 à 08:42

Je n'ai pour l'instant regardé que deux épisodes, et je trouve ça extrêmement chiant et mal écrit, mais je m'accroche.

Ça m'a surtout donné envie de me remettre à Dark dont je n'ai vu que la première saison.

Kyler Reese
12/04/2020 à 01:09

Tout comme cagire.
Et pourtant j'aime aussi la sf plein de rebondissement et de SFX.

J'en suis seulement au 3 ème épisode et je suis tombé sous le charme de cette très belle série contemplative, poétique, émouvante et mystérieuse.

J'ai l'impression que le showrunner a tout compris de ce qui se dégageait des peintures de l'artiste Simon Stålenhag et c'est la plus grande force de cette adaptation.
Il y a pleins de choses impalpables qui ressortent de ces toiles et des images de la série et on y apporte aussi un peu de soit, on projete en qq sorte. Ca donne quelque chose d'assez unique en son genre.

C'est bon aussi de se laisser porter par ce rythme lent au rythme d'une musique chaleureuse et lancinante et à lumière si particulièrement douce et chaude de la photographie. Les idées sont simples mais belles, on devine certaine tournures d’événements et d'autres pas, et l'émotion pointe son nez au bon moment. La DA est superbe.

Autant j'ai été hyper décu par le retour de la quatrième dimension et ai laché l'affaire au deuxième épisode autant là j'accroche. Après je comprend que ce ne soit pas fait pour tout le monde, c'est sans doute une série qui demande de la patience pour que le charme puisse agir. Donc je continue et espère que la suite sera du même niveau.

On peut adorer Westworld et Watchmen comme moi (en même temps c'est la crème de la crème dans le genre série bien tordue et jouissive) et bcq apprécier Tales of the loop qui n'a surement pas les mêmes ambition, plus simple, avec un coté naif, humains et reposant.

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