Dans leur regard Saison 1 : pourquoi Netflix frappe fort avec sa nouvelle série puissante, révoltante et politique

Camille Vignes | 15 juin 2019
Camille Vignes | 15 juin 2019

Après le biopic un peu académique Selma, et après le four Un raccourci dans le tempsAva DuVernay revient avec une nouvelle oeuvre engagée et sans concession, sur Netflix cette fois. Dans leur regard retrace la sordide histoire de cinq jeunes de Harlem, arrêtés en 1989, accusés à tort du viol d’une joggeuse et incarcérés. Et c'est certainement l’une des séries les plus bouleversantes de l’année, s’attaquant au racisme institutionnel et systémique aux Etats-Unis. 

"CENTRAL PARK FIVE"

D'Escape at Dannemora (série de Brett Johnson et Michael Tolkin, réalisée par Ben Stiller) à The Act (de Nick Antosca et Michelle Dean), en passant par Dirty John (d'Alexandra Cunningham) ou American Crime Story : The People v OJ Simpson, c'est une mutation qui anime la télévision américaine depuis quelques années, laissant fleurir de plus en plus de séries romancées retraçant des faits divers glaçants. Que ce soit pour pointer du doigt un système corrompu ou pour en montrer l’efficacité, un nombre croissant de showrunners s’attaque à des affaires criminelles pour rappeler leur importance dans l’histoire judiciaire américaine.

 

 

 

Loin de la froideur et de la rigidité induite par le format du documentaire classique, comme The Central Park Five (Ken BurnsSarah Burns et David McMahon), et ne lésinant pas sur les effets de pathos, la minisérie Netflix Dans leur regard (When They See Us en VO - "Quand ils nous voient") d'Ava DuVernay se détache du lot. La cinéaste (qui a coécrit et réalisé les quatre épisodes) se penche sur l’histoire tristement connue des "Cinq de Central Park". 

 

photoUne du Daily News, le 21 avril 1989 

 

Pour ceux qui ne connaitraient pas l'affaire, elle a secoué New York et les États-Unis à la fin des années 80, et ses dernières répercussions ont eu lieu en 2014. Dans la nuit du 19 avril 1989, la joggeuse Trisha Melli est sauvagement attaquée, violée et laissée pour morte dans Central Park. La même nuit, une bande d’ados afro-américains et latinos (dont Raymond Santana et Kevin Richardson), sortis pour terrifier les promeneurs du parc, est raflée par la police et emmenée au poste. Le lendemain, trois autres jeunes (Antron McCray, Yusef Salaam, et Korey Wise) sont à leurs tours arrêtés, interrogés par les inspecteurs et poussés à avouer ce crime qu'ils n'ont jamais commis. 

Les cinq garçons seront jugés coupables et jetés en prison en 1990. Il faudra attendre 2002 pour que le véritable criminel (ironie du sort, il était blanc) vienne se dénoncer et soit arrêté. La libération de Korey Wise et l'acquittement des cinq garçons suivront plus ou moins rapidement. Enfin, en 2014, ils recevront une compensation financière d'environ 40 millions de dollars. 

 

photo, Marquis RodriguezTrop foncés pour être innocents

 

DÉCOUPE CHIRURGICALE

Comment traiter une affaire aussi difficile et injuste ? Comment dépeindre, 30 ans après les faits, un New York pré-Giuliani gangréné par la drogue et les violences interraciales ?

Deux questions simples, terriblement actuelles et tellement innocentes comparées à celles que n’importe quelle personne ayant vu la série a dû se poser. Comment est-il possible de traiter cinq jeunes de la sorte ? Comment une procureur et un système peuvent-ils être assez cruels pour ignorer l'amas d'éléments prouvant leur innocence ? Comment la presse a-t-elle a pu les jeter en pâture et les rendre coupables avant même le procès ?

 

photo, Caleel HarrisFaute avouée à moitié pardonnée qu'ils disaient ? 

 

Divisé en quatre longues parties (64, 71, 73 et 88 minutes), le récit d'Ava DuVernay est extrêmement bien construit. Chacun des chapitres s'attarde sur un élément clef de l'histoire globale des cinq accusés, sans jamais dépasser le propos ni tomber dans la simplicité ou le cliché d'une série policière ou du récit d'un procès. Ce découpage permet non seulement de remettre en question différents aspects du système judiciaire américain, mais surtout de faire monter crescendo le sentiment de révolte et d'injustice du spectateur. 

Le premier chapitre montre comment les cinq jeunes ont été piégés et forcés de mentir pour avouer un crime qu’ils n’ont pas commis, pointant du doigt les méthodes plus que douteuses de la police et de la procureur Linda Fairstein (Felicity Huffman). Ils auraient contourné la loi et mené la plupart des interrogatoires sans la présence des parents (alors que les jeunes étaient âgés de 14 à 16 ans).

 

photo, Aunjanue Ellis, Ethan HerisseUn procès aux allures de revendications politiques

  

Le deuxième chapitre est centré sur le déroulement du procès, expliquant rapidement pourquoi il a été divisé en deux, mettant sous le feu des projecteurs le racisme systémique américain, et laissant tomber comme une sentence de mort la décision du jury en fin de course.

Après la narration linéaire des deux premiers chapitres, les deux suivants s'aventurent dans des chemins différents, s'attardant plus sur les destins des accusés. Le troisième épisode montre ainsi l’adaptation en milieu carcéral des quatre plus jeunes (Raymond Santana, Kevin Richardson, Antron McCray et Yusef Salaam) et surtout leur difficile tentative de réhabilitation dans le monde à leur sortie de prison, de nombreuses années après (6 à 13 ans).

Quant au dernier chapitre, il tourne autour de Korey Wise et de l’enfer qu’il a vécu en prison, entre passages à tabac et isolement volontaire. Âgé de 16 ans au moment des faits et jugé comme un adulte, il passe de prison en prison, demandant son transfert régulièrement pour se rapprocher de sa mère - sans réussite. 

 

photo, Marquis RodriguezQuand la sentence sans appel et sans justice tombe

 

WISE DECISION

Ce dernier chapitre est tout particulièrement poignant. S'il fallait faire une gradation, l'histoire de Korey Wise reste d'ailleurs peut-être la plus déchirante. Parce qu'il avait 16 ans au moment des faits, il a été jugé et jeté dans une prison pour adulte, alors que tous les autres ont été placés en détention pour mineurs. 

Mais l'injustice de l'histoire de ce garçon commence bien avant le procès : au départ, il n'aurait même pas dû être arrêté. Celui qui n'était pas sur la liste de noms donnés par Raymond Santana au moment de son arrestation, celui qui s'est retrouvé au poste dans l'unique but de ne pas laisser son ami seul, est finalement celui qui a purgé la plus longue peine et a connu les conditions d'incarcération les plus difficiles - conditions auxquelles un jeune de 16 ans n'est absolument pas préparé. Le choix d'Ava DuVernay d'offrir à Korey Wise un épisode entier n'a alors rien d'étonnant

 

photo, Jharrel JeromeJharrel Jerome

 

Si le calvaire du jeune garçon est de moins en moins supportable à regarder à mesure que l'épisode se déroule, c'est sans doute grâce au talent de son interprèteJharrel Jerome (vu dans MoonlightMr. Mercedes ou encore Mon premier combat) se glisse dans la peau de Korey avec brio. C'est le seul à jouer le Korey Wise adolescent et adulte, alors que les quatre autres personnages ont chacun deux interprètes. C'est certainement l'acteur le plus marquant et puissant, même si Kevin RichardsonCaleel HarrisEthan Herisse, Marquis Rodriguez, Michael Kenneth WilliamsJovan AdepoChris Chalk et Justin Cunningham font aussi un excellent travail.

Et justement, deux de ses scènes sont particulièrement déchirantes et méritent d'être citées (bien qu'elles ne soient absolument pas les seules à révéler l'acteur). La première a lieu pendant le procès de Korey, alors qu'il est appelé à la barre, et qu'on le harcèle pour qu'il lise sa déposition, alors qu'il a bien dit et répété ne pas en être capable : il y a une telle détresse dans le regard de l'acteur, une telle incompréhension, que l'on ne peut qu'être révolté avec lui. 

La seconde arrive quand il est en prison, à des centaines de kilomètres de New York. Alors qu'il passe la plupart de son temps dans une cellule isolée pour ne pas se faire battre à mort par les autres détenus, il implore sa mère de venir le voir plus souvent lors d'une de ses trop rares visites. La scène est un véritable crève-coeur, un moment de désespoir brut.  

 

photo, Niecy Nash, Jharrel JeromeL'une des scènes les plus douloureuses de la série

 

QUAND FICTION ET RÉALITÉ S'EMMÊLENT

Dans leur regard est puissante, l'injustice de son histoire et la souffrance de ses personnages font facilement passer de la rage aux larmes. En 1989, l'affaire avait pris une proportion nationale. L'attaque raciale et contre les minorités avait été mise en avant par les défenseurs des "Cinq de Central Park".

Mais Ava DuVernay se plaît à rappeler autre chose : contre eux, il y avait un milliardaire de l’immobilier (dont les bureaux bordaient le parc) maintenant président des États-Unis. Donald Trump avait payé plus de 80 000 dollars pour des pages entières dans des journaux, appelant notamment au rétablissement de la peine de mort dans l’État.

Outre Donald Trump, la procureur Linda Fairstein, campée par Felicity Huffman, est également pointée du doigt. Les accusations de la réalisatrice vont même plus loin : elle serait responsable de l'arrestation et surtout de l'acharnement de la police et de la cour sur les cinq adolescents et leur famille. Aujourd'hui, l'ex-procureur reconvertie en autrice est à son tour lynchée sur la place publique (et notamment la tweetosphère).

 

photo, Felicity HuffmanFelicity Huffman dans le rôle odieux de Linda Fairstein

 

Il faut dire que devant les conditions des interrogatoires des cinq garçons, la violence verbale et physique dont ils ont (ou auraient, pour Fairstein) fait les frais, et l’instrumentalisation politique de leur incarcération, l'opportunisme de la procureur se confond facilement avec un racisme aveugle. Aujourd'hui encore, la femme dément la vision des interrogatoires que propose DuVernay et reproche à la réalisatrice d'avoir non seulement omis une grande partie des méfaits du gang cette nuit du 19 avril 1989, mais aussi de ne s'être penchée que sur l'innocence des cinq garçons. 

 

photoJustice

 

S'il fallait faire un reproche à la série émouvante et militante, on pourrait pointer du doigt sa mise en scène très classique. Comme le but n'est pas d'esthétiser, mais de redonner leur place, leur parole et leur dignité à des personnes à jamais meurtries, la réalisation use d'effets dramatiques (musique, ralentis...) pour augmenter l'empathie du spectateur. C'est un peu facile et attendu, mais rien d'étonnant de la part de la réalisatrice de Selma.

Dans tous les cas, Dans leur regard reste un uppercut porté par des acteurs formidables, et une série passionnante et déchirante, particulièrement importante.

Dans leur regard est disponible en intégralité sur Netflix depuis le 31 mai.

Affiche française

Résumé

L’adaptation de faits réels en fiction se soumet toujours à un point de vue (auteur, réalisateur...), et Dans leur regard n'y échappe pas. C'est pourtant une série forte, qui imprègne le spectateur et le suivra plusieurs heures après l'avoir finie. Et quand bien même le personnage incarné par Felicity Huffman n'est pas un témoignage de vérité, la série rappelle que le racisme institutionnel accuse encore aujourd'hui sans savoir. Elle éveille les consciences et met la lumière sur un système judiciaire américain à deux vitesses, qui existe toujours. 

commentaires

Ronnie
22/07/2019 à 13:57

Tout simplement incroyable cette série ! ca met un réel coup au moral, je pense que le documentaire/interview à la fin de la serie est indispensable pour voir comment ont évolués les vrais personnages, Korey en l'occurence completement brisé et ca se voit et se ressent..
Très bonne série qui mérite d'être encore plus médiatisé, 5 étoiles pour ma part !

Kolby
17/06/2019 à 02:44

Vraiment merci a vous EcranLarge. Il a fallu que vous en parler pour que je saute la dessus. Très bonne série intellectuelle et mention spécial aux acteurs. Ils ont donné vie a la trame du film ce qui est rare de nos jours.
Aussi très bonne réalisation, tellement que c'était poignant on aurait pu faire plus d'épisodes par exemple pour chaque personnage mais c'est mieux ainsi.
Pour finir je suis resté un sur ma fin car j'aurais voulu voir la fin, la reaction, le ressentiment de ces flics. Mais surtout de Robert, le garde pénitencier de COREY qui a été vraiment HUMAIN au sens propre du terme

Sigi
17/06/2019 à 00:16

@Nico- Pff, réponse molle pour raciste passif mou, rien de bien étonnant. Deux choses avant que je ne te laisse dans ton delire de neutre révolté: "Et je conspue Fairstein ??". Tu ne sais donc pas lire. Je la conspue et tu lui donnes une forme d'humanité en me traitant moi de haineux pour ça (car il est plus aisé pour toi de trouver des circonstances atténuantes à un MONSTRE quand ce dernier te renvoie tant à ta propre image (privilège, système, teinte...). Ensuite, "ni par moi, ni par toi". Tu m'étonnes Nicolas ! Par toi elle serait libre d'éditer ces bouquins pourris et de se faire d'autres millions à briser des vies minoritaires impunément. Par moi, elle subirait la même campagne que celle financée par Trump. L'heure est au juste retour de flamme et au jugement populaire épuisé. Tais-toi sur ce que tu ne peux systématiquement comprendre. Et cesse de doubler les ponctuations.

Nico
16/06/2019 à 20:49

Je suis un petit facho-palo-français??? Et je conspue Fairstein??
Non mais sérieux tu as lu ce que tu avais envie de lire....
Oui j'ai beaucoup aimé la série et oui ce qui leur est arrivé m'a touché et est une injustice sans nom et encore oui les personnes qui ont condamnées ces pauvres gosses devraient être jugés mais ni par moi ni par toi...
Ce que je condamne dans tes paroles c'est que tu te permets d'être juge et bourreau (souhaité la mort de quelqu'un c'est grave) donc tu vaux pas mieux que Farstein.
Pour ce qui est de mon soi disant smiley qui veut tout dire...bonjour la parano...

Sigi
16/06/2019 à 14:40

@Nico- Il faut vraiment être un petit facho-palo-français fragile pour traiter de haineux quelqu'un qui conspue un être aussi abjecte que Fairstein. Des gens comme toi ne voyez dans ce genre d'oeuvres que de la fiction bien faite, bien écrite et bien léchée, seulement révoltante entre le logo Netflix et le générique de fin. "Très bonne mini-série et qui m'était inconnu :)" avec un smiley qui en dit long. La culture noire est peut-etre la seule arme sociétale à pouvoir avoir un impact de dignité et un semblant de justice face à la suprématie blanche dont tu têtes les mamelles depuis toujours. Donc oui, quand elle parvient à toucher le réel et à ruiner un monstre comme Fairstein, on jubile en attendant le coup de grâce. Il y a un doc sur cette vieille m*rde sorti en 2012. On en apprend sur elle. Elle est 10000 fois pire que dans la série, ne t'en déplaise. Alors défend son image tant que tu veux (elle doit te rappeler maman sans aucun doute), mais met-toi une chose dans le crâne: ce n'est que le début. :)

Nico
16/06/2019 à 09:37

"la vraie Linda Fairstein est 1000 fois plus diabolique"
Tu la connais personnellement pour dire ça? Je te demande ça parce que tu fais exactement ce qu'elle faisait à l'époque c'est à dire accusé sans savoir ou sans preuves

"Ce pale déchet mérite la mort"...Ok...
Au fait tu reflètes exactement ce que la tweetosphère représente aujourd'hui, des haineux derrière un écran. On va avancer avec des gens comme toi...

Sinon je plussoie, très bonne mini-série et qui m'étais inconnu :)

Sigi
15/06/2019 à 23:31

"Et quand bien même le personnage incarné par Felicity Huffman n'est pas un témoignage de vérité", ce n'est vrai que si vous voulez dire par là que la vraie Linda Fairstein est 1000 fois plus diabolique. Et "se faire lyncher" n'est que le début. A l'arrivée, ce pale déchet mérite la mort.

Petit ange
15/06/2019 à 21:25

j'ai vu cette série elle est poignante magnifiquement réalisé la dure réalité des choses c'est qu'en 2019 il existe encore des injustices comme 1989

Dae-Soo
15/06/2019 à 17:02

Pourquoi le personnage joué par Felicity Huffman n'est pas un témoignage de vérité ? Parce que la personne qu'elle incarne s'est défendue?

Sinon je ne pense pas la voir, j'ai un peu de mal avec les histoires vraies révoltantes..

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