Doggybags one shot : Trenchfoot - prenez votre pied en BD

La Rédaction | 15 janvier 2021 - MAJ : 15/01/2021 14:50
La Rédaction | 15 janvier 2021 - MAJ : 15/01/2021 14:50

La nouvelle fournée de Doggybags est arrivée, comme d’habitude, elle est cuite à point et fleure bon la viande. Mais attention, la cuisine du bayou, sauce Trenchfoot, c'est quelque chose.

Depuis 2011, la collection Doggybags rassemble et invite quantité d'auteurs et de mythologies pour les passer à la moulinette d'une culture pop essentiellement anglo-saxonne, qui va puiser ses références aussi bien du côté des EC Comics des années 1950 (la maison devint célèbre pour ses brèves horrifiques, agressives et décalées) que du cinéma de genre et de la série B.

 

couvertureDisponible le 15 janvier 2020

 

SANG NEUF 

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas Run, directeur de collection du Label 619 et initiateur de l’anthologie Doggybags, qui fait ici figure de curateur. Cette sanglante cuvée accueille un récit unique, plus dense qu'à l'accoutumée. La cruelle histoire qui nous est contée provient de l'association du scénariste MUD (qui fit justement ses premières armes au sein de précédents volumes publiés par le Label 619) et du dessinateur-coloriste Ghisalberti, qui signe ici son premier travail édité, avec un éclat aussi réjouissant que putrescent.

Le duo nous emmène dans les tréfonds des bayous de Louisiane, dans la boueuse bourgade de Trenchfoot, baptisée d'après la pathologie qui sévissait dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Cette maladie liée notamment à l'humidité engendrait nécrose et gangrène des membres inférieurs chez les soldats condamnés à passer de longs mois dans les tranchées. Le bled est triste, quand on n'y agonise pas d'ennui on y vivote en sifflant du Jim Beam tiède agrémenté de bière bon marché. Au centre de ce marasme, le vicieux Sid, qui se retrouve au milieu d'une avalanche de billets verts et de jalousie après avoir mis la main sur un chien errant. Problème, la rancoeur colle à Sid au moins autant que son clébard, et pour chaque coup de chance qui s’abat sur lui, une tornade d’excréments symboliques l’assomme aussi sec. 

 

photoUne certaine idée du mouvement

 

À première vue, on est donc sur le terrain du conte noir, tendance moraliste, mais l’alliance de MUD et Ghisalberti va se jouer des conventions. Avec son écriture simultanément référentielle et anarchique, ses dessins faussement candides et sa palette de couleurs, Trenchfoot sort rapidement des sentiers battus pour proposer un univers qui n’appartient qu’à ses auteurs.

La collection Doggybags s’est illustrée depuis longtemps par sa capacité à triturer les mythologies américaines, l’héritage d’un certain cinéma bis ou de genre, dans une posture d'hommage, séduisante et riche. Rien d’étonnant à cela, le format de l’anthologie ne laissant que peu d’espace aux auteurs pour développer des intrigues en profondeur, ou pour détourner les codes qu’ils convoquent.

Il est donc d’autant plus réjouissant, à l’occasion de ce tome plus musclé qu’à l’accoutumée, d’assister à un mariage de déraison aussi enthousiasmant. Scénario, image et encrage se répondent idéalement, et on a le sentiment d’assister à une véritable rencontre d'auteurs, dont le potentiel chaotique est des plus stimulants. 

 

photoDyslexic Avenger

 

LE BLANC C’EST SALISSANT 

Ce qui séduit dans cette mésaventure brutale, c’est le refus catégorique de ses auteurs de retomber sur leurs pattes en termes de bienséance. Trenchfoot est une fable intégralement amorale, qui étonne par sa glaçante radicalité. La bande-dessinée a déjà accueilli des tonnes d’anti-héros, des palettes entières de vilains pas beaux, mais rarement auront-ils triomphé de leurs propres vicissitudes avec autant de satisfaction crasse que ce bon vieux Sid. 

Se sortant de chaque ornière avec une pirouette fielleuse, maximisant toujours sa chance et piégeant avec appétit qui croit pouvoir lui présenter l’addition, Sid dirige les opérations avec une joie mauvaise et contagieuse. Notre protagoniste semble d’abord suivre la voie toute tracée de ces héros nés sur grand écran, à la manière de Richard Widmark dans Les forbans de la nuit, propulsé dans une fuite en avant qui ne peut s’achever que dans une mort sacrificielle et pathétique. On sent combien les auteurs en sont imprégnées, ainsi que de série B gorasses, en témoignent les soubresauts de violence graphique, jamais gratuits et toujours ravageurs.

 

photoUne intro qui tranche dans les tranchées

 

Mais non, le duo n’abandonne jamais sa verve amorale. Sid échappe, de twists en retournements de situation, à notre conception commune du bien et du mal. Prédateur tranquille évoluant parmi les hommes, il les observe, goguenard, sans jamais leur céder un pouce de terrain. Une telle cohérence est rare, et fonctionne d’autant mieux que d’un strict point de vue stylistique, Ghisalberti joue avec une variété de registres étonnante. 

Tantôt étouffé par des teintes chaudes qui donnent aux personnages des airs de fruits pourrissants, trop mûrs et prêts à éclater, puis retombant soudain dans les soubassements bleuis du bayou, le volume jouit d’une grande richesse graphique. En témoigne son introduction, parfaitement gerbotronique et d’une puissance iconographique peu commune. En une poignée de cases, on décline le cinéma d’horreur de la Hammer, on cite les productions Trauma, au gré d’un découpage sous influence, mais formidablement bien maîtrisé. 

Une note d’intention qui se conjuguera tout le long de ce volume réussi, qui donne à voir combien Doggybags est devenu une petite institution ainsi qu’une remuante écurie, qui n’a probablement pas fini de nous surprendre ni de couper des pieds. 

Ceci est un article publié dans le cadre d'un partenariat. Mais c'est quoi un partenariat Ecran Large ?

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commentaires
Looky
16/01/2021 à 16:54

Ouais
Pas toujours très fin mais sympa

Ralph
16/01/2021 à 16:43

Bien aimé Horseback. Pas encore lu celui-ci mais ça fait envie

Clivor
16/01/2021 à 16:40

J’adore cette collection sans concession. C'est tres efficace

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