Asadora, En proie au Silence Parasite... on revient sur les mangas à suivre en 2020

Flavien Appavou | 26 janvier 2020 - MAJ : 05/02/2020 17:40
Flavien Appavou | 26 janvier 2020 - MAJ : 05/02/2020 17:40

La nouvelle année ne fait que débuter et les éditeurs ont dégainé leurs sorties de l'année. Évidemment, il y a de grosses attentes et aussi des surprises.

Au milieu de tout ce qui va débarquer, ne parler que de quatre mangas a été une chose rigoureusement difficile, mais le coeur a parlé. Et ne criez pas au scandale tout de suite, les autres mangas auront aussi leur dossier ou critique bien à eux. Ici, on parle bien de nos coups de coeur de la rentrée et des séries qui méritent une attention toute particulière sur le long de l'année et les années à venir. La sélection fut assez rude, car il y a de la quantité et aussi de la qualité.

Mais quand on voit que Naoki Urasawa revient avec une histoire fantasque et fantastique, on ne peut que s'attarder dessus.

 

Planche Asadora, Naoki UrasawaUne narration et une précision à couper le souffle

 

ASADORA : LE RETOUR FANTASQUE D'UN MAITRE DE LA NARRATION

Naoki Urasawa est connu pour les mangas Monster, 20th century boys, Master Keaton, Billy Bat... et dernièrement Le Signe des Rêves dont on en avait déjà parlé ici.

Bref, c'est un grand mangaka connu et reconnu pour ses oeuvres subtiles, poétiques, questionnant toujours la réalité et la personnalité de ses héros. On le retrouve donc avec une pointe d'émotion pour sa dernière oeuvre en date : Asadora, un manga qui raconte l'histoire d'une jeune fille courageuse et téméraire nommée Asa.

Cette héroïne particulière a du mal à exister dans sa famille, seul Shôta, un collégien du quartier la reconnait, car elle le bat à la course à pied alors que celui-ci s'entraine pour pouvoir décrocher une médaille d'or au JO de Tokyo de 1964. Oui, l'action se déroule en 1959, dans la préfecture de Nagoya pendant la fameuse tempête qui détruisit et inonda une bonne partie de Nagoya. Asa et un ancien pilote d'avion de guerre au doux nom de Kasuga se mettent en chemin pour retrouver sa famille et aider les populations submergées par les flots. Et si la tempête n'en était pas une, mais plutôt un monstre venu tout détruire sur son passage ? Et si ce n'était que les prémices à d'autres catastrophes "monstrueuses" qui continueront même en 2020 ?

Intrigant n'est-ce pas ?

 

Couverture Asadora Tome 1, Naoki UrasawaLa singulière couverture d'Asadora

 

Comme à son habitude Naoki Urasawa mélange la fiction et la réalité. En reprenant des faits réels, comme la méga tempête qui s'était abattu sur la préfecture de Nagoya et qui avait engendré la mort de 5 098 personnes. L'auteur ancre son histoire dans un réel passé et rajoute une pointe de fantastique pour accentuer son propos. Comme il l'avait ingénieusement fait avec Billy Bat, en faisant en sorte que l'Histoire s'écrive à cause ou grâce à une chauve-souris dessinée.

Dans Asadora, on a l'impression d'être dans un film documentaire historique, car le découpage et la mise en scène très cinématographique permettent de mettre en exergue les "photos" de cet évènement (comme sur la couverture par exemple). Les regards de la jeune fille et de son acolyte sur la situation sont comme des commentaires de cette réalité. Ils dépeignent la situation du moment, leurs rêves, leurs espoirs, mais aussi ce qui se déroule aussi sous leurs yeux. Leurs actions et leurs dialogues millimétrés montrent encore une fois le prodige de Maître Urasawa dans la narration et sa façon de raconter une histoire dramatique tout en ayant de la légèreté. 

À savoir : l'oeuvre est créée comme un feuilleton, donc à chaque fin de tome, on doit s'attendre à un cliffhanger insoutenable. Le titre de l'oeuvre est d'ailleurs une référence à un programme télévisé du même nom qui accompagne les Japonais tous les matins depuis 1961 où toutes les histoires ont un point commun : la mise en avant d'une héroïne face à l'adversité pour accomplir ses rêves.

Asadora reprend l'essentiel du savoir-faire de son auteur qui maitrise l'art du suspense tout en nous surprenant. Les cases défilent, nous font sourire, nous impressionnent par leurs clartés, nous ébouriffent et nous halètent, car la fin du tome s'arrête net, tel un couperet. Impossible de "binger" la suite. Elle n'est pas pour maintenant.

Pour suivre les aventures d'Asa et de son compagnon, c'est dès le 31 janvier avec Kana. D'autres oeuvres d'Urasawa sortiront dans l'année, dont A..tchoum, un recueil d'histoires parues entre 1995 et 2019 et voir ainsi l'évolution du maitre. Et Yawara, une autre oeuvre emblématique du mangaka sortira à l'occasion des JO de Tokyo 2020, car ce manga est une comédie sportive sur le thème du judo !

 

Planche Asadora 2, Naoki UrasawaLa précision du découpage et du dessin dans cette planche...

 

EN PROIE AU SILENCE : ÉTOUFFANT ET QUESTIONNANT

Autre manga, autre ambiance. Les éditions Akata sont des éditeurs engagés, toutes leurs sorties s'inscrivent dans une démarche de divertissement, mais aussi à vertue sociétale. En prenant par exemple A perfect World, montrant l'amour dans une situation d'handicap, ou bien le Mari de mon frère, mettant en scène un couple homosexuel et ce que cela engendre dans la société japonaise ou Adieu, mon Utérus racontant le combat d'une femme contre son cancer, pour ne citer qu'eux.

En proie au Silence met en avant Misuzu, professeure, qui s'est fait violer par le compagnon de sa meilleure amie. Et un de ses élèves appelés Niizuma cache, lui aussi, un lourd secret. Comment vit-on en cachant un secret ? Faut-il en parler à d'autres ? Et lorsqu'on se met enfin à parler, est-ce pour le mieux ou la honte refait-elle surface ? Comment protéger son cocon ? Par le Silence ?

Le Silence est d'or, et dort, alors je me tais... disait MC SOLAAR.

 

Couverture En Proie Au Silence, Akane Torikai"Héroïne" malgré elle et oeil sociétal.

 

Akane Torikai, l'auteure, représente avec cette oeuvre les questionnements que tout à chacun peut se poser lorsqu'il est confronté à une situation comme celle-ci, et la question peut même être généralisée. À travers l'individualisme des personnes, il vaut mieux ne pas trop faire de vague pour la société. Mais à l'intérieur de chaque être, le malaise et le mal-être persistent.

Les personnages du manga se retrouvent prisonniers de leurs manipulateurs (aussi bien homme que femme) et n'arrivent pas à s'en sortir, car montrer ses sentiments et ses failles et donc parler ne ferait que montrer aux yeux du monde qu'ils se sont fait avoir. Dans des sociétés patriarcales, c'est toujours la faute de la femme lorsqu'un viol est commis. Mais qu'en est-il si c'est l'homme qui se fait aussi avoir (comme c'est le cas pour le jeune homme) ? Est-ce aussi de la faute de la femme ? Est-ce à l'homme de prendre ses responsabilités ou bien l'homme peut-il lui aussi être une victime ?

À travers le découpage opéré et la narration de En proie au Silence, la mangaka arrive à nous entrainer dans les méandres de la conscience humaine et nous fait prendre à nous lecteur l'importance du partage et du dialogue. Graphiquement, tout est épuré et simple, les scènes de sexes sont crues, dénuées de fioritures, froides, tout autant que les scènes de dialogue entre les protagonistes pour nous montrer le fossé entre les mondes et la rupture que cela a engendrée aussi bien dans le corps des personnages que dans leur relation.

Cette oeuvre forte en émotion permet encore une fois de montrer les inégalités sociétales et de se poser les questions nécessaires. Ce manga en 8 tomes déjà sorti en libraire aux éditions Akata, permet de regarder en face les violences sexistes et donc de briser les tabous.

Le manga est aussi un média par lequel, un auteur véhicule des idées et une volonté de montrer un quotidien, une tranche de vie, une société qui bouge. Pour que nous, lecteurs, nous ouvrions aussi les yeux sur ce qui nous entoure, échanger dessus et surtout dialoguer. Rompre le silence.

 

Planche, Akane TorikaiGrande question, virtuosité du découpage.

 

PARASITE : LE RETOUR D'UNE OEUVRE CULTE

On continue dans la légèreté et la bonne humeur. Certaines personnes pensent que les humains sont les parasites de la terre, qu'ils détruisent tout, anéantissent tout et sont à l'origine du désastre écologique et planétaire que nous vivons actuellement. Mais saviez-vous que ce résonnement était déjà à l'oeuvre en 1988, lorsque le premier tome de Parasite fut publié au Japon dans le magazine Afternoon de la Kodansha, puis en 2002 en France par Glénat.

C'est le postulat de base du manga :

"L'être humain est une menace pour lui-même, il ne fait plus attention à la nature, saccage tout, s'entretue... lorsque tout à coup, des parasites extra-terrestres s'infiltrent dans le corps humain, prennent possession de leur hôte et commencent tranquillement à bouffer ou tuer les humains. Ce n'est pas le cas de Shin'Ichi, jeune lycéen, qui pendant son parasitage, fait en sorte de bloquer le parasite dans sa main droite. Celui-ci ayant subi un échec fusionne avec la main de son hôte. Commence ainsi l'étrange cohabitation du parasite et de Shin'Ichi dans son propre corps."

Qui est le parasite pour qui ?

 

Couverture Parasite, Hitoshi IwaakiMigy, le parasite dans la main de Shin'Ichi

 

L'oeuvre de Hitoshi Iwaaki est un pur seinen, flirtant avec l'horreur. Il avait fait les beaux jours de la maison Glénat, il y a maintenant 18 ans. En effet, ce manga avait marqué par son originalité et son discours très écologique - même si on ne le voit pas au premier abord. Il y a eu, ensuite, un animé et deux films live en 2014 et 2015. Le regain de popularité, et la diffusion des deux saisons de l'animé sur Netflix ont permis à l'éditeur de sortir une nouvelle version en 8 tomes (au lieu de 10).

Le manga Parasite comme son homonyme cinématographique Parasite, a été couronné de succès, notamment lorsqu'il a reçu le prix du manga Kodansha en 1993. Son histoire et son dessin atypique pour l'époque ont marqué une génération d'auteur et d'artistes. L'auteur joue avec les codes du manga pour décrire une oeuvre profondément humaniste et écologiste.

Par son côté fantastique et en même temps poétique, il arrive à créer dans la relation entre les deux protagonistes (Migy, le parasite et Shin'Ichi) un fort attachement naturel - sans jeux de mots. Le parasite apprend de l'humain et l'inverse est vrai aussi. Dans leur co-existence, ils vont devoir contrer les envahisseurs, tout en essayant de comprendre les enjeux de l'humanité.

Le scénario est extrêmement bien ficelé, machiavélique et propose rebondissement sur rebondissement. Hitoshi Iwaaki s'amuse à dépeindre une société corrompue par le vice qui ne mérite qu'une chose : l'extermination. Grâce à sa narration, à son découpage et à son dessin atypique, il arrive à rendre les "parasites" plus humains que jamais et à nous questionner sur des valeurs pourtant ancrées en nous. 

Chaque tome contient son lot de surprise et c'est un plaisir de (re)lire cette série mythique, qui sera en librairie dès le 2 février 2020. Un tome anthologique du nom de Néo-Parasite sera aussi en vente avec Glénat, car, comme dit précédemment, cette oeuvre a marqué une génération d'auteurs. Du coup, le volume rassemble douze histoires de douze auteurs différents comme Moto Hagio ou bien Hiro Mashima !

 

Planche Parasite 2, Hitoshi IwaakiShin'Ichi et son parasite Migy

 

DRIFTING DRAGONS : QUAND LE DRAGON DONNE FAIM

On termine par une note plus légère avec Drifting Dragons chez Pika éditions. Cette oeuvre assez singulière créée par Taku Kuwabara parle de chasse au dragon.

On embarque à bord d'un dragonnier pour suivre les aventures des chasseurs de ces grosses bêtes magnifiques et impressionnantes. À bord de cet énorme navire qui surplombe les nuages, les personnages hauts en couleur sont dépeints en toute simplicité. On y suit les habitudes de vies de chacun des protagonistes, jusqu'au moment de la chasse et même du reste, car les dragons ensuite dépecés et écrabouillés servent de combustibles ou d'huile d'assaisonnement.

Comme le cochon, tout est bon dans le dragon.

 

Couverture Drifting Dragons, Taku KuwabaraLa couverture ne fait pas forcément envie, mais c'est ce qui a dedans qui est intéressant.

 

Comme dit dans la légende de l'image ou même dans le résumé de l'histoire, on se dit qu'on a affaire à un banal manga sur la vie quotidienne d'un dragonnier. Certes, on est dans du fantastique, mais ça ne doit pas trop changer de la pêche ou autre. Et pourtant...

Taku Kuwabara arrive à nous faire adorer son histoire, car c'est un virtuose du crayon. Les planches sont magnifiques. Le dessin est incroyable et les doubles planches sont à couper le souffle. Les dragons sont incroyablement bien dessinés, l'architecture est à tomber. On est encore bluffé par le côté spectaculaire que peut prendre une oeuvre comme celle-ci. Un pitch pas incroyable, mais le contenu en vaut vraiment la chandelle.

Les personnages qui ont tous des raisons d'être dans cette aventure hors du commun sont mignons, attachants et sincères. Rien n’est à retirer, on s'attache petit à petit au crew de ce navire. On comprend leur enjeu et leur désir. Et on suit même de près leur technique de chasse, de vente ou même de dépeçage de dragon.

Maintenant, il faut expliquer le titre du paragraphe. L'auteur a eu l'ingénieuse idée de rajouter des recettes de cuisine à chaque fin de chapitre. Oui, le dragon est comestible et oui, il peut faire un bon rumsteak. Les recettes et le découpage narratif autour de la création du plat donnent l'eau à la bouche. Pour ceux qui aiment la viande, tout est fait pour montrer les différentes variétés de mets et de plats qui peuvent être préparés avec un dragon. C'est absolument absurde, mais çà à l'air résolument bon.

En bref, ce titre qui sortira le 4 mars 2020 chez Pika édition, est un peu l'outsider des quatre. C'est un peu la bonne surprise pour terminer ce top 4 !

 

Planche Drifting Dragons, Taku KuwabaraC'est vraiment très beau.

 

Dans ce top 4 à suivre cette année, qui aurait pu être un top 5 voire un top 10, mais parfois il faut faire des choix, car sinon on a plus de mains. On retrouve donc le nouveau titre de Naoki Urasawa : Asadora mélangeant fiction et réalité dans un manga à suspense si cher à l'auteur et pour notre plus grand plaisir.

En proie au Silence de Akane Torikai qui nous questionne sur notre société et sur le poids du silence face à des situations extrêmes et extrêmement humaines. Parasite de Hitoshi Iwaaki, cette oeuvre mythique mélangeant fantastique, horreur et poésie à (re)découvrir pour constater que même à l'époque, la question de l'écologie était aussi au centre des préoccupations. Et enfin, Drifting Dragons cette surprise graphique et incroyable d'une histoire qui suit des marins chasseurs de dragons et préparant donc des plats à base de dragons.

 

Recette au Dragon, Taku KuwabaraL'élevage de Dragon est raisonné, et ça à l'air très bon.

commentaires

sNaKe
28/01/2020 à 10:55

Parasite, un de mes animes favoris... votre phrase "Par son côté fantastique et en même temps poétique, il arrive à créer dans la relation entre les deux protagonistes (Migy, le parasite et Shin'Ichi) un fort attachement naturel - sans jeux de mots" est parfait et résume bien ce que j'ai ressenti en découvrant cet anime ;)

Kaladhel
27/01/2020 à 16:37

Parasite est un des mangas qui m'a le plus marqué quand je le lisais au lycée. Encore aujourd'hui je ne trouve fort et percutant. Très heureux de cette réédition.

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