Intelligences Artificielles : critique matricielle

Créé : 8 mars 2019 - Simon Riaux
Simon Riaux | 8 mars 2019
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Sujet de SF devenu marronnier d’une presse en mal de sujet, volonté de vulgarisation, dessin (faussement) naïf, sur le papier, Intelligences Artificielles avait tout du projet gentiment opportuniste conçu pour moissonner facilement le portefeuille du bédéphile connaissant peu le sujet. Mais l’ouvrage de FibreTigre, Héloïse Chochois et Arnold Zephir vaut bien mieux que cela.

 

INTELLIGENCE MATRICIELLE

En quelques mois, les gros titres, débats et déclarations tonitruantes concernant l’intelligence artificielle se sont multipliées, allant jusqu’à saturer un espace médiatique généraliste finalement très peu au fait du sujet. Une situation qui permet à des politiques de faire de grosses embardées généralistes, à des lobbyistes déguisés en prospectivistes de raconter absolument n’importe quoi (coucou Laurent Alexandre), tout en rendant difficilement audible la parole de ceux qui font de leur mieux pour penser les changements à l’œuvre (coucou Eric Sadin et Bernard Stiegler).

Et du coup, les publications à prétention vulgarisatrices pullulent. Par conséquent, quand on en croise une qui a plus à proposer qu’un best-of de contre-vérités approximatives, on se met en joie et c’est justement ce qui se passe avecIntelligences Artificielles, publiée chez Delcourt. Une mise au point toutefois : la bande-dessinée s’adresse aux curieux, à ceux qui entendent se pencher sur le sujet de manière ludique et sérieuse, mais pas aux fins connaisseurs, qui pourront apprécier l’intelligence et la clarté du propos, mais n’y trouveront rien de révolutionnaire conceptuellement.

 

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Intelligences Artificielles démarre avec un happening publicitaire, alors que les fondateurs d’une entreprise spécialisée dans la conception d’IA décident de participer à une émission de télé-crochet afin d’y présenter Yurie, leur IA capable d’improviser de la poésie. L’expérience déroute, provoque et rencontre un grand succès.

Alors que la lumière est sur eux, se manifestent quantité d’opportunités : reproduire l’esprit d’un fils décédé pour une mère éplorée, remplacer des employés de tâches subalternes grâce au deep learning, émuler le style d’auteurs disparus pour continuer leur œuvre, ou encore envisager de confier des tâches politiques administratives à des super I.A.

 

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DEEP READING

Autant de thèmes souvent abordés, mais ici finement rassemblés via le prisme d’une entreprise dynamique et en quête aussi bien de profits que de reconnaissances. Chaque volet se complète, les facettes s’enchaînent avec pertinence. Plus important, Intelligences Artificielles parvient à expliciter quantité de clichés, à battre en brèche plusieurs stéréotypes, et à éclaircir bien des notions.

La bande-dessinée accomplit cette belle réussite lors de ses séquences narratives, mais aussi (et c’est plus surprenant) à l’occasion d’apartés techniques et scientifiques, qui entendent vulgariser des points de maths, de sciences, voire de codage, loin d’être évidents.

 

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Et c’est là le grand succès de l’ouvrage. Dites-vous que l’auteur de ces lignes n’était pas franchement familier des notions de structuration vectorielle, et que contre toute attente, il a réussi à se passionner le temps de quelques pages pour la question, sans AVC à la clef.

Et si Intelligences Artificielles parvient à s’extraire si aisément de la niche du machin vulgarisateur conçu à la va-vite, c’est grâce à sa mise en scène. Pas tant son dessin ou son encrage, tous deux simples, voire simplistes, mais bien grâce au découpage, qui sait générer des respirations appréciables entre narration et explications, concepts et incarnations.

De même, l’ordination des cases parvient à créer des effets d’écho, de métaphore, à la manière d’un accélérateur de particules. Et c’est là que se niche, derrière la malice, une certaine beauté, une poésie, presque accidentelle, qui confère au travail de FibreTigre, Héloïse Chochois et Arnold Zephir une poésie neuronale touchante.

 

Sous ses dehors de simple bande-dessinée vulgarisatrice au trait attendu, se cache un réseau de réflexions passionnantes, brillamment illustrées, doublées d'intermèdes explicatifs exigeants et salvateurs.

 

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