Jusqu'au dernier : un one-shot en BD qui vise juste et fait honneur au western

Simon Riaux | 30 octobre 2019
Simon Riaux | 30 octobre 2019

L’âge d’or du western semble bien loin quand on évoque le cinéma. Mais du côté de la BD, les colts n’ont pas fini de faire parler la poudre, comme en témoigne Jusqu'au dernier, publié par Bamboo et dans toutes les bonnes librairies dès le 30 octobre.

GREAT DEAD REDEMPTION

Comment, dans l’encombrement actuel, parvenir à tirer son épingle du jeu au pays des tueurs solitaires, des solitaires revanchards et autres rangers bourrus ? On ne compte plus les rééditions ou nouveautés désireuses d’attirer à elles des lecteurs, certes affamés d’épopées et de Nouvelle Frontière, mais forcément divisés par une offre pléthorique, et parfois un chouia opportuniste. On ne sait si Jusqu'au dernier y parviendra, mais la bande dessinée possède toutes les munitions pour y parvenir.

Nous y suivons Russell, qui dirige des convois de bétail depuis plusieurs décennies, et sent poindre l’épuisement autant que la lassitude. Peu de temps après avoir recueilli le fils d’un de ses amis décédés, il se retrouve coincé entre son désir de vengeance, la fin annoncée de sa profession et l’appât du gain dément d’une minuscule bourgade prête à toutes les extrémités pour sécuriser son avenir.

 

photoImpressionnantes premières planches

 

La première force de la bande dessinée est de dépasser les clichés sans s’en affranchir. Jusqu'au dernier contient son lot de tireur à la trogne en biais, de notables corrompus, de poivrots consanguins et de mercenaires compromis. Le scénariste Jérôme Félix connaît bien son affaire, se plaît à embrasser ces identités remarquables du genre, pour les disposer avec intelligence. Ainsi, il revient à la dimension originelle des cowboys, simples garçons vachers que la démocratisation du chemin de fer va précariser.

C’est cette révolution industrielle, évidemment libérale, qui va atomiser tout le tissu social américain, mettant ses membres face à un dilemme moral insoluble : voir leur métier (et donc leur situation financière dépérir) ou sombre dans la prédation pour survivre au sein d’une nature hostile. Ainsi, la toile tragique dans laquelle se voient englués les protagonistes est d’autant plus efficace qu’elle semble implacablement logique, nuancée.

Les habitants de Sundance sont peut-être des couards prêts aux pires compromissions, tandis que Russell acceptera de commettre les pires horreurs pour étancher la rage qu’il traîne depuis de trop longues années. Chaque camp voit ainsi gonfler puis exploser ses passions ravageuses le temps de ce tome unique, qui a en outre retenu les grandes leçons des classiques de John Ford et Howard Hawks.

Point besoin ici de massacre surarmé, de fusillade interminable, c’est toujours l’évolution des personnages qui induit l’inévitable saillie de violence, et cette dernière laisse le spectateur la gorge sèche. Enfin, le récit prend soin de toujours faire passer les émotions et le drame avant le spectacle ou la satisfaction bourrine du lecteur.

 

photoUn certain art du découpage

 

TOUCHE PAS À MON COLT

Jérôme Félix est en cela parfaitement secondé par le dessin de Paul Gastine. C’est le scénariste qui a repéré le dessinateur, collaborant avec lui depuis plusieurs années et lui offrant ici l’occasion de donner la pleine mesure de son talent. En effet, le western, genre taiseux par excellence, auréolé de ses incarnations cinématographiques, est un des genres qui exige la plus grande maîtrise en matière de découpage.

Parce qu’il demande de jongler entre des géographies multiples (décors intérieurs, espaces sauvages, spatialisation des discussions ou duels…), mais également parce que le format bande dessinée, à fortiori dans un one-shot comme c’est le cas ici, condamne à un sens de l’ellipse, du condensé, très difficile à manier. Et dès les premières planches de Jusqu'au dernier, Paul Gastine fait preuve d’une maîtrise impressionnante. La quantité d’information contenue dans chaque case, leur orchestration et très concrètement leur mise en scène, assure au récit une densité de chaque instant, y compris dans les quelques plages de calme que réserve l’intrigue.

Le dessinateur parvient en outre à accompagner idéalement les différentes ruptures de ton qui parsèment l’œuvre et la plonge, crime après crime, dans une tragédie crépusculaire. Tout comme ce scénario qui se plaît à surprendre, tout en demeurant implacablement logique, l’angle d’attaque, les couleurs et la tonalité du trait varient, poussant encore l’immersion. Entre Giraud (Blueberry) et Vance (XIII), il propose une œuvre maîtrisée de bout en bout, qui règle son pas dans celui de ses glorieux pairs, sans oublier de s’affirmer comme une belle réussite.

 

photo

photoChez Bamboo, collection Grand Angle, à partir du 30 octobre

Résumé

Un one-shot qui vise juste, en se concentrant sur un évènement particulier, aux conséquences sordides, qui va faire de ce récit en apparence classique un grand western désenchanté, magnifié par un découpage et un jeu de couleurs absolument magnifiques.

commentaires

Nico1
24/11/2019 à 07:52

Un chef d'oeuvre!

Geoffrey Crété - Rédaction
31/10/2019 à 17:41

@...

C'est un petit bug d'affichage, lié à un autre article, navrés !

.....
31/10/2019 à 17:29

Pourquoi mentionner netflix en sous titre du lien ??
J ai espere une adaptation en serie grace a ce sous titre vaseux......

Cobalt
30/10/2019 à 16:36

Le dessin des environnements me fait penser à Blueberry et Buddy Longway, fibre nostalgique activée= achat et lecture.

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