FIF de Saint-Jean-De-Luz : La Nuit venue - critique VTC

Christophe Foltzer | 8 octobre 2019 - MAJ : 09/10/2019 16:55
Christophe Foltzer | 8 octobre 2019 - MAJ : 09/10/2019 16:55

Quand la Ville Lumière montre son côté sombre une fois La Nuit venue, il reste encore quelques étoiles pour tenter de s'échapper et de vivre...

La première grande qualité de La Nuit venue, premier long-métrage de Frédéric Farrucci, c'est de faire peu de cas des références que l'on pourrait lui sortir. Certes, avec cette histoire de chauffeur de VTC parisien, on pourrait évidemment penser à Taxi Driver (sans l'aspect paranoïaque) ou encore Collatéral (sans l'aspect thriller), mais Farrucci décide au contraire de s'émanciper rapidement de ses modèles en se concentrant essentiellement sur ce qui semble l'intéresser. Moins le parcours d'un homme et d'un couple en devenir, c'est avant tout une époque et une ville qui sont au coeur de son récit.

Paris, en l'occurrence, la nuit, dans ses zones d'ombres, sales et qu'on ne veut pas trop voir. Le Paris des immigrés clandestins, de la mafia, des migrants et des receleurs, tous contraint par un système étouffant et qui se cannibalise lui-même d'adopter cet état d'esprit à la limite de l'humain pour avoir une chance de survivre, à défaut de pouvoir vivre.

 

photo La nuit venueFrédéric Farrucci et son casting (Crédits photo : FIF)

 

 

PARIS BY NIGHT

Il en résulte, ainsi, une ambiance pesante, voire étouffante par moments, à ciel ouvert ou dans de grands hangars symboles d'un collectif oppressant, alors même que le plus petit espace confiné se transforme en parenthèse, en bulle d'air, là où, enfin, l'humain peut de nouveau exister. C'est dans cette optique que nous faisons connaissance avec Jin (très bon Guang Huo), immigré chinois clandestin, chauffeur de VTC pour le compte de la Triade, qui croise un soir le chemin de Naomi (excellente Camélia Jordana), fille de la nuit, qui lui propose de devenir son chauffeur privé durant ses virées nocturnes. De leur rencontre va naitre une histoire interdite, capable de les emmener enfin vers la lumière du jour, mais qui menace à chaque instant de les faire plonger encore plus profondément dans les ténèbres.

À partir de ce postulat somme toute très classique, déjà vu et qui ne laisse que peu de surprise quant à son issue, Frédéric Farrucci parvient néanmoins à livrer un premier film passionnant et très abouti sur le plan narratif et technique (à un ou deux passages près) qui ne se sert de son synopsis et de sa romance, heureusement, que pour nous raconter quelque chose d'autre, de plus contemporain et de plus important.

 

photo La nuit venueGuang Huo et Camélia Jordana

 

LIGNES DE FUITE

À travers l'histoire entre Jin et Naomi, c'est avant tout un état des lieux sur les zones d'ombre de la Capitale et, à travers elle de la société occidentale. D'une ville sourde et aveugle face à la misère humaine et sociale, privilégiée et qui n'hésite pas, pour son propre confort, à permettre toutes ces dérives à la limite de l'esclavage moderne. Il en résulte à ce titre une réflexion très intéressante entre le collectif à la chinoise (perverti parce que tout est sous contrôle de la mafia, jusqu'au-delà des mers) et l'individualisme strictement occidental (qui n'est pas mieux tant, du coup, cela pousse à reproduire le schéma de domination).

On y parle aussi de course à la performance, d'ultra-libéralisme triomphant qui force à la précarisation, d'Uberisation de la société évidemment et de toutes les dérives que cela permet.

 

Photo Camélia JordanaCamélia Jordana (image non issue du film)

 

Au milieu de ce constat douloureux parce qu'il se produit tous les jours sous nos yeux et que, parfois, nous refusons de le voir, Frédéric Farrucci a l'intelligence de ne pas proposer de réponse toute faite, de ne pas entrer dans un discours moralisateur et surtout de ne pas se perdre dans le cliché niais de l'amour triomphant de toutes les épreuves. Et c'est peut-être pour cela que, dans ses moments les plus doux, La Nuit venue fonctionne aussi bien, parce qu'il nous repose, nous offre un peu de beauté avec énormément de mélancolie derrière.

Une ambiguïté que l'on pourrait d'ailleurs élargir à tout le film tant il évolue constamment sur une ligne très fine et ambivalente où la confiance dans le rapport à l'autre n'est jamais complètement acquise, mais où l'espoir est l'ingrédient essentiel pour continuer à avancer. Un espoir qui oblige à remettre en question le système qui nous emprisonne, face à un futur incertain et peut-être tout autant oppressant. Mais au moins, ce sera différent.

 

Si La Nuit venue n'échappe pas à quelques défauts purement formels, son propos, sa thématique et son interprétation en font un premier film fort et percutant par moments, beau et mélancolique à d'autres, pour un ensemble cohérent et passionnant. On a connu pire démarrage de carrière.

 

Affiche Festival Saint Jean-de-Luz 2019 (Catherine Corsini présidente)

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