Cannes 2018 : critique à chaud de Donbass de Sergei Loznitsa (Un Certain Regard)

Simon Riaux | 9 mai 2018 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 9 mai 2018 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Sergei Loznitsa n'est pas ce qu'il convient d'appeler un gros déglingo de la marrade. Le réalisateur de Dans la Brume ou Une Femme Douce s'est en effet imposé comme un conteur lancinant et âpre, dont les récits claquent souvent comme autant d'échos entêtant d'une inhumanité que nos sociétés tentent d'oublier.

 

DRÔLE DE GUERRE

Pour autant, le cinéma de Sergei Loznitsa ne correspond pas à la caricature coloriste souvent colportée dès qu'il est question d'oeuvres d'Europe de l'Est présentées au sein de grands festivals. Au contraire, sous ses airs de chronique rugueuse et naturaliste, le métrage se déploie rapidement à la manière d'un kaléidoscope imprévisible, violent et profondément surréaliste. La guerre d'opposition et d'usure menée en Ukraine par la Russie, spécifiquement dans la région du Donbass, prend des airs de descente de mauvais trip. Manipulation, excitation des foules, exactions violentes, assauts bureaucratiques : le conflit semble muter en permanence et toujours dissimuler sa véritable nature, son but authentique.

C'est le principe qu'assume Loznitsa et qui guide le film, dans son découpage et son montage. On suivra donc, au gré d'un récit faussement chaotique et éclaté, les schrapnels d'un conflit qui n'épargne personne, tord les consciences et désarticule les corps. Structuré autour de longues séquences elles-mêmes ordonnées par de simili-plans séquences virant régulièrement au grotesque ou à l'insoutenable, Donbass met en lumière l'abominable absurdité d'un affrontement devenu quasiment invisible aux yeux d'un monde occidental qui fit ses choux gras de son avènement.


BALLES PERDUES

Le résultat est saisissant, tant certains passages détournent les oripeaux de crudité dont se pare initialement le métrage. Noces militarisées et cauchemardesques, reportage en immersion où prime le non-sens, vagabondage délirant d'un quidam réalisant que l'armée le prive avec cruauté de ses biens, la vérité se dérobe un peu plus à chaque instant, jusqu'à faire du tournage d'une campagne de propagande la scène d'un crime fou et odieux. Sergei Loznitsa est une nouvelle fois impeccablement maître de ses effets, capable à chaque instant de surprendre et d'effarer, devant l'horreur cristalline du spectacle qu'il déroule.


On regrettera simplement que le metteur en scène appuie parfois bien trop son propos, cédant la répétition, ou amoindrissant la puissance d'arrêt de son film à l'aide de chevilles scénaristiques un peu voyantes (les bombardements ont bon dos). Enfin, il émaille sa désespérante mosaïque d'une poignée de saynètes brutales qui alourdissent et diluent le propos, plus qu'il ne le souligne. Au final, Donbass s'avère moins évidemment définitif que Dans la brume ou Une femme douce, mais demeure une proposition puissante d'un étonnant cinéaste et une très solide proposition d'ouverture pour la sélection Un Certain Regard.

3,5/5

 

Affiche officielle

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