Comancheria : rencontre avec le réalisateur de Perfect Sense et de l'excellent western Cannois

Simon Riaux | 22 mai 2016
Simon Riaux | 22 mai 2016

Sélectionné à Un Certain Regard avec Comancheria, son film le plus abouti à ce jour, David Mackenzie était de passage en France pour assurer la promotion du film suite à sa présentation lors du Festival de Deauville. L’occasion d’une rencontre passionnante.

Vous ne connaissez peut-être pas son nom, mais David Mackenzie est l’auteur d’un corpus de plus en plus étoffé, bourré de morceaux de cinéma remarquables. De Toy Boy, en passant par Perfect Sense ou Les Poings contre les Murs, le metteur en scène écossais a conçu une filmographie sensible et protéiforme, dont la dernière entrée est un néo-western surpuissant et référentiel.

 

Cannes 2016

 

 

A colt et à cri

« Comancheria était le titre originel. Je suis très honoré que ce soient les français, qui aient choisi de revenir au titre d’origine. Ce sont les exécutifs américains qui ont fait ce choix. Aux Etats-Unis, ils « testent » les titres, et ils ont estimé que cette proposition, Hell or High Water fonctionnait mieux sur le public. (…) Mais avec Comancheria, on rentre vraiment au cœur du territoire américain, ce qui est le projet du film par extension. C’est évocateur, on pense à ces territoires, perdus, repris, volés, c'est un espace dévolu aux damnés. Et j’aime les titres qui tiennent en un mot. »

En un mot peut-être, mais pas en une seule idée. Car le métrage, à l’affiche duquel on retrouve Jeff Bridges, Chris Pine et Ben Foster est aussi une réflexion implacable sur les dérives sociales d’un système capitaliste devenu cannibal.

 

Cannes 2016

 

Et si David Mackenzie fait d’abord mine d’esquiver la question du cinéma engagé, il ne s’y trompe pas en décrivant ses précédents travaux. Là où on n’aura trop souvent vu qu’une rom-com un peu amère, le cinéaste a voulu raconter avec Toy Boy une plongée destructrice « dans le ventre de la Bête », où le soleil ferait diversion.

"On trouve la même bête dans Comancheria. C'est aussi le ventre d'où vient le personnage masculin de Rock'n Love, ce qui le fait agir comme un con avec la jeune femme à laquelle il est enchaîné. C'est une idée que je traite de manière plus ou moins frontale, mais j'espère, toujours sans manichéisme."

Quand on le rencontre, on ne sait trop si David Mackenzie est un doux colosse ou un géant aux pieds d’argile. L’écossais paraît timide, réservé, mais sitôt la mécanique de son cinéma abordée, ses yeux s’illuminent, les jointures de ses mains blanchissent, tandis que son débit de paroles passe en surmultipliée.

 

Photo

 

« Romantic Disasters »

« Mes films, depuis le premier, sont des désastres romantiques. Depuis Young Adam. Ou plutôt des tragédies romantiques. Même si l’amour, dans le sens traditionnel, n’est pas toujours la focale. Je vois le tout comme une œuvre, même si j’ai trop le nez dans le guidon pour avoir une vue d’ensemble pertinente.

Mon plaisir c’est de m’insinuer dans un cinéma de genre, de faire mon trou, puis de me m’étendre et de repousser les frontières étroites du genre en question. J’aime y injecter d’autres idées. »

 

Perfect sense

 

Pour autant, Mackenzie est très loin de se concevoir comme un pur cinéaste artisanal. S’il fait mine de s’effacer devant ses sujets et leurs personnages écorchés, c’est pour mieux les servir et leur permettre de croître.

« Il faut servir le projet au plus proche de son ADN. Au plus près de son noyau. Par exemple pour Les Poings contre les Murs, on cherchait un décor unique. Parce que ça me semblait être la clef de l’authenticité du film, le meilleur moyen de le rendre crédible et cohérent. On y est arrivés. Et ça a changé toute la mise en scène, toute la direction d’acteurs, et l’atmosphère sur le plateau.

Peu importe votre style, quand ce que vous avez en face de vous, ce n’est pas un décor, mais ça (il frappe contre le mur avec son poing). Tout change. Et l’idée n’est plus d’imposer une signature avec sa caméra.

 

david mackenzie sex scene

Toy Boy - 2009

A l’inverse, je ne dis pas que développer un style propre est absurde. A Deauville j’ai vu le dernier Todd Solondz, Le Tekkel, et dès la première séquence, on sait qui est le réalisateur. Ça peut avoir du sens, mais ce n’est pas comme ça que je fonctionne comme metteur en scène. »

 

Pas de Tekkel pour Mackenzie

Signe que le metteur en scène fait preuve d’une curiosité à toute épreuve (il est déjà passé par le drame, le western, la comédie musicale ou encore la SF apocalyptique), il évoque avec simplicité comment il pourrait s’insinuer dans le cinéma fantastique.

« Le surnaturel m’intéresse beaucoup. Je repense à ce que disait Kubrick, que The Shining était son film le plus optimiste, parce qu’il présupposait l’existence du fantastique. Un copain à Los Angeles n’arrête pas de me parler du Poltergeist qu’il a dans sa maison. Si on l’envisage comme ça, comme quelque chose de réaliste, qui surgit du quotidien, ça m’intéresse beaucoup. Ce sont juste les vaisseaux spatiaux qui m’ennuient. »

 

Jack O'Connell David Mackenzie

Les poings contre les murs - 2014

 

Vaisseaux spatiaux qui l’agacent d’autant plus que le metteur en scène s’assume comme un réalisateur « du milieu », attaché à des productions centrées sur leur scénario, leur désir de cinéma, et pas les exigences délirantes d’un box-office, avide de giga-blockbusters.

« Si ce film marche, il fera de la place pour un autre film de ce type, avec un budget moyen. Mais on est dans une délicate position. C’est compliqué de faire exister ces films, qui coûtent quelques dizaines de millions de dollars, et la pression est de plus en plus forte. »

 

Western social ?

Comancheria, film engagé ? Oui, au moins autant que Les Raisins de la Colère, avec lequel le film entretient une très forte parenté, dans son américanité et sa description d’un capitalisme aveugle, broyant le corps social. Des idées qui seront au cœur de ses prochains projets.

 

Jack O'Connell David Mackenzie

 Les poings contre les murs - 2014

 

« Je vais faire un pilote, au Canada, pour une série dont le tournage commence la semaine prochaine. On y parle de fermiers en grève dans les années 30 et des Pinkertons, payés pour briser la grève. Il y est question de lutte de classes, de drames familiaux et de la manière dont la nation américaine s’est forgée dans ces confrontations.

Ça m’angoisse d’aller un peu trop loin là-dedans. Mais tous les films sont politiques. Top Gun, c’est politique. A partir du moment où vous occupez un espace narratif vous faites de la politique. Si vous commencez à raconter une histoire humaniste, où vous vous restez collés aux personnages, vous allez nécessairement faire un cinéma politique. En revanche, verser dans l’analyse politicienne et le tract ou le militantisme, ça ne m’intéresse pas. Personne n’attend que je mette à prêcher. »

 

Cannes 2016

commentaires

Kiddo
14/09/2016 à 18:23

Mackenzie est ce genre de real sur-doué, avec une filmographie impressionante (Young Adam, Starred up, Perfect sense...) mais qui vole constamment sous le radar...
Ce qui n'est pas plus mal au final.

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