Danny Boyle : Interview pour Trance

Perrine Quennesson | 8 mai 2013
Perrine Quennesson | 8 mai 2013

Il entre dans la pièce, hume l'odeur de la cigarette que je venais de terminer. Une drôle de tête, qu'il fait alors. Pardonnez-moi pour le désagrément. « Vous en avez une pour moi ? » dit-il en guise de réponse à mes excuses. C'est ainsi que commence l'interview pour son dernier film Trance, à la fenêtre qui refusait de s'ouvrir vraiment d'un hôtel près des Champs. Détenteur d'un Oscar et réalisateur culte de Trainspotting, Danny Boyle semble avant tout, dans sa gestuelle et sa façon de parler, rapides, pleines d'expressions et de surgissements, être un anglais (l'accent ne saurait mentir ici) passionné et farouchement à l'écoute de ceux qui veulent bien en parler. Cela aurait pu durer des heures, je ne les avais malheureusement pas mais Danny Boyle, tout en digressions, c'est sur Ecran Large.

 

Comment ce scénario est-il arrivé jusqu'à vous ?

Après le premier film que l'on a fait, Petits meurtres entre amis, qui a été un vrai succès en Angleterre - Rien à voir avec ici, la recette de ce film en France fut incroyable, enfin peu importe. Mais c'est tout de même le seul endroit où cela a mieux marché  que pour Trainspotting qui lui avait eu bien plus de succès partout ailleurs, enfin je m'égare - Il y a ce type, Joe Ahearne, qui m'a envoyé un script intitulé Trance. Et je me suis dit « Je vais le faire, je l'adore » car j'aime l'idée qu'une femme soit au centre du récit. Car ce sont des films difficiles à trouver où, à la fois, une femme mène l'histoire et où il s'agit d'un long-métrage mainstream comme un thriller. Mais il ne voulait pas que je le réalise, il voulait le faire lui. Je lui ai dit que c'était très difficile car il n'avait aucune idée de comment s'y prendre mais finalement, plusieurs années plus tard, il l'a fait en téléfilm, avec un tout petit budget et ce qui l'a contraint à faire beaucoup de changements. Mais je n'ai jamais pu oublier ce scénario car il est très difficile d'en trouver des semblables. Et même si j'ai travaillé avec de formidables actrices Tilda Swinton, Virginie Ledoyen, Rose Byrne, Naomie Harris, Kerry Fox, Kelly MacDonald, elles n'ont jamais été le moteur du film. Donc j'ai demandé à John Hodge - qui a écrit, entre autres, Trainspotting et Petits meurtres - de travailler sur le script, ce qu'il a fait pendant deux ans environ. Donc, oui ce fut une longue période de gestation mais, j'insiste, c'est vraiment difficile de trouver une histoire où une femme est au centre et qui soit assez grand public.

 

D'ailleurs c'est la première fois qu'une femme est votre « héros ». D'habitude vos personnages centraux sont des jeunes hommes en pleine vingtaine ou début de trentaine...

Oui et j'ai adoré ça car j'ai deux filles qui ont une vingtaine d'années et elles avaient été très claires sur le fait qu'elles étaient déçues de ne m'avoir jamais vu faire un long-métrage comme ça. Elles adorent des films comme Zero Dark thirty - tiens, en voilà un, de Kathryn BigelowJessica Chastain est le moteur du récit - mais c'est difficile et terriblement injuste, en particulier pour les actrices aux Etats-Unis et même partout dans le monde d'ailleurs. Elles sont aussi douées que les acteurs et elles sont nombreuses mais il n'y a pas de rôle...

 

Et cela a-t-il changer votre façon d'aborder un personnage ?

Non, pas vraiment, c'est la même chose. La dynamique est différente, que l'on prenne Tilda Swinton ou Virginie Ledoyen, il y a toujours une dynamique différente aussi. Mais la différence entre hommes et femmes particulièrement n'est pas vraiment visible.

Le film est un thriller psychologique mais il contient de nombreux archétypes cinématographiques comme la Femme Fatale, ceux du Film Noir... Comment êtes-vous parvenu à tout mélanger de façon cohérente ?

C'est ce qui est fun : jouer avec les genres. (Il va jeter sa cigarette). Donc, on a fait Slumdog qui a été un gros succès et le film suivant, 127 heures, était aussi à destination des Oscars. En effet, pendant la période des prix, vous devez avoir une nomination car c'est le seul moyen pour que les gens aillent voir votre film. Vous pouvez facilement être pris dans ce cycle de deux ans et je voulais en sortir, il le fallait, ne serait-ce que pour retrouver les raisons pour lesquelles, au départ, nous avions fait un film comme Slumdog. D'ailleurs, Slumdog, à l'époque, était juste un film indien, pas particulièrement attendu. Il faut être en dehors de portée du radar et j'aime ça. C'est pour ça que nous avons conçu notre film Trance ainsi, pour qu'il coûte moins de 20 millions et que l'on en garde le contrôle. Jouer avec les genres, dans un sens taquin, savoureux, était génial, vraiment. Donc, on démarre avec un film de casse et tout le monde se dit que ça va être L'Affaire Thomas Crown et il semble que le narrateur va vous guider à travers cette histoire. Et, évidemment, ça ne se passe pas comme ça (il éclate de rire), il est même très peu fiable et ce pour plein de raisons! C'est intéressant de prendre un trope comme la Femme Fatale et de le transformer un peu. Ici, elle n'est pas une habituelle blonde glaciale mais elle joue ce jeu-là à un moment donné pour obtenir ce qu'elle veut des hommes. Son histoire est donc bien plus intéressante et torturée que celle de la classique blonde glaciale. La Femme Fatale est un concept misogyne donc elle joue ce concept misogyne, celui de la femme manipulatrice et sensuelle mais ses raisons pour le faire sont complètement sincères, nécessaires et importantes. Donc oui, c'est amusant de plonger dans les genre et de les tordre un peu. C'est vraiment ce qu'on a essayé de faire.

 

Le scénario a de multiples twists, tiroirs et faux semblants. Vous avez eu l'occasion de le lire plusieurs fois pour réaliser Trance mais pas le public qui vient voir le film. Comment faire pour que celui-ci le comprenne dès la première vision ?

Oui, je sais ! C'est un challenge de faire ce genre de film car, évidemment, vous êtes très familier avec le scénario, comme sur n'importe quelle réalisation, vous en connaissez la moindre nuance. Mais vous ne pouvez pas être sûr de ce que les spectateurs savent, d'où ils en sont, s'ils sont perdus depuis trop longtemps même s'il est important qu'ils le soient un peu quand même. Et les personnes avec qui vous travaillez sont également trop familières avec le script donc voient le film différemment. Mais ce qui est intéressant c'est que nous l'avons tourné pendant que nous préparions les Jeux Olympiques et que nous ne l'avons monté qu'après les JO. Donc il y a une interruption de 6 mois qui fut particulièrement utile car cela nous a permis de l'oublier un peu. Vous pensez que vous n'avez rien oublié mais en réalité, si. Vous avez perdu un peu de cette familiarité. Donc la première fois qu'on l'a vu, dès que nous sommes revenus, c'était une sorte d'assemblage - non, plus que ça, une sorte de bout à bout -, j'ai vite réalisé que nous n'avions donné aucun indice. C'est quelque chose qui fait assez peur, l'idée de trahir l'histoire. Mais là rien du tout ! Donc nous sommes immédiatement allés en mettre quelques uns car ça fait aussi partie du plaisir du spectateur : savoir que quelque chose n'est pas normal grâce quelques indications qui vous le laissent penser. Puis nous avons fait ce que la plupart des réalisateurs détestent : un test-screening. Ce qui est très utile dans le cas de ce type de films. Car c'est la seule et unique chance que vous ayez de vous asseoir derrière un groupe de personnes qui ne savent absolument rien de ce qu'ils vont voir et d'observer leurs réactions, de voir s'ils sont capables de suivre. Ce fut donc très utile, on en a fait 3 aux Etats-Unis. Quand les gens parlent après, ils deviennent très vite gênés et n'osent plus rien dire, je ne vois pas bien l'utilité de ces discussions mais juste l'expérience de les voir regarder, le rythme qui s'en dégage... Ils n'ont pas besoin de dire qu'ils ne suivent pas, on le sent, ou quand on ne donne pas assez d'infos ou qu'en donne trop... Enfin, ça a beaucoup aidé. Mais l'un des challenges à faire un film pareil c'est de savoir ce qu'il faut donner, garder. C'est comme, par exemple, cette fameuse histoire avec Sixième sens de M. Night Shyamalan et cette célèbre réplique « Je vois des gens qui sont morts ». Il n'en voulait pas dans son film car il s'était dit que tout le monde allait deviner la fin tout de suite. Mais tout le monde lui a dit de la garder et c'est grâce à elle que l'on est si « Oh ahahahah » (il imite quelqu'un qui est à la fois surpris et angoissé) et c'est elle qui vous permet d'être aussi surpris à la fin. Donc, on ne sait jamais vraiment quel est le juste dosage avec des films comme ça.

 

Comme l'indique le titre du film, celui-ci parle de l'état de transe où l'esprit prend le pouvoir sur le corps. C'est quelque chose qui vous tient particulièrement à cœur, le pouvoir de l'esprit car c'est aussi un thème que l'on retrouve beaucoup à travers votre filmographie ?

Tout à fait. Un de mes réalisateurs préférés est Nick Roeg qui a fait une série de films dans les seventies, des films extraordinaires : La Randonnée, Ne vous retournez pas, Enquête sur une passion, L'Homme qui venait d'ailleurs et un long-métrage incroyable avec Gene Hackman - sûrement son meilleur rôle -, Eurêka. Roeg est un cinéaste psychologique et il utilise les techniques du cinéma pour explorer la psyché. Et la technique est que, quand vous regardez un film, tout est au temps présent, et ce à moins que le réalisateur ne vous fasse comprendre que c'est un souvenir en faisant un flou, en passant en sépia ou en utilisant un effet sonore. Peu importe, vous acceptez qu'il s'agisse du présent, car le cinéma est le temps du « maintenant » mais chez Roeg, tout est fluide et mélangé : passé, présent, futur, imagination, illusion, réalité. Rien n'est immédiat. Il m'a particulièrement influencé. Et bien sûr la transe est normalement initiée par un signal qui semble dire « ne vous inquiétez pas, ceci est une transe ». Et c'est très clair au début de Trance quand le personnage de James McAvoy est avec le groupe. Puis de moins en moins. Tiens il est dans la campagne française, tiens il est enfermé dans l'appart de Vincent Cassel : tout devient le présent, l'instant T. Nous avons essayé d'introduire la notion de « non-temps » où passé, présent et futur se confondent.

 

Vous êtes l'un des pionniers de la réalisation en numérique et récemment, on a appris que Kodak puis Fujifilm ont arrêté de fabriquer de la pellicule. Pensez-vous que c'est une évolution naturelle ou regrettez-vous l'absence de choix à venir, désormais, en terme de support, pour un réalisateur ? 

Je sais...Vous vous rendez compte à quelle vitesse c'est arrivé ? Ça a toujours fait peur. 28 jours plus tard était le premier film grand public tourné en numérique. Et c'était en quoi, 2001, 2002 ? Donc c'était il y a à peine 10 ans. Tout le monde comparait le numérique et la pellicule. Puis, soudainement, c'est comme si on était parti faire les JO et le temps qu'on revienne, c'était fini. Les labos avaient fermé. C'est dur. Je pense que le vrai problème est la télévision en HD car vous pouvez voir n'importe quel film et l'image est consternante, ça en ôte tout le mystère. Mais bon, on ne peut pas être réac, ni conservateur, on ne peut pas résister au changement. Car le changement est inévitable et il va produire des choses merveilleuses. La preuve par le passé : les films ont arrêté d'être muets puis ils sont passés à la couleur... Donc c'est inévitable et je pense qu'il y aura toujours des gens de cette génération qui le regretteront mais les futures générations, non. Car la technologie sera améliorée et l'image sera ce que l'on veut qu'elle soit, elles sauront comment s'en servir et elles ne seront plus soumises par les anciens codes. Il y aura du deuil, des requiem mais bon, on ne peut pas lutter.

 

Et vous avez mentionné 28 jours plus tard, alors quoi de neuf au sujet de 28 mois plus tard ? 

Nous avons quelques idées mais il y a une série en ce moment appelée Walking Dead qui est énorme. C'est genre la plus grande série aux Etats-Unis actuellement. Et certes, ce n'est pas la même histoire mais c'est très proche et il y a cette notion de semaine et d'évolution de la catastrophe. Donc pour l'instant, c'est dans les limbes et on va attendre de voir ce qui arriver à l'intérêt que les gens portent aux zombies. Si l'appétit est toujours là ou s'il disparaît...

 

Merci à Isabelle Duvoisin et Mounia Wissinger

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