William Lustig (NIFFF 2011)

Aude Boutillon | 20 septembre 2011
Aude Boutillon | 20 septembre 2011

Ville de Neuchâtel, 08 juillet 2011, 14h. Je m'échappe discrètement de la projection de Guilty of Romance, manquant  avec regret le dernier quart d'heure d'un film bouleversant. Pas de temps pour les sentiments ; quinze minutes plus tard, un grand gaillard bien portant, rougi par l'empressement et tout sourire, me secoue vigoureusement la poigne ; "Bill", me lance-t-il chaleureusement. Un flash-back. Moi, 10 ans, dans mon vidéoclub de quartier, devant la jaquette d'un film que je devine terrifiant, et que je n'oserai pas louer durant des années. Ce film, Maniac. Son réalisateur, William Lustig, Bill pour les intimes. S'ensuit une conversation où pornographie, cinéma horrifique et home-video business font très bon ménage, menée tambour battant par un passionné à l'élocution remarquable. Au terme de cette conversation, une proposition spontanée de m'accompagner en taxi vers notre prochaine projection en commun. Qui a dit que les cinéastes horrifiques étaient des sociopathes taciturnes ?   

 

Parlez-nous de votre découverte du cinéma que vous affectionnez. De toute évidence, vous avez grandi en plein essor du cinéma d'exploitation.

Durant les années 1960 et au début des années 1970, alors que j'étais encore à l'école, il existait une rue à New-York, la 42ème. Des films d'exploitation y étaient diffusés toute la journée, sans interruption. En fait, ma passion a grandi avec ces films que j'ai pu voir sur la 42ème rue. Ce que j'aimais plus que tout, c'était les films européens. Je pouvais déjà dire qu'ils avaient quelque chose de différent par rapport aux films produits aux Etats-Unis. Ils étaient beaucoup plus recherchés. En particulier les films italiens, comme ceux de Sergio Leone. J'ai découvert Le Samouraï de Jean-Pierre Melville, que j'ai trouvé incroyable. J'ai grandi avec des Dario Argento, des Mario Bava, dont j'étais un grand fan.

 

Il ne reste plus grand-chose de ces mythiques salles d'exploitation.

Elles sont toutes fermées. Enfin, elles l'étaient, elles ne le sont plus. Mais elles sont devenus de grands multiplexes mainstream.

 

Qu'est-ce qui vous a amené à faire de votre passion votre carrière ? A quelle occasion avez-vous réalisé votre premier film ?

Dans les années 1970, j'ai commencé une carrière dans l'industrie adulte. A cette époque, ces films faisaient partie d'un véritable cinéma : ils étaient filmés en 35 mm, à l'aide d'un équipement approprié, utilisé dans tout cinéma classique. Ca a été mon école de cinéma ! Naturellement, ma première opportunité de réalisation s'est présentée à moi dans ce business, quand j'avais 21 ans. J'ai donc réalisé mon premier film pour adultes, puis j'ai continué, tout en conservant cette passion pour les films d'horreur, et l'ambition d'en réaliser un jour. Et c'est arrivé pour mes 24 ans, quand j'ai fait Maniac.

 

 

Ca n'a pas été une étape délicate, le passage de l'industrie pornographique au cinéma horrifique ?

Pas du tout ! Il n'y a jamais vraiment eu de transition, en fait. J'étais tellement passionné par le cinéma d'horreur que ça a été très intuitif, pour moi, de passer à la réalisation. J'étais à l'aise.

 

La question se poserait peut-être davantage aujourd'hui.

L'industrie pour adultes d'aujourd'hui est différente. Pour le meilleur ou pour le pire, les films des années 1970 essayaient de construire une histoire, même la performance des adultes en question trahissait leur volonté de devenir acteur, ce qui arrivait, en fait. Il s'agissait plus de réaliser un véritable film que de filmer des scènes de sexe explicites. Aujourd'hui, il n'y a même plus ce prétexte, c'est purement du sexe. C'est devenu très différent. Il n'y a plus de connexion.

 

Revenons à Maniac. Comment cette opportunité s'est-elle présentée à vous ?

L'idée du film a été développée par Joe Spinnel, la star du film, et moi-même. Nous avons rassemblé notre argent, financé le film par nous-mêmes. C'est venu de mon envie profonde de réaliser un film d'horreur, et de l'envie profonde de Joe d'obtenir un rôle principal ! Tous les éléments étaient rassemblés : un groupe de personnes très particulières, très désireuses de produire quelque chose de spécial : la musique, les effets... Tout le monde se pliait en quatre pour faire de son mieux.

 

 

Il parait qu'à l'origine, le film était censé se concentrer davantage sur l'enquête policière, plutôt que sur le tueur.

Ca n'est qu'à moitié vrai. Le film était divisé entre la partie enquête, et la chasse au tueur. Nous avions un acteur, un ami de Joe, qui était Jason Miller (L'Exorciste), et devait jouer le détective. Au final, il n'a pas pu faire le film, donc plutôt que de chercher un nouvel acteur pour interpréter ce rôle, nous avons réécrit le script, et nous avons éliminé la police. Et ça a rendu par accident le film plus intéressant !

 

Et il l'est, car il n'est pas chose courante de voir un film du point de vue du bad guy, mais plutôt depuis celui de la victime, à fortiori à cette époque.

Exactement. Je pense que Maniac a été un des premiers à rompre cette règle. Mais nous ne l'avons vraiment pas envisagé comme ça, c'était un pur accident !

 

Quelle réception a-t-il eu ?

Dès l'instant où il a été terminé, il a été beaucoup aimé par les fans d'horreur, pour la plupart en tous cas, et détesté par les critiques. Les distributeurs l'ont adoré ! Ca n'était pas un succès critique, mais c'était un succès financier et un plaisir pour le public. Ce qui est intéressant, c'est que ces 15 dernières années, l'avis des critiques vis-à-vis du film a changé. Il a aujourd'hui une appréciation qu'il n'avait pas à l'époque.

 

Il faut dire que c'était un film qui sortait du lot, et qui a depuis inspiré beaucoup de jeunes réalisateurs.

Je pense que c'est le cas. On me l'a dit ! Je l'ai entendu de la part de beaucoup de réalisateurs, dont Eli Roth, qui m'a dit combien je l'avais inspiré [présent également au festival de Neuchâtel, NDLR]. Le plus évident, c'est peut-être Alexandre Aja. Il a même dit que la scène de Haute Tension, dans les toilettes de la station-service, était directement le fruit de mon influence.

 

C'est ce succès public, à l'époque, qui vous a permis de réaliser Vigilante ?

Oui, tout-à-fait. Je suis devenu crédible.

 

 

Même plus que ça, vu le casting que vous êtes parvenu à rassembler !

Une fois de plus, c'était une succession d'heureux accidents ! Je pense que quand vous faites un film, vous avez un plan, mais il faut être ouvert aux changements. La plupart des changements peuvent être très bénéfiques.

 

Vous avez qualifié Le justicier dans la ville de « grand-père » de Vigilante.

Oui, ça l'est, mais stylistiquement, Vigilante était surtout inspiré des films de Castarelli et Leone. C'étaient les deux éléments que j'avais à l'esprit en faisant le film, pas le style du Justicier.

 

Vous vouliez donc une sorte de western urbain.

C'est exactement ça. Je l'ai filmé comme un western, j'ai récupéré des caractéristiques des personnages de western, et je m'y suis tenu.

 

Donc pas d'heureux accident, cette fois.

Non, pour une fois, c'est ce que j'ai toujours voulu !

 

Est-ce que vous pensez qu'il a été perçu de cette façon ?

Je ne suis pas sûr. Je ne sais pas si beaucoup de gens ont fait cette connexion, ou peut-être de manière subconsciente. Mais il faut garder à l'esprit que ces films n'avaient pas la renommée et l'appréciation qu'ils ont aujourd'hui. Vous êtes jeune, vous avez certainement grandi avec des personnes qui aimaient ces films. Aux Etats-Unis, ils n'ont seulement gagné en réputation que ces vingt dernières années ! Quand ils sont sortis, ils étaient traités comme de la merde.

 

Les citer comme influences n'était donc pas forcément l'argument le plus vendeur.

Et puis à l'époque, je ne faisais pas énormément d'interviews, il faut dire ! Il n'y avait pas de sites internet, il y avait moins de magazines... Tout ce que je faisais, c'était faire part à mes collaborateurs de ce que j'avais à l'esprit.

 

Ces collaborateurs, partageaient-ils votre culture, vos influences, ou devaient-ils s'adapter à ce que vous leur demandiez ?

Je ne pense pas qu'ils avaient l'engouement de fan que j'avais pour ces films. Pour moi, Le Bon, la Brute et le Truand était le meilleur film de tous les temps. Je ne sais pas si les gens avec qui je travaillais étaient du même avis. Mais j'essayais de les y convertir.

 

Après Vigilante est venu Maniac Cop. Comment s'est présentée l'opportunité d'en réaliser deux suites ?

Vous n'allez jamais dire, dès le début, « je veux faire trois films ». J'ai réalisé le premier, et je savais depuis le début que le concept serait intéressant. Mais de là à dire qu'il pourrait justifier trois films... Je ne pouvais pas en être certain. Aucun film n'est vraiment facile à faire, mais celui-là s'est fait en 6 mois, de la simple idée au tournage.  

 

 

Après Maniac Cop, vous avez encore travaillé sur quelques projets (Hit List, Psycho Killer, Uncle Sam), puis plus rien depuis plus d'une dizaine d'années. Pourquoi cela ?

A partir de la fin des années 1990, j'ai commencé à m'impliquer dans l'industrie vidéo. J'ai commencé à trouver de plus en plus difficile, à cette époque, de financer des films indépendants. Il y avait des problèmes économiques mondiaux, et c'était une situation qui me frustrait. Je n'avais pas envie, en toute honnêteté, de commencer à me soucier de ce que j'allais faire pour gagner ma vie. J'ai donc monté un business, celui de l'industrie vidéo.

 

Vous faîtes référence à votre compagnie, Blue Underground.

Oui, je la possède à 100%. J'ai toujours trouvé que les films que j'aimais n'avaient jamais été traités avec respect par les compagnies. J'avais le sentiment que je pourrais en avoir une qui apprécierait le talent des personnes qui sont sous-estimées. Ca a toujours été mon but. Et je me suis dit qu'il pouvait y avoir des consommateurs, prêts à payer pour ça. Des films comme Django, avec Franco Nero, n'intéressaient personne. J'ai retrouvé le négatif d'origine, je l'ai restauré... Les films d'Argento étaient traités n'importe comment, ils étaient coupés...

 

La situation a nettement changé, depuis.

Tout-à-fait. Maintenant, et j'aime à penser que j'ai joué un rôle là-dedans, ces films ont été redécouverts et réappréciés pour leurs qualités de pièces artistiques, ce qu'ils sont vraiment !

 

Cette société a-t-elle été facile à monter, dans le contexte de l'époque, ou avez-vous eu à vous battre ?

A chaque fois que vous avez un petit business, c'est toujours facile. J'ai monté cette affaire en parallèle de mes activités pour la compagnie Anchor Bay. Ca a été quelque chose de naturel à faire. Je n'aime pas utiliser le mot « facile », mais tout s'est mis en place naturellement. Je pense que ce serait impossible aujourd'hui. J'ai lancé Blue Underground en 2001. Je pense que si quiconque s'y essayait aujourd'hui, ce serait déraisonnable, tant nous disposons maintenant d'une immense librairie de films de qualités.

 

Songez-vous à vous lancer dans la production, avec Blue Underground ?

J'y pense. J'ai simplement besoin d'avoir l'entière conviction qu'on bénéficiera d'une distribution à travers le monde, et non pas uniquement sur le territoire américain.

 

Et qu'en est-il de vos projets personnels ?

Je n'ai pas de projets prédéfinis, j'y pense de manière très générale. Mais je reste ouvert à toute proposition qui se présenterait à moi !

 

Vous êtes président du jury international, et vous ne pouvez de toute évidence pas révéler votre favori, mais avez-vous déjà vu des films que vous appréciez, durant le festival ?

Ca, je peux vous le dire : mon film préféré qui ne soit pas en compétition est The Murderer, que j'ai trouvé très, très bon. Il m'a vraiment enthousiasmé.

 

 

Un GRAND merci au service presse du NIFFF, et en particulier à Georges Wyrsch et son incroyable souci de satisfaire toutes les demandes, même irréalisables, de journalistes capricieux ! 

 

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