Antoine de Caunes (Coluche, l'histoire d'un mec)

Jean-Noël Nicolau | 12 octobre 2008
Jean-Noël Nicolau | 12 octobre 2008

Coluche, l'histoire d'un mec, le quatrième long-métrage d'Antoine de Caunes était présenté samedi dernier en clôture du 13e Festival des Jeunes Réalisateurs de St Jean de Luz. Presque au terme d'une tournée de promotion marathon, le metteur en scène est tout à la fois fatigué et incapable de tenir en place. Il s'inquiète des conditions de la projection du soir. Et en même temps il se laisse bercer par le rythme de l'Océan Atlantique. Interview tranquille d'un éternel survolté.

 

 

Pas trop fatigué par toute la promo ?

Un peu, là, au bout de trois semaines, ça commence. La retraite pointe.

 

Comme Patrice Leconte ?

Ca fait des années qu'il annonce ça. C'était le dernier film il y a trois ans, c'est un mec qui se contredit.

 

Qu'est-ce que cela fait de voir son quatrième film faire la clôture d'un festival de jeunes réalisateurs ? Comme un bain de jouvence ?

Ca me rajeunit, oui (rires)

 

Est-ce que vous vous considérez toujours comme un jeune réalisateur ?

Oui, comme un jeunot. Déjà je suis ravi de venir ici, ça me fait un petit break avant la sortie. Ca me permet de me changer les idées. J'adore la région. Evidemment je ne suis allé voir aucun des films qui ont été présentés, pas eu le temps.  Mais j'aime beaucoup les premiers films, la philosophie des premiers films.

 

Est-ce que vous avez quelques premiers films qui vous ont particulièrement marqué ?

Le premier film de Paul Thomas Anderson (Hard eight), le premier film de Scorsese (Who's that knocking on my door ?). Il passe beaucoup de choses dans une première œuvre. Parfois de la maladresse, mais pas toujours, surtout une énergie. C'est très dur de monter un premier film.

 

Vous vous souvenez de votre premier long-métrage ?

Ah oui, bien sûr. On ne se sent pas en sécurité. On connaît le cinéma, mais c'est la première fois qu'on se retrouve vraiment confronté à lui. Et ce n'est pas facile, même quand, comme moi, on a réalisé des pubs et des courts-métrages. Le temps de fabrication d'un long, le temps de vie sur un long, ça n'a rien à voir. Qu'on soit au premier ou au cinquième, l'immersion est la même. Mais j'adore les premiers films, c'est pour cela que je les accepte volontiers comme acteur. J'ai souvent des déboires après, mais je suis toujours touché par cette espèce d'allant, participer à un premier geste.

 

 


 

 

Bon, je m'excuse mais il va quand même falloir que nous parlions un peu de Coluche.

Ah... oui... (rires)

 

Depuis quand aviez-vous ce projet ?

C'est né il y a un peu moins de trois ans. C'était au départ la proposition de deux producteurs qui voulaient faire un biopic, écrit par un ami à moi qui s'appelle Diastème. C'était les 20 dernières années de la vie de Coluche, du Café de la Gare à l'accident. C'était habilement construit avec des flashbacks, etc... J'ai lu ça avec beaucoup d'attention, mais je ne voyais pas l'intérêt. Déjà je n'aime pas les biopics et je ne voyais pas l'intérêt de repasser par la fiction pour retracer une vie dont je connaissais à peu près tout, il n'y avait pas de zones d'ombre particulières, de drame fondateur comme chez Johnny Cash. Pourquoi un biopic ? Non. Et en même temps je me suis dit que ce moment des élections, en 81, en me repenchant d'un peu plus près dessus, je me suis rendu compte à quel point ça l'avait affecté. Ca avait cassé, d'une certaine manière, le bouffon qu'il était. Le bouffon au sens noble du terme. Le type qui se moque du roi. Le roi le tolère, jusqu'à un certain point, le point où le bouffon prétend devenir roi à son tour. Ce moment de bascule dans la société française, un moment que j'ai connu, le moment où un régime politique qui dure depuis 23 ans va peut-être changer, mais ce n'est pas sûr ; je voulais savoir ce que ça a transformé dans la personne de Coluche. Et là j'ai trouvé qu'il y avait un sujet formidable.

 

 


 

 

C'est la période la plus polémique de sa carrière, pensez-vous avoir fait un film polémique, voire politique ?

Oui, parce que je pense que le film a de fortes résonnances contemporaines. Je le pensais en l'écrivant, je le pensais en le tournant. On a fait je ne sais combien d'avant-premières en province, on est resté parler avec les gens. La constante c'est que les spectateurs sortent émus, troublés. Emus d'avoir approché un peu mieux le personnage, d'avoir découvert autre chose derrière. Et surtout ils ont perçu une résonnance. Je crois qu'il y a beaucoup de points communs entre l'époque du film et aujourd'hui. Entre cet hiver 81, où il y a un appareil politique lourd qui est en place, qui semble inamovible. Les gens sont assez résignés, ils se sentent très vulnérables. C'était le début de la crise, il y a eu le premier choc pétrolier, on commence à parler du chômage. Ils sentent la précarité du boulot, ils se sentent à la merci de l'économie.

 

C'est effectivement très actuel, le film sort finalement « au bon moment »...

Ce n'est pas prémédité, évidemment... Le film ressort d'autant plus par les temps qui courent. Le bouffon c'est celui qui met la panique là-dedans. Il arrive, fort d'un public énorme. Et ce public se transforme en intentions de vote, en force politique. Alors qu'il n'y a pas l'ombre d'un programme, rien. C'est une histoire passionnante. Et d'une brûlante actualité. Elle souligne le manque de Coluche. Mais on n'est pas dans la nostalgie. Oui, il nous manque, d'accord. Mais ce qu'il manque c'est la place qu'il occupait. C'est le détonateur qu'il représente.

 

 


 

 

Est-ce que quelqu'un pourrait prendre cette place aujourd'hui ?

Non, malheureusement non. Il n'y a jamais eu autant de rigolos en action. On n'a jamais autant ri, mais il ne s'est jamais aussi peu raconté de choses. Il y a des gens qui ont beaucoup de talent, oui. Je suis très très fan de Jamel, de son école de comédie. J'aime les Guignols les bons soirs, Groland. Mais une incarnation de la place qu'il occupe, ce mauvais esprit, cette insolence frontale face au pouvoir, non, je ne la retrouve pas aujourd'hui, du tout.

 

Toujours en parlant de polémique, il y a dans le film une scène où Coluche écoute un message sur son répondeur : une menace de mort qui vise directement sa passion pour la moto. Est-ce que c'est une prise de position par rapport à la thèse de l'assassinat ?

Pas du tout. C'est un vrai message qu'il a reçu, dans cette période. Certes, cette menace prend une résonnance particulière quand on sait comment il a fini. Mais non, je n'établis aucun lien. Il passait sa vie à moto...

 

Est-ce que vous avez douté à un moment ?

Non, pas un instant. Je ne fais pas partie des « complotistes ». Je ne vois pas pourquoi ils auraient attendu aussi longtemps pour le liquider, et ça aurait été une grossière erreur politique. C'est un accident de moto, ses meilleurs potes sont témoins. Il faudrait supposer que tout le monde fait partie du complot. (rires)

 

 

 


 

 

Vous disiez détester les biopics illustratifs, mais il y au moins un aspect de ce genre dans votre film c'est le mimétisme des acteurs.

Pas tous. Le travail que l'on a fait avec François-Xavier Demaison c'était surtout d'éviter l'imitation. On utilise des artifices, mais dans une certaine limite. Jamais de prothèses ou de latex, je refuse absolument cela, pour moi c'est poser un masque sur l'acteur. On s'en approche dans l'apparence, puis François-Xavier a fait un travail : bouger comme Coluche, parler comme lui. Mais pas en le singeant. C'est un travail d'acteur, pas d'imitateur.

 

Mais le plus difficile devait être la reconstitution des sketches.

Oui, c'est même le moment le plus délicat qui soit. Pour le coup on l'a tous dans l'œil, tous dans l'oreille. Si on ne croit pas à ce Coluche là, à ce moment là, il n'y a pas de film, on va dans le mur. C'est capital. Mais ça nous donne une licence pour représenter le Coluche privé, plus intime. Et là je peux donner un point de vue. Le cinéma c'est un point de vue, toujours. Tout est vrai dans les événements, mais comme je ne fais pas un film qui dure 7 mois, je fais des choix.

 

Est-ce que vous avez fait de l'auto-censure ?

Non. Pas une seconde. Ce n'est pas dans ma nature.

 

Pour finir, j'avoue avoir été impressionné par les choix musicaux. A quel point vous êtes-vous investi dans la musique ?

(enthousiaste) A fond ! L'époque dont parle le film c'est l'époque de ma première émission de télé, et toutes les semaines je recevais deux groupes en live. Les groupes qu'on entend dans le film, je les ai reçus, j'ai une mémoire assez fraîche, malgré mon grand âge. Dans le film il y a trois types de musiques : la musique qui est dans le juke-box de Coluche (du rockabilly, du rock français des débuts), la musique qu'on écoutait durant la période (Madness, The Pretenders, The Clash, etc...) et il y a la musique originale, écrite par Ramon Pipin, qui était le leader d'Au Bonheur des Dames. Il faisait partie de la même bande que les musiciens de Coluche.

 

 

   Retrouvez toutes les photos d'Antoine de Caunes à St Jean de Luz en cliquant ci-dessous

 


 

 

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