Christian Alvart (Antibodies)

Laurent Pécha | 24 juillet 2006
Laurent Pécha | 24 juillet 2006

Thriller implacable et torturé, Antibodies marque les débuts sur la scène internationale d'un cinéaste allemand de tout juste 32 ans, Christian Alvart. Enthousiasmé à la sortie de la projection (enfin plus exactement, deux des trois membres de la rédaction, Ilan cherchant encore à comprendre les raisons d'un tel engouement : t'inquiètes, Ilan, on te laisse avec ton V pour Vendetta), il nous a semblé d'une évidence de découvrir ce que ce jeune talent plus que prometteur avait dans le ventre. C'est par mail que la « rencontre » s'est effectuée. Et au vu des réponses cinéphiles du bonhomme et sa passion pour son art, on comprend mieux désormais pourquoi son film nous a autant emballé.

 

 

Etant donné que le public français ne vous connaît pas, pouvez-vous vous présenter, quel fut votre parcours ? Comment devient-on réalisateur de Antibodies à 31 ans ?
J'ai toujours fait des films. J'ai commencé par tourner des animations Lego avec une caméra super-8 et, plus tard, je recrutais mes camarades de classe dans des films d'action en direct. Bien sûr, les moyens dont je disposais n'étaient pas à la hauteur de mes ambitions pour ces histoires, mais ça m'a permis d'apprendre énormément puisque j'étais à la fois scénariste, réalisateur, producteur, cameraman et monteur.

 

 

Il y a une vraie culture du film amateur en Allemagne. Nous nous aidions les uns les autres. Lorsque je suis devenu journaliste cinéma à X-Tro Filmmagazin, j'étais d'ailleurs chargé d'une rubrique destinée à soutenir ces amoureux du cinéma méconnus. Certains d'entre eux sont fascinants. Après cinq ans passés à écrire sur les films, j'ai réalisé que je n'en ferais jamais moi-même, à moins de m'y mettre sérieusement. J'ai donc déménagé à Berlin pour apprendre les bases du métier sur le terrain. J'ai commencé comme coursier et j'ai gravi les échelons jusqu'à devenir premier assistant du réalisateur sur deux tournages. J'étais alors prêt à réaliser mon « dernier film amateur », celui qui me servirait de carte de visite pour devenir un vrai réalisateur.

 

J'avais en effet plusieurs scénarii dans mes tiroirs, prêts à être tournés dès que je trouvais un vrai producteur. Le film a été écrit en cinq jours. Il s'agissait juste d'une base sur laquelle travailler. Beaucoup des amis qui avaient participé à mes anciens films m'ont rejoint à Berlin pour m'aider. Nous avons réalisé ce film en 35 mm pour moins de 30 000 euros. C'était en 1998, et à ma grande surprise, il a été sélectionné dans plusieurs festivals, et est même sorti en Allemagne ainsi que dans quelques autres pays. Du coup, mon dernier film amateur est devenu mon premier vrai film : Curiosity & the cat.

Après ça on m'a payé pour écrire et réaliser, mais mon grand projet Killer queen est tombé à l'eau trois fois, la troisième à quelques semaines du tournage. Par frustration, j'ai écrit une histoire très sombre, moins ambitieuse mais plus personnelle. Je croyais devoir la produire moi-même de nouveau, mais je suis tombé sur un producteur qui a eu les couilles de le faire. C'est comme ça qu'est né Antibodies.

 


 

Quelles sont vos influences cinématographiques ? Vos réalisateurs cultes ? Citez nous trois films de chevet et pourquoi ceux là ?
Le cinéma est le grand amour de ma vie. J'aime toutes sortes de films, de tous genres et de tous pays. Je dois reconnaître que je préfère les films à suspense. Ça plus qu'une histoire d'amour, c'est juste que je déteste m'ennuyer. Il y a beaucoup de réalisateurs, morts ou vivants, qui m'inspirent. Sidney Lumet est une de mes références, surtout sa manière de privilégier le récit et d'y insuffler un sentiment de réel. Le génie de Michael Mann, son sens du rythme et la manière dont il utilise la musique, me surprennent toujours. Quant à Ridley Scott, c'est un véritable esthète.

 

J'ai bien plus de trois films préférés, mais là tout de suite, je dirais : Blade runner, je l'ai vu plus de 50 fois, je connais toutes les répliques, mais il me scotche toujours autant. Révélations est un des meilleurs films au monde. Imaginez: c'est l'histoire d'un gars qui travaillait pour une grosse entreprise de tabac et qui veut donner une interview. Mais il ne peut pas pour des raisons légales. À priori ça a l'air chiant comme la pluie ? Pas de plans extérieurs, pas d'action, pas d'histoire d'amour. Et pourtant, c'est tout bonnement grandiose. Je viens juste d'inviter quelques amis à la projection du Salaire de la peur de Clouzot. Au début, ça les rebute toujours un peu ces vieux films, mais avec un chef-d'oeuvre pareil, ils sont vite captivés. C'est ça la magie du cinéma: qu'un film vieux de 50 ans puisse envoyer par le fond tous les Pirates des Caraïbes de la terre.

 


 

Vous semblez écrire tous vos films. D'où vous est venue l'idée d'Antibodies ?
Je ne veux pas effrayer les spectateurs, mais c'est un film très personnel. Je me suis plus inspiré d'évènements de mon enfance que des codes du genre. C'est pour ça que le film s'ouvre sur une fin typique d'un film de genre : l'arrestation du tueur. Je voulais que l'écran s'élargisse et laisse la place à un histoire après l'histoire.
Je suis né dans une famille très religieuse. Les principes d'éducation décrits dans le film ont été assouplis pour être plus crédibles. Je sais que la France est un pays laïc, mais dans d'autres parties du monde, la religion connaît un nouvel essor. Il me semblait intéressant de placer un personnage comme Michael dans un film de genre pour bousculer ses croyances et le confronter au mal. J'ai rencontré des tas de gens qui refusaient de penser par eux-mêmes. Ils suivaient des préceptes religieux ou politiques et n'assumaient pas la responsabilité de leurs actes. Je déteste toute forme de croyance organisée, et je bénis le plus beau cadeau que nous ait fait la nature : la capacité à douter. Aucun animal ne remet les choses en cause, nous sommes les seuls à le faire. Sans questionnement, pas de maturité, pas de progression. Certains veulent nous empêcher de douter, de nous interroger. Les organisations religieuses sont de ceux-là. Ils nous font croire que la voix du doute est la voix du diable. C'est pourquoi elle émane du tueur dans mon film. C'est lui qui a l'esprit le plus clair, mais il est aussi complètement cinglé : c'est toute la beauté de la chose.

 

 


 

Si je vous dis que Antibodies, c'est une sorte de croisement entre Manhunter de Michael Mann et du Sang du châtiment de William Friedkin, quelle est votre réaction ? Est-ce des influences qui furent conscientes durant la préparation du film et l'écriture du scénario ?
J'adore Manhunter. Je lui rend d'ailleurs un petit hommage dans mon film, même si les deux histoires sont très différentes. Mon film parle d'un gars aveuglé par la foi et ébranlé par la découverte de ses démons intérieurs. Il devient le personnage le plus dangereux du film. J'ai vu Le Sang du châtiment il y a très longtemps et je m'en souviens à peine.

 

Lorsque j'ai découvert le film, ma première réaction fut de dire qu'Antibodies est un film que Friedkin aurait voulu faire. Vous sentez vous proche de ce cinéaste ?
Je le respecte, mais je n'ai pas d'affinités avec lui. D'autres réalisateurs m'inspirent davantage. Mais peut-être que nous avons des points communs dont je n'ai pas conscience. Quelquefois ce sont les autres (et notamment vous les journalistes) qui ont plus de recul.

 


 

Le mal qui se tapit en chacun de nous, la fine frontière qui sépare le bien du mal, des thèmes forts qui traités par un réalisateur allemand, nous renvoie forcement aux sombres heures du nazisme. La force d'antibodies provient justement de votre capacité à faire rejaillir ce malaise, à traiter de manière infiniment complexe la notion du mal. Est-ce simplement selon vous un avis extérieur justement parce que l'on sait qu'il s'agit d'une production allemande ou s'agit-il d'une force évidente de votre film ?
Enfant, je m'interrogeais sur l'origine du mal. En tant qu'allemand, tu étudies l'Holocauste, et tu apprends que ce ne sont pas des étrangers qui sont en cause, mais les gens de ton propre pays. Ça m'a choqué. J'ai su ce qu'était l'Holocauste avant même de savoir ce qu'était un juif. C'est fou, non ? Mais le bien qui ressort de ce côté sombre, c'est que tu sais ce dont les gens sont capables. Pas des étrangers dans un pays éloigné. Ton propre peuple. L'Allemagne en a tiré la leçon. Je pense qu'il est très dangereux de considérer le mal comme quelque chose d'extérieur. Le combat entre le bien et le mal ne se joue pas entre des individus, mais à l'intérieur de chacun. Chaque jour !

 

(Attention petit spolier, ceux qui veulent garder le total suspense peuvent passer à la question suivante) Pourquoi avoir opté pour une fin bien moins noire qu'attendue ?
J'avais une fin plus noire en tête, mais finalement je ne l'aimais pas et je n'ai jamais achevé cette version-là du film. La fin définitive est la seule que j'ai écrite, c'est même mon passage préféré. C'était une décision très audacieuse : il est plus risqué de montrer cette fin plutôt que n'importe quelle autre à un public moderne. Mon producteur et mon distributeur n'en dormaient plus et, du coup, ils m'ont fait flipper aussi. Mais je n'ai pas cédé et aujourd'hui, j'en suis très fier, même si elle est très controversée et que certaines personnes la détestent. D'autres sont ressortis du film très émus et m'ont avoué être allés le voir trois fois à cause de la fin. Certaines rumeurs voudraient que les producteurs m'aient forcé à choisir cette fin : c'est faux. Que vous l'aimiez ou non, c'est la fin que je voulais et j'en suis le seul responsable.

 


 

J'ai été frappé par la manière crue et pourtant ô combien réaliste et même excitante dont vous avez tourné la scène de sexe entre le flic et la jeune femme blonde. Une séquence que n'aurait pas reniée un certain Verhoeven. Une influence ?
Pas du tout. C'était simplement ce dont l'histoire avait besoin, et j'ai plus été influencé par Sidney Lumet que par n'importe qui d'autre, même si cela ne ressemble en rien à ce qu'il aurait pu faire. La plupart du temps, les scènes de sexe m'ennuient car elles marquent plus souvent une pause dans l'histoire qu'elles ne la font avancer. Quelquefois, je profite de ces scènes pour aller aux toilettes. Mais quand elles permettent de révéler un personnage ou qu'elles s'intègrent à l'histoire, alors je les apprécie. Elles sont l'occasion de montrer le personnage sous un jour plus intime.

 

Entre l'utilisation admirable du scope, la photo très travaillée ou encore le montage sonore très sophistiqué, la qualité technique de votre film est bluffante. Ce sont des éléments primordiaux pour vous ? Autant que l'histoire ?
C'est amusant. À chaque étape de la réalisation, je me dis que j'en suis à un moment crucial. Quand j'écris, je me dis que le scénario est ce qu'il y a de plus important et quand j'entame le storyboard, je me dis la même chose ! C'est à ce moment-là que je découpe les plans, que je pense l'esthétique, que je choisis les acteurs. Un casting peut faire ou défaire un film. Ensuite on commence les répétitions et tout prend vie. Le tournage est, évidemment, un moment fondamental. On se retrouve ensuite en salle de montage avec un film mort qu'il s'agit de réanimer: quoi de plus important que le montage ? Peut-être le son et la musique: c'est en tout cas ce que je me dis quand je m'y attaque. Dieu merci, chaque chose arrive après l'autre, sinon je deviendrais fou.

 


 

Depuis quelques années, le cinéma de genre allemand semble avoir un courant de jeunes cinéastes prometteurs.
Je me moque de l'origine des réalisateurs du moment qu'ils font de bons films. J'ai des amis réalisateurs partout dans le monde. Certains d'entre eux sont allemands (Marc Rothemund qui a réalisé l'extraordinaire Sophie Scholl, les derniers jours), mais la plupart ne le sont pas.

 

Dans le cinéma français de genre, quels sont les films récents qui vous ont marqué ?
J'ai adoré Caché, mais ce n'est pas vraiment un film de genre. J'ai aussi beaucoup aimé De battre mon coeur s'est arrêté. Romain Duris y était excellent. Je fais pression pour qu'il ait des propositions aux États-Unis, car je pense qu'il a l'envergure d'une star internationale. Je ne sais même pas s'il en a envie car je ne l'ai jamais rencontré.

 

Pouvez-vous nous parler de l'après Antibodies, de vos projets (NDR/ Christian Alvart est en train de préparer un long-métrage aux USA mais ne désire pas en parler)
Après la première d'Antibodies au Festival de Tribeca de l'an dernier, tout est allé très vite. J'ai reçu des tonnes de scénarii et plus de propositions de films que je ne pouvais en réaliser. J'ai rencontré presque tous les grands producteurs des films que j'adore depuis mon enfance ainsi que certains de mes réalisateurs préférés. Ils ont aimé le film et voulaient me rencontrer. J'ai un carnet dans lequel je garde une trace de tous ces contacts. J'ai rencontré plus de 400 personnes à Hollywood et lu plus de 140 scénarii. À votre avis, combien venaient d'Allemagne ? Vous avez gagné : zéro !

 


Propos recueillis par Laurent Pécha
Photo de Christian Alvart
Traduction faite par Cécile Colinet
Remerciements à Robert Schlockoff

 

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