Isabelle Carré (Les Sentiments)

Didier Verdurand | 6 novembre 2004
Didier Verdurand | 6 novembre 2004

À seulement 33 ans et déjà un César de la Meilleure actrice, deux Molières de la Meilleure comédienne et les Prix Arletty, Gérard Philippe et Romy Schneider en poche, Isabelle Carré a tout de la première de la classe. Actuellement au Théâtre de l'Atelier, elle a accepté un tête à tête à l'occasion de la sortie en DVD du film de Noémie Lvovsky, Les sentiments et ce malgré un emploi du temps très chargé. Une disponibilité très représentative de la sympathie naturelle de cette surdouée dont le charme n'a d'égal que le talent...

Cela doit vous paraître étrange de parler d'un film tourné il y a deux ans et qui a déjà eu une belle carrière dans les salles ?
Un peu mais en même temps, Les sentiments est encore très présent dans mon esprit. J'ai eu une chance incroyable de participer à cette aventure après un autre film marquant, Se souvenir des belles choses. Le scénario était formidablement bien écrit par Noémie Lvovsky et Florence Seyvos, auteur d'un Prix Goncourt en 1995, Les apparitions. Un autre de ses livres, L'abandon, a été publié peu de temps avant le tournage, et il m'a été bien utile, car Noémie disait de mon personnage qu'il était abandonnique pour exprimer sa hantise d'être délaissée.

Travaillez-vous votre personnage différemment selon qu'il s'agisse d'une pièce ou d'un film?
Le théâtre est comme un laboratoire où l'on peut répéter et expérimenter. Il faut élargir sa composition ne serait-ce que par le volume de sa voix, alors qu'au cinéma nous avons la possibilité de plus se concentrer sur soi. J'aime alterner les deux car elles sont très complémentaires. J'ai lu l'Actor's Studio de Strasberg, La construction du personnage de Stanislavski et j'ai suivi des cours qui s'en inspiraient mais je préfère justement ne pas avoir de méthode comme guide. Selon moi, une bonne prestation tient plus d'une qualité de présence et de disponibilité que d'un savoir-faire.


Vous ne semblez pas carriériste, dans le sens où l'on vous imagine mal accepter un rôle pour des raisons financières !
Cela a pu m'arriver au début de ma carrière, pour payer des vacances à ma mère ! Aujourd'hui j'ai la chance d'être dans une situation qui me permet d'accepter un rôle parce qu'il me plaît, tout en vivant bien. Il n'est pas question que je rentre dans une course.

Lisez-vous beaucoup de scénarios ?
Oui et on me propose des rôles très divers. J'apprécie cette chance de pouvoir lire de nombreuses pièces et scénarios pour le cinéma, quelle que soit la durée. Chaque fois qu'il reçoit une grande enveloppe, Dominique Pinon dit en plaisantant « Tiens, encore un court-métrage ! ». J'ai un gros appétit de découverte mais je ne vais pas tout accepter pour remplir un calendrier surtout que le théâtre demande un investissement plus long.

Vous passez encore des castings ?
Ca m'arrive, notamment pour Les sentiments. J'avais joué deux scènes : celle où je demande à Nathalie Baye si on peut aimer deux hommes à la fois et une autre dans une piscine qui a finalement été coupée. Je n'avais pas lu le scénario mais j'avais été touchée par la relation très forte entre les deux femmes.

Etes-vous Dvdphile ?
J'adore ce support. Etre et avoir de Nicolas Philibert et Récréations de Claire Simon sont les deux derniers achetés. En ce moment, je ne regarde que des films avec des enfants parce que j'aurai très bientôt un partenaire âgé de seulement 7 ans, ce qui représente pour moi une nouvelle expérience sur une période aussi longue. Je viens de tourner dans le prochain Tavernier avec une petite cambodgienne de 8 mois mais cela sera difficilement comparable parce que dans ce cas je ne pensais qu'à la calmer, à ce qu'elle soit le mieux possible. Je devais être à ses petits soins, attentive à tous ses désirs…Ce fut un bonheur.


Un peu comme avec Jean-Pierre Bacri ?
Non, quand même pas ! Ce fut un immense plaisir de jouer avec lui car je n'avais jamais l'impression qu'il interprétait un personnage. Il ne faut pas croire que c'est aussi courant, au contraire. J'ai vraiment été étonnée par son talent.

On l'a rarement vu aussi bon avec un aussi large éventail d'émotions. Y a-t-il eu beaucoup de répétitions ?
Quelques lectures, surtout entre Melvil Poupaud et moi, chez Noémie. Nathalie et Jean-Pierre n'étaient pas disponibles avant le tournage, elle terminait le Chabrol - La fleur du mal - et lui était en pleine écriture de Comme une image. Il n'a participé qu'à une ou deux réunions.

L'alchimie entre vous est pourtant criante de vérité !
Je pense que l'ambiance particulièrement bonne dans l'équipe a joué énormément. Il y avait un réel plaisir de se retrouver quotidiennement tous ensemble dans cette propriété. Les liens qui nous unissaient étaient comparable à ceux que je vis actuellement au théâtre avec la troupe. L'enfance de l'Art de Francis Girod était pendant des années mon film culte parce que je rêvais de rentrer au Conservatoire pour découvrir cette ambiance unique qui peut lier des comédiens entre eux. On sent la même chose dans les Cassavetes.


Dans un autre registre, Jean-Pierre Mocky me disait il y a peu qu'il vous avez écrit une lettre restée sans réponse !
Exact. Il me fait un peu peur. Ce sont peut-être des a priori mais quand on le voit hurler sur un tournage…Je ne veux pas connaître ses gueulantes. On peut avoir besoin d'être bousculé mais on peut toujours trouver une certaine harmonie. Et puis je n'ai pas eu de coup de cœur pour l'un de ses films.

Ressentez-vous une attirance pour Hollywood ?
Il se pose immédiatement un problème : mon anglais ! Enfin j'espère qu'avec un bon coach on peut le résoudre ! J'ai peu tourné à l'étranger, je dois avoir un côté franchouillard. À St Petersburg, au Luxembourg…Voyons j'essaie de trouver des pays lointains ! (Rire.) Il y a eu Rome aussi pour un projet de Christian de Chalonge, Volpone, avec Michel Serrault. C'est un souvenir horrible, tout s'est arrêté la veille du tournage. On y était allé avec… comment s'appelle-t-il… j'ai tout le temps des trous avec les noms… Il joue dans Les enfants du Marais…

Jacques Villeret ?
Oui ! On avait visité Cineccita ensemble, j'étais aux anges. Je veux bien apprendre l'italien pour tourner là-bas ! Pour en revenir à l'Amérique, non, je n'ai pas de velléités de cet ordre. Le cinéma européen m'attire plus, avec des metteurs en scène comme Almodovar, Wenders… Ils me font rêver.

Vous êtes très attentive aux revendications des intermittents. Pensez-vous qu'ils se sont bien exprimés ces derniers temps ?
Je suis sidérée par la difficulté de se faire entendre, paradoxalement dans un milieu où l'on communique énormément ! J'ai trouvé très pénible cette absence de communication avec les dirigeants de notre pays, il y avait une sorte de déni. Le discours d'Agnès Jaoui aux Césars impose le respect, que rajouter ? Il était clair, intelligent, brillant. La démarche des intermittents ne doit pas se transformer en cause perdue. Ce ne sont pas des enfants gâtés qui ne veulent pas se taire, l'opinion doit aussi se méfier de l'image qu'en donne quelques médias. Évidemment, je ne suis plus inscrite mais je crois que si je l'étais, je pourrais encore toucher de l'argent. Encore un plafonnement par le bas.

Propos recueillis par Didier Verdurand en juin 2004.

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