Darius Khondji (L'Interprète)

Didier Verdurand | 6 juin 2006
Didier Verdurand | 6 juin 2006

Dans le cadre de nos entretiens avec les plus grands artisans français de la lumière au cinéma, nous avons eu la chance et le rare honneur de pouvoir rencontrer longuement un artiste génial - le mot est pesé ! - en la personne de Darius Khondji. En attendant l'intégralité de l'interview dans quelques semaines (désormais présente en cliquant sur ce lien, Ndlr.), voici un extrait à propos de L'Interprète de Sydney Pollack, qu'il a magnifiquement éclairé.

 

« Je voulais depuis longtemps travailler avec le Sydney Pollack des années 70, le maître des thrillers politiques de l'époque. Ses derniers films m'excitaient moins et j'avais même refusé l'un d'entre eux qu'il m'avait proposé. J'étais en train de tourner Wimbledon (La plus belle victoire en France) à Londres, produit par Working Title, en partenariat avec Universal. Un des producteurs exécutifs me parlait des projets à venir, dont un thriller politique, justement, de Sydney Pollack. Le tournage avançait et on en parlait de temps en temps jusqu'à ce qu'il me demande si j'étais intéressé à l'idée d'y participer, ce à quoi j'ai répondu aussitôt par l'affirmative ! Il en a alors parlé à Sydney, qui heureusement n'est pas rancunier et il a décidé de faire un saut à Londres me rencontrer, bien qu'ayant d'autre noms en tête. Ensuite, il a appelé mon agent pour dire qu'il me voulait.

 


«Le metteur en scène est celui qui génère mon envie de travailler sur un film, s'il a en main la matière pour en faire une œuvre intéressante, puis le casting. Par exemple sur Beauté volée (de Bertolucci), j'avais accepté sans avoir lu le scénario et quand je l'ai eu entre les mains, il était d'ailleurs très succinct.»

 

 


«Dans le casting, seule Nicole Kidman avait donné son accord. Je rêvais de la filmer et je n'ai pas été déçu. Elle s'est donnée corps et âme à ce projet, d'une force fascinante. Quand Sean Penn nous a rejoint, c'était tout simplement extraordinaire car mon admiration pour lui ne cessait d'augmenter de film en film. Je souhaite à tous de connaître le bonheur de travailler avec ces deux stars.»

 

 


«J'ai toujours eu la chance d'éclairer des comédiens en totale confiance dans leur metteur en scène donc qui n'étaient pas là à chercher la petite bête. Nicole va encore plus loin, elle est tellement dans son rôle que je ne voulais pas lui parler pour ne pas la déranger. Elle connaissait mon travail et m'avait dit, lorsque nous nous sommes rencontrés, qu'elle, et même Tom Cruise, l'admiraient. Elle ne fait pas partie de ces acteurs qui ont peur des opérateurs. Je les comprends, à partir d'une fausse bonne idée, on peut faire fausse route, mais en l'occurence, nous savions déjà où nous allions. Ce n'est pas une question de beauté ou de laideur mais de sens dans laquelle se dirige l'histoire. Pour moi, Nicole était une héroïne hitchcockienne, comme Tippi Hedren dans Pas de printemps pour Marnie. Je voulais cette limpidité, cette transparence côté ange, qui pouvait passer du côté démon sans qu'on puisse s'y attendre.»

 

 


«Nous avons eu l'honneur de tourner au siège de l'ONU à New York, tous les samedi et dimanche pendant quatre mois. Après avoir donné mon accord, j'étais parti à New York en novembre 2003 revoir Sydney (Pollack) et rencontrer le chef-décorateur et le producteur. Ils attendaient mon avis pour savoir s'il valait mieux reconstruire les locaux ou non. Ils n'avaient pas encore l'autorisation de l'ONU, c'était plutôt non que oui, et cela les aurait arrangé que je préfère un décor mais le contraire s'est produit... L'après-midi était ensoleillé et j'avais carrément envie de tourner en lumière naturelle ! Je découvrais toutes ces pièces et je pensais à une pellicule très sensible, au scope, avec juste un éclairage d'appoint. J'étais complètement transporté d'enthousiasme devant tant de beauté. Cet endroit possède une âme, il est habité. L'atmosphère existait déjà, comme un personnage du film. Ils s'attendaient à ce que je dise que ce n'était pas éclairable mais j'étais au contraire ébloui, ils n'en revenaient pas de voir un chef-opérateur aussi excité par cet endroit ! Plus tard, le non est tombé, et la construction du décor a commencé à Toronto. L'économie faite sur le tournage au Canada par rapport à New York permettait de se lancer dans un tel décor. Finalement, Sydney a réussi à obtenir grâce à des relations une entrevue avec Kofi Annan et a obtenu très vite son autorisation. Les travaux ont aussitôt cessé et nous sommes retournés à New York. Cette fois, il ne fallait pas seulement avoir un regard enthousiaste, mais aussi critique et constructif.»

 

 


«Il y a des endroits où nous avons juste eu besoin de poser la caméra, sans éclairage. Je peux dire que L'Interprète est la plus extraordinaire expérience vécue dans ma carrière. Vraiment. Tous les plus grands films de Sydney Pollack sont en scope anamorphique et le voir à l'œuvre avec ce format et ces comédiens m'ont donné raison de m'être lancé dans l'aventure, c'était fantastique. Je fais ce métier pour vivre ces moments magiques, que j'avais ressentis, pour des raisons différentes, avec Delicatessen, Seven et Beauté volée

 

 

 

Propos recueillis par Didier Verdurand.
Crédit photos : © Darius Khondji.

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