Jackie Berroyer

Julien Welter | 8 mars 2005
Julien Welter | 8 mars 2005

Au Grand Hôtel, à Gérardmer, Jackie Berroyer, l'impérial Bartel de Calvaire, a pris le temps de discuter cinéma français et carrière d'acteur entre deux remontées mécaniques. Existe-t-il une vie après NPA ? Préférerait-il jouer avec Bruce Willis ou The Rock ? Quel est le sens de la vie ? sont autant de questions auxquels le comédien n'a pas répondu puisque l'on ne lui a pas posé. Normal, avec Monsieur Berroyer, on parle, on discute et on finit par s'égarer dans les bois du journalisme. Tant mieux.

Comment avez-vous atterri sur ce projet atypique ?
J'avais dépanné Fabrice Du Welz sur un court-métrage qu'il tournait. Je ne le connaissais pas directement. Une personne que je connaissais, de l'époque où je travaillais à Canal Plus, m'avait demandé de venir remplacer un acteur. Cela s'est bien passé et Fabrice m'a alors dit que s'il avait la chance de réaliser son long, il y aurait un rôle pour moi. Il m'a tenu au courant de l'évolution du projet, au fur et à mesure, en me soumettant les différentes versions du scénario tandis que moi je lui expliquais ce qui m'intéressait chez ce Bartel. Quatre ans après, ça s'est fait.

Cela a-t-il été difficile de passer du personnage comique qui vous est attribué habituellement à ce rôle plus violent ?
Non pas du tout. Comme je l'explique assez souvent, pour les gens de la variété, je suis un acteur de la cinémathèque alors que pour les cinéphiles, je suis un acteur de variété. Tout ça fait que l'on m'appelle très peu. Mais je suis avant tout un acteur capable de jouer n'importe qui du moment que cela correspond à mon mode d'expression personnel un peu lent et mou. Je suis content d'avoir incarné un prof de philo puis aujourd'hui un psychopathe hirsute au fond des bois. Aux yeux des gens c'est comme un exploit alors que pour moi, c'était facile à faire.

Qu'est-ce qui vous a intéressé dans le script ?
Je ne sais pas. Peut-être le type aux fraises qui allait basculer encore plus. En réalité ce qui m'a réellement intéressé, c'était Fabrice. Il est intelligent, il connaît bien le cinéma de genre et il a beaucoup de talent. Il est éminemment cinématographique ce qui n'est pas le cas de tout le monde. J'hésite toujours à réaliser car je ne sais pas si j'ai un assez fort désir pour mener à bien un film. Par contre de pouvoir tourner avec des gens que je trouve intelligents et qui sont intéressants artistiquement, cela me plaît beaucoup.

Avez-vous une culture du film fantastique ?
Fabrice, oui. Pas moi. Je ne suis pas féru de fantastique mais je n'ai pas d'à priori de genre. Mon intérêt va plutôt à la valeur artistique. Si c'est simplement une histoire tournée avec une caméra qui enregistre des bonhommes bougeant devant, ça ne m'intéresse pas. D'ailleurs tous les metteurs en scène de ces films que l'on commence à faire à l'américaine, ce sont des réalisateurs loués avec les camions qui sont à la botte de la production. Ces derniers ne veulent pas s'emmerder avec des auteurs. Quelque fois ils ont raisons, mais en tout ça ne fait pas du cinéma artistique. Cela fait autre chose.
Cela dit, pour gagner ma vie, si demain on me demande de faire le rigolo dans une pantalonnade, je ne pense pas que j'aurais le radicalisme de refuser. D'autant plus si j'ai deux loyers de retard et un épicier qui me demande de rembourser le crédit qu'il m'a accordé.

Qu'est-ce que la qualité artistique d'une œuvre pour vous ?
C'est ce que ça raconte et comment ça le fait. Ce sont les choix de lumière et de cadre. Je ne décortique pas mais je le sens. Dans Yiyi d'Edward Yang, il y a un travail sur le son qui donne des sensations. Jean-François Stévenin est également très fort pour travailler les sons. Il appartient à ces réalisateurs qui ont envie de communiquer des sensations : le froid sur une main ou la lourdeur d'une portière de voiture qui claque. Il me répète souvent que si on lui donnait une commande, il l'exécuterait bien. Ce qui n'est pas vrai parce que justement il appartient à cette catégorie de personnes qui ont du mal à exécuter les commandes parce qu'ils ont une façon trop personnelle de réaliser. Il doit faire ce qu'il a envie.

Qu'avez-vous ressenti en découvrant pour la première fois Calvaire?
Je n'ai pas trop été surpris par le résultat. Il y a juste une scène qui a été enlevée où l'on me voit avec une cape rouge. Elle n'est pas dans le film alors qu'elle était très importante pour Fabrice. Mon personnage fouille dans le camion, trouve une cape rouge qu'il enfile. Puis en sortant, il regarde vers le ciel comme au théâtre et la caméra s'envole dans les arbres. C'est son âme d'artiste qui vibre en pénétrant dans l'univers de Marc Stevens. C'était grotesque mais voulu. Le plan avait été très compliqué à faire car pour le tourner, on avait utilisé une grue en profitant du soleil tombant de la fin de journée. Au final, ce n'est pas rentré dans le montage parce qu'il trouvait le ton déplacé.

N'avez-vous pas peur de la réaction des gens ?
Quand les projets frôlent comme celui-ci le domaine de l'horreur, on est certains qu'il y aura un rejet évident. Certaines personnes ne le supportent pas. Ils n'y voient que de la complaisance et de la gratuité sans comprendre qu'il puisse y avoir du sordide poétique au cinéma comme il y a eu Baudelaire en littérature ou Bacon en peinture. C'est sûrement une question de stature artistique.

En tant qu'artiste, avez-vous peur de l'échec ?
Je vais bientôt avoir 60 ans. Je n'ai pas de retraite parce que j'ai bossé dans des trucs qui n'étaient pas clairs de ce point de vue là. Je n'ai aucune ressource d'aucune sorte. Pas de maison, pas de famille et si je tombe malade trois mois, je ne m'en relève presque pas. Et bien malgré tout, je ne suis pas angoissé. Je suis quelqu'un qui compte sur sa bonne étoile et qui attend, confiant, qu'il arrive quelque chose. Orwell avait décrit dans Down and out in Paris and London, la misère. C'était un livre intéressant parce qu'il expliquait que ne pas avoir d'argent était non seulement un problème pour manger et se loger mais surtout une énorme perte de temps. Il donnait l'exemple d'un achat chez le boucher. Quand on a de l'argent, on prend de la viande et s'il y en a un peu plus, ça ne fait rien. Alors que si vous êtes juste, vous allez réfléchir et tergiverser longuement sur cette demi-portion. C'est une terrible perte de temps. Je me protège donc de ces tracas. J'ai l'impression d'être resté dans la cour d'école alors que tout le monde est en classe. Les avantages de ces métiers où l'on est payé pour jouer, chanter ou écrire, sont extraordinaires. Les aspects négatifs, j'essaie alors de les éviter.

Quels sont-ils pour un acteur en marge comme vous ?
Je pense qu'il y a une certaine paresse, un manque de pertinence et une énorme pression des machines à argent sur qui est bankable ou non. Récemment Benoît Poelvoorde, à une soirée, me parlait d'un livre qu'il avait lu et dans lequel il pensait qu'il y avait un rôle pour moi. Il le répétait aux producteurs présents qui avaient acheté les droits, mais eux n'avaient qu'une seule envie : lui demander à lui de le faire. Tous ces gens qui misent ne sont pas très au fait de ce qui est bien artistiquement. Ils font des affaires. Comme je ne suis pas dans une position où l'on me recherche, un film comme Calvaire peut avoir un retentissement car les gens ne m'attendent pas là-dedans. Pour transcender les préjugés divers, il faut pouvoir se retrouver par hasard dans des projets différents. Michel Serrault me disait que dans ce métier, il fallait tout prendre car les rôles auquel on tient, tout le monde s'en fout et ceux dont on se fout, tout le monde va vous taper sur l'épaule pendant vingt ans pour.

Vous n'allez jamais vers les réalisateurs ?
Non. Je ne suis pas quelqu'un qui ignore qu'il peut être bien, mais je me dis que je ne vais pas aller m'humilier auprès des gens en leur disant : « Allez faites-moi travailler ! ». C'est mon côté enfant gâté. On est toujours venu me chercher, je n'ai jamais rien demandé. Même quand ça allait mal, il y a toujours eu quelque chose qui s'est déclenché au dernier moment. Alors je continue comme ça plutôt que d'aller me montrer. J'ai par exemple un petit rôle dans le prochain film d'Albert Dupontel. J'étais allé dîner chez lui un mois avant qu'il ne cherche quelqu'un pour remplacer l'acteur initialement prévu. Si je n'avais pas été mangé chez lui, il n'aurait peut-être pas pensé à moi. Il y a de gens qui passent leur temps à rappeler aux autres qu'ils existent. Cela marche plus ou moins car en étant présent un peu partout, ils finissent par décrocher des boulots mais moi je ne le fais pas.

Vous ne dérogerez jamais à cette règle ?
Il y a quand même quelques réalisateurs que je courtiserais bien un peu. Je vois assez souvent Jacques Audiard mais jamais je ne me suis permis de lui dire : « Alors quand est-ce que tu me fais tourner ? » Je me dis qu'il a ses raisons pour ne pas m'appeler. Il sait que j'existe, je ne vais pas alors le mettre mal à l'aise en lui demandant pourquoi il ne me fait pas tourner. Il y en a quelques uns comme ça que je serais content d'aller voir.
Par exemple j'étais ravi de jouer pour Gaël Morel. Son film est passé à la trappe mais j'aimais beaucoup sa façon d'aborder le cinéma. Sur le tournage, les gens l'adoraient et se mettaient à son service car il avait une manière très humaine de communiquer. J'étais content de travailler avec lui comme je l'étais d'avoir travaillé avec Bonitzer.

Si vous deviez faire une liste de réalisateurs avec lequel vous aimeriez tourner ?
J'aimerais bien retravailler justement avec quelqu'un comme Bonitzer et m'en mêler un peu plus. Écrire avec lui un personnage qui ferait vraiment marrer les gens, un peu comme Woody Allen. Les films de Bonitzer sont déjà un peu orientés ainsi puisque ce sont les histoires un peu floues d'un type un peu perdu et qui ne sait pas s'il doit se lancer ou non. J'aimerais bien jouer quelques variations là-dessus avec lui parce que je sais qu'il saurait le faire intelligemment. Arnaud Desplechin également. À chaque fois qu'il me voit, il me félicite sur ce que j'ai fait mais il ne m'a encore jamais demandé de tourner alors que j'aimerais bien. Claire Denis également.

Est-ce que vous n'avez jamais pensé à servir votre propre carrière en écrivant ?
Bien sûr, d'autant que je suis parfois obligé de dire des blagues que j'aurais, je pense, pu écrire mieux . Mais en même temps, je n'ai pas assez la volonté pour passer au travers de tous les emmerdements qui conduisent à réaliser un film.

Quels sont vos projets actuellement ?
Je me suis engagé à jouer un petit spectacle solo justement parce que l'on ne m'appelait pas au cinéma depuis un bout de temps. Je vais appeler cela Ma vie de jolie fille. L'idée est que lorsque l'on est un peu célèbre on vit les mêmes choses qu'une jolie fille même si ce n'est pas pour les mêmes raisons que l'on nous regarde. On s'habitue aux regards, aux gens qui vous abordent. Dans la pièce, il y a aussi de l'idée que le moindre gratte-papier de province, ne paye plus son vin ou couche avec la pharmacienne. Mon personnage, lui, aurait une gloire nationale duquel il ne découle rien. Alors il décide de s'y mettre de profiter de son statut mais tout foire.
J'ai décidé d'être au plus proche de moi-même car il y a finalement peu de gens qui sont célèbres et qui peuvent se dire je vais vous parler de cela. Moi ça peut-être mon sujet et puis c'est une façon aussi de faire des choses que je n'ai jamais faites. Je suis censé jouer ce truc que j'ai à peine ébauché, en juillet au festival d'Avignon.

Propos recueillis par Julien Welter.

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