Le mal-aimé : Super, le film de super-héros génial et dérangé de James Gunn (Les Gardiens de la galaxie)

Geoffrey Crété | 22 avril 2017
Geoffrey Crété | 22 avril 2017

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie.    

  

 

"Le spectacle est vite lassant et repoussant" (New Yorker)

"Super est aussi immature que ses équivalents à gros budgets" (Vulture)

"Difficile de savoir si Gunn critique ou célèbre la violence" (Washington Post)

"Attendre que Super soit enfin drôle est une expérience aussi longue que le film lui-même" (Variety) 

   

 

 

LE RESUME EXPRESS

Frank est un gentil looser, marié à la superbe Sarah, ex-toxicomane. Lorsqu'elle quitte le domicile pour tomber dans les bras de Jacques, gangster et propriétaire d'un club de strip-tease, sa vie s'écroule. Mais lorsque Dieu vient littéralement lui toucher la cervelle, il se trouve un nouveau but : devenir un super-héros.

Après avoir pioché un peu d'inspiration dans un magasin de comics avec l'aide de la vendeuse Libby, il devient The Crimson Bolt : armé d'une clé anglaise, il tabasse les méchants dealers, les méchants pédophiles, les méchants qui doublent dans la file d'attente du cinéma. Il tente de "sauver" Sarah, retombée dans la drogue, mais se prend une balle face aux hommes de main de Jacques.

Libby, qui a flairé son identité cachée, le soigne et se propose comme associée : elle sera Boltie. Super enthousiaste et un brin sociopathe, elle incite Frank à venir tabasser avec elle celui qui a abîmé la voiture d'une amie, puis abuse sexuellement de son coéquipier.

Armé de gilets pare-balles et de dynamite, le duo s'attaque à la maison de Jacques. Libby est violemment tuée dans l'assaut et Frank, plus déterminé que jamais, tue tout le monde pour libérer Sarah, à deux doigts d'être violée.

Sarah le quitte définitivement pour fonder une belle famille ailleurs, et ses enfants envoient régulièrement des dessins à "oncle Frank". Parmi les images : le visage de Libby, qu'il regarde en pleurant, son lapin dans les bras.

FIN 

 

Photo Rainn Wilson

   

LES COULISSES

James Gunn a dans ses tiroirs le scénario de Super depuis 2002, avec l'idée de caster John C. Reilly. Il réalise le délicieux film d'horreur Horribilis en 2006, qui ne rencontre pas vraiment le succès (15 millions de budget, un peu plus de 12 de recettes), mais le projet ne le quitte pas Il travaille quelques temps sur un blockbuster qu'il est censé écrire et réaliser, mais l'expérience se passe mal et il se retire.

Interrogé en 2011 par Birth Movies Death, il expliquait : "Je ne pouvais pas laisser partir cette histoire. D'autres choses arrivaient ou j'entendais parler de projets similaires, ça me déprimait et je me résignais, mais ça restait dans un coin de ma tête. En 2009, mon ex-femme Jenna Fischer m'a appelé et m'a dit, 'Ça en est où Super ? C'est celui que je préfère dans tes scénarios'. J'ai répondu, 'Mon manager ne veut pas que je le fasse, je n'ai plus de financement, je ne vois personne pour jouer Frank, c'est un film ésotérique, un film très bizarre, et je ne sais pas comment le faire'. Elle m'a répondu, 'T'as pensé à Rainn pour le rôle ?'".

Rainn, c'est Rainn Wilson, partenaire de Jenna Fischer dans la série The Office, où il interprète l'étrange Dwight Schrute. Immédiatement conquis par le scénario, il accepte et la machine est relancée. "On l'a fait pour presque rien et on était prêt, franchement, à le faire avec encore moins. On ne pensait clairement pas avoir ces acteurs au final".

Car Rainn Wilson envoie vite le scénario à Ellen Page, à qui il a donné la réplique dans Juno. Elle accepte dans la foulée, comme Liv Tyler et Kevin Bacon (qui aurait remplacé un Jean-Claude Van Damme à la dernière minute, le Belge ayant quasi abandonné le projet sans expliquer).

Interrogé à propos de ses acteurs, James Gunn disait à Birth Movies Death : "Je connaissais Rainn depuis un moment et son travail, en dehors de The Office. J'étais assez sûr qu'il allait être capable de faire ce dont j'avais besoin. Mais Ellen - elle n'a pas passé d'audition. On n'a pas eu le temps de répéter. Je n'étais pas exactement sûr avant le premier jour de tournage. Et le premier jour, elle devait sortir de la voiture en soutiens-gorge, rire de ce mec qui a les jambes broyées. Et il faisait 14 degrés dehors. Elle a vraiment foncé tête baissée dans le film".

 

 

Avec un budget minime de 2,5 millions de dollars (Kick-Ass en a coûté une trentaine et Horribilis, une quinzaine), James Gunn tourne Super entre décembre 2009 et janvier 2010, avec toute l'équipe payée au tarif munimum syndical. Ce n'est ni la première ni la dernière expérience du cinéaste dans l'univers des super-héros : il a signé le scénario de The Specials en 2000, et sera bien évidemment engagé par Marvel pour réaliser Les Gardiens de la galaxie en 2014, Les Gardiens de la galaxie Vol. 2 cette année, et un troisième épisode qu'il assurera.

La grande question derrière Super reste pour beaucoup sa ressemblance Kick-Ass. Adapté du comic de Mark Millar, le film de Matthew Vaughn, sorti un an plus tôt, a engrangé plus de 96 millions, devenant un phénomène et donnant lieu à une suite en 2013 (au succès moindre). Ami avec Millar, James Gunn a appris que Kick-Ass était lancé pendant la production. Accusé de copier le succès, il sera défendu par Millar lui-même dans les médias. Gunn résumera parfaitement la situation : "D'un côté, ça fait chier c'est certain, mais de l'autre, qu'est-ce qu'on en a à foutre ? Y'a 4000 films de braquage. On peut bien avoir cinq films de super-héros-sans-vrais-pouvoirs".

 

Photo Ellen Page, Rainn Wilson

  

LE BOX-OFFICE

Super a beau n'avoir coûté que 2,5 millions de dollars, c'est un flop : moins de 400 000 dollars de recettes. Plus que le film, c'est sa distribution qui est en cause : il n'a eu droit à une sortie en salles que dans quelques pays, comme la Russie, le Royaume-Uni ou l'Italie, en 2011. Le film aura néanmoins une belle petite carrière en VOD.

Interrogé sur cet échec, Rainn Wilson dira : "C'est une comédie. C'est aussi un film d'action, c'est aussi un drame, c'est aussi un film super barré. C'est tout ça en même temps, et les gens n'y sont pas habités. Ils sont habitués à, 'Oh, Avengers, y'a de l'humour, mais c'est un film d'action'. Les gens savent du coup exactement dans quel monde ils sont. Mais là, il y a différents univers, c'est perturbant. On ne sait pas si dans la scène suivante, quelqu'un va pleurer, ou si ce sera absurde, ou si ce sera une séquence en animation ou de l'action". 


Photo Rainn Wilson

 

LE MEILLEUR

Super est une forme d'hallucination cinématographique : un film d'une violence extrême dans le fond comme dans la forme, doté d'un humour et d'un discours féroces, politiquement très incorrect et porté par des acteurs de premier plan (Ellen PageLiv Tyler et Kevin Bacon, autour du moins connu Rainn Wilson).

De dieu qui touche de son gros doigt lumineux la cervelle du héros (après qu'une armée de tentacules immondes ait ouvert sa boîte cranienne) à la mort brutale d'un personnage central, en passant par le Holy Avenger et les emprunts aux comics style Scott Pilgrim, James Gunn emballe un spectacle visuellement débridé, d'une liberté de ton et de forme sensationnelle. Il a en plus un sens évident du dialogue (Frank qui touche à la voiture de Jacques, Libby qui se moque du prénom de Frank), servi à merveille par des acteurs fantastiques, Rainn Wilson et la fantastique Ellen Page en tête.

Mais ce cirque n'est pas gratuit : derrière son costume de clown farceur, Super est d'une intelligence certaine. Prétendre qu'il défend la violence est une grossière erreur puisque le film passe son temps à montrer ses super-héros comme des êtres profondément déséquilibrés, malades et infréquentables, isolés et déconnectés de la réalité (Frank avec ses hallucinations divines, Libby avec ses rêves d'adolescente qui a trop lu de comics, qui viole son partenaire pour assurer un étrange rôle fantasmé et rit comme une psychopathe lorsqu'elle tue des gens).

 

  

ATTENTION SPOILERS

Ce n'est pas un hasard si la magnifique Liv Tyler relève du fantasme pour le héros. Frank a beau sauver la fille de ses rêves (Sarah), il a perdu celle de la réalité (Libby), et termine seul avec un lapin, en pleurs face à ses fantasmes transposés sur papier, dans la pauvre et pathétique bande-dessinée de son existence en deux dimensions. Cette lutte entre la réalité brute et ce qui relève de la rêverie plus ou moins pathologique est au coeur de l'histoire.

Après la mort de Libby, d'une violence inouïe, le film bascule ainsi avec des "Ka-pow" et "Bam" à l'écran, tandis que Frank tue tous les méchants, propulsé par les motifs du genre (ralentis, musique triomphante). Il sauve la fille des griffes des monstres, mais celle-ci reste inaccessible. Elle le quittera, ira vivre dans sa propre réalité (une réalité belle et douce, avec un beau mari et plein d'enfants), et laissera Frank pleurer sur la sienne, détruite. Le portrait de ce looser est d'une tendresse extrême. Il pourrait avoir fantasmé Libby et Sarah comme il a fantasmé la main du grand créateur et ses tentacules, ou il pourrait avoir vécu ces aventures incroyables et folles : il n'en reste pas moins, à la fin, le même looser esseulé.

Super questionne évidemment la violence, et surtout le rapport d'une certaine culture à cette brutalité fantasmée et lissée. Qu'il le fasse avec une énergie et un humour noir (Frank qui fracasse le crâne des méchants avec une clé à molette, pour leur dire "Ne vends pas de drogue !", "N'agresse pas des enfants !, "Ne vole pas !") rend la chose encore plus folle et maline. Qu'il n'ait pas peur d'aller au bout de son discours (Libby se prend une seule balle et meurt, une partie du visage arrachée), fait de Super un film profondément intelligent et particulièrement audacieux.

 

Photo Ellen Page

 

LE PIRE

Le vrai "pire" dans l'histoire de Super est certainement sa sortie post-Kick-Ass. Réduit au silence en partie à cause de ce sale hasard, le film de l'incorrigible James Gunn est trop méconnu vu ses ambitions et ses qualités. Il aurait pu et dû trouver un public plus grand.

En dehors de cet aspect business, Super mérite son titre, à tous les niveaux.

 

Photo Rainn Wilson

  

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

commentaires

Kennedy
24/04/2017 à 07:33

SHUT UP, CRIME !!!

Gregdevil666
23/04/2017 à 23:28

Du pur génie ce film.

Merci Ecranlarge de lui rendre hommage.

Stridy
23/04/2017 à 09:50

Une tuerie ce film, bien supérieur à Kick ass.

Cassius
22/04/2017 à 17:10

Une grosse claque ce film, vous avez tout dis écran large.
Bordel la fin avec libby...

champloo
22/04/2017 à 15:51

J'avais adoré ce film. Vraiment excellent ! D'ailleurs je le met sur ma liste de film à revoir tout de suite :p

Geoffrey Crété - Rédaction
22/04/2017 à 14:01

@YunoWhy

"Le mal-aimé", c'est surtout le nom de la rubrique. Comme on l'explique en intro, il s'agit de films injustement ignorés ou descendus par la presse, le public, ou les deux. Super n'a conquis, à sa sortie, aucun des deux. "Méconnu" est du coup une conséquence de "mal-aimé", qui peut s'appliquer à beaucoup des films traités dans cette rubrique.

YunoWhy
22/04/2017 à 13:56

Plus méconnue que mal aimé ce film

C'est surtout le petit frère barjo de kick ass (qui passe pour un film très propre à côté, même si il faut avour qu la mise en scène de Vaughn est vraiment sympa)

Zanta
22/04/2017 à 13:29

Excellent film, exploitant parfaitement Ellen Page, géniale de drôlerie et de folie.
Si seulement les producteurs de X-Men se rendaient compte que sa Kitty Pryde mériterait vraiment d'être réutilisée, mais au premier plan...

Finnigan
22/04/2017 à 12:52

@abibak

Logique vu les budgets, rappelés ici : 2,5 pour Super, 30 pour Kick-Ass... Le spectaculaire forcément

abibak
22/04/2017 à 12:45

beaucoup moins spectaculaire que Kick-ass, et au final pas grand chose à voir dans le discours. C'est dommage que ce film n'ai pas trouvé son public, il est plein de qualité.

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