Le mal-aimé : The Broken, le film d'horreur ultime à la Mirrors

Geoffrey Crété | 1 novembre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Geoffrey Crété | 1 novembre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Parce que le cinéma est un univers soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

Place au cauchemar de The Broken, petite pépite horrifique avec Lena Headey, la Cersei de Game of Thrones, dans une sombre histoire de doubles maléfiques.

   

Affiche fr

"Belle arnaque" (TéléCinéObs)

"A ne pas voir" (Le Figaroscope)

"Très chic mais très vain" (Le Monde)

"Rien à sauver dans cette grossière et prétentieuse histoire" (Télérama) 

  

 

 

LE RESUMÉ EXPRESS

Quand un miroir explose en morceaux sans raison, c'est plus que sept ans de malheur qui attendent Gina. Elle croise dans la rue une femme qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau, et décide de la suivre jusqu'à un appartement où elle découvre des photos d'elle-même et sa famille. Paniquée, elle s'enfuit et a un accident de voiture.

Elle se réveille avec une légère perte de mémoire, mais la conviction que quelque chose ne tourne pas rond. Que ce soit son petit ami frenchy légèrement louche désormais, sa belle-sœur victime d'un remake de Psychose, ou le cadavre dans le grenier.

Et elle ne sera pas vraiment réconfortée lorsqu'elle découvrira qu'en réalité, ce qui (coupé pour causes de spoilers).

FIN

 

Photo Lena HeadeyRipley dans Alien 3 et moi, même combat oculaire

 

LES COULISSES

Sean Ellis est photographe avant d'être réalisateur. En 2004, il attire l'attention avec son court-métrage Cashback, l'histoire d'un employé de supermarché capable de freezer le temps, et qui en profite pour délicatement déshabiller les femmes afin de les dessiner. En 2006, il décroche une nomination à l'Oscar du meilleur court-métrage alors qu'il a entre temps réalisé la version longue, sortie en France en janvier 2007.

Mais en réalité, The Broken aurait dû être son premier film. Il était même en bonne voie, avant que le projet ne s'écroule, comme expliqué à Comingsoon.com : "C'était à la base une vingtaine ou trentaine de pages qui a été sélectionnée par un studio et des financeurs qui voulaient le développer. Je l'ai développé avec eux mais ça allait dans la mauvaise direction. Il y avait des problèmes à tous les niveaux et finalement, c'était juste une question de temps avant que ça ne s'écroule. Une fois que ça s'est écroulé, sans les contraintes imposées par les producteurs, ou même des contraintes créatives, j'ai pris une année pour réécrire le scénario comme je voulais.

C'était fini quand je suis revenu et j'ai enchaîné en écrivant le scénario du long-métrage Cashback. J'ai trouvé très vite des producteurs pour ça, parce que les acteurs du court-métrage étaient disponibles. On avait besoin que ce soit fait rapidement."

 

photo, Sean BiggerstaffLe héros rêveur de Cashback

 

Les pièces s'imbriquent sans difficulté et le film Cashback ne passe pas inaperçu. Sean Ellis, lui, pense toujours à The Broken. Le nouveau scénario, plus proche de l'idée d'origine, était prêt et n'attendait que des producteurs. Cashback était presque une simple répétition pour le cinéaste : "J'y suis allé en essayant de faire quelque chose de très visuel pour que les gens puissent lire le scénario de The Broken, et comprendre ce que j'allais en faire."

Sean Ellis cite Rosemary's Baby, Ne vous retournez pasAngel Heart et L'Echelle de Jacob parmi ses inspirations, avec également un épisode de La Maison de tous les cauchemars (Hammer House Of Horror), série d'horreur des années 80 : "Il y avait cet épisode, The Two Faces of Evil, qui m'a foutu la trouille quand j'étais gamin. L'idée que quelqu'un qu'on aime, en qui on a confiance, disparaisse et soit remplacé par quelqu'un qui n'a aucun sentiment ou connection, qui soit alien, je trouvais ça vraiment flippant". 

Son intention est claire : "Je voulais faire un film qui vous donne des frissons et reste avec vous. Pas une bande d'ados qui se fait massacrer par un tueur. Je voulais quelque chose qui vous fasse un peu plus réfléchir. Je voulais créer un monde très précis avec une atmosphère très précise. C'était un défi à ce niveau." A noter que le réalisateur Nicolas Roeg a failli apparaître dans The Broken, en hommage.

A l'époque, Lena Headey n'est pas encore Cersei dans Game of Thrones, mais elle a été vue dans Fausses Rumeurs, Les Frères Grimm, La Crypte et bien sûr 300 de Zack Snyder. Sean Ellis explique : "Je la connaissais depuis des années. Je l'avais rencontrée juste après qu'elle ait tourné 300. Mais honnêtement The Broken n'a jamais été conçu pour être autour d'une star. Elle a décroché le rôlé de la série Terminator : Les chroniques de Sarah Connor pendant qu'on tournait."

 Photo Lena HeadeyGame of Mirrors

 

LE BOX-OFFICE

The Broken aurait coûté environ 5 millions de dollars, et n'aurait rapporté qu'à peine 300 000 dollars dans le monde, avec une sortie très limitée dans quelques territoires, dont la France (coproduction Gaumont oblige).

Depuis, Sean Ellis a réalisé Metro Manila, un thriller tourné aux Philippines. Son troisième film, Anthropoid avec Cillian Murphy et Jamie Dornan, est sorti en 2016 dans seulement quelques pays. Probable raison de la non distribution du film en France : l'existence d'un projet autour du même sujet (l'histoire vraie de l'opération Anthropoid, visant à tuer un commandant nazi en 1941), intitulé HHhH, et réalisé par Cédric Jimenez.

 

photo, Melvil PoupaudMelvil Poupaud est là aussi

 

LE MEILLEUR

Il y a une scène dans Cashback qui préfigure la capacité de Sean Ellis à créer le malaise : lorsque le héros croise, dans ses rêveries silencieuses, un autre personnage qui brise le sortilège de la tranquilité figée. Et si la romance décalée se transformait en cauchemar inattendu ?

D'un pitch simple et pervers digne d'un épisode d'Au-delà du réel : L'aventure continue ou La Quatrième Dimension, le cinéaste tire un film d'ambiance et d'angoisse d'une élégance folle, qui aura certainement trompé bon nombre de spectateurs en quête de frissons classiques. Car The Broken n'est pas un film qui se veut aimable. Il résiste aux codes du genre, offrant une poignée de jumpscares ordinaires pour mieux diluer le cauchemar urbain dans une atmosphère pesante et anxiogène. Avec la photo glaciale et métallique d'Angus Hudson et la musique envoûtante de Guy Farley, qui avaient déjà travaillé avec le réalisateur sur Cashback.

Sean Ellis joue adroitement avec l'attente et les réflexes du spectateurs, emmené sur un territoire moins balisé que d'ordinaire. Il étire les scènes, comme cette folle séquence dans la baignoire, sans offrir la satisfaction habituelle et instantanée. Le trouble s'installe durablement, avec une perte des repères qui sert de moteur à la mise en scène. Le spectateur est testé et éprouvé, moins par des scènes chocs et gore que par le rythme troublant, digne d'un cauchemar sans issue.

 

photo, Richard JenkinsSix Feet Under indeed

 

L'écriture est dépouillée, précise, implacable. L'identité de Gina est questionnée par le garagiste dans l'une des premières scènes, le père perçoit d'abord ses proches comme une menace, et cette anecdote sur le lubrifiant rejoue l'idée que la confiance en ses proches est dangereuse. A l'image de la forme, le scénario est épuré, jusqu'à frôler l'abstraction.

The Broken est évidemment une variation sur le thème des profanateurs de sépulture, et autour du délire d'illusion des sosies de Capgras évoqué dans une scène avec le psychologue. Il rappelle inévitablement Mirrors, l'amusant film d'horreur d'Alexandre Aja avec Kiefer Sutherland sorti la même année, et lui-même remake du film coréen Into the Mirror de Kim Sung-So, sorti en 2003. Sauf que le film de Sean Ellis a une identité forte, à mille lieux des autres productions d'horreur.

Il y a une poignée de moments mémorables, dont un hommage appuyé à Psychose et quelques visions flippantes de l'envers du miroir. Mais surtout une sensation tenace d'horreur douce, qui s'installe silencieusement et sournoisement. La vision de deux chiens identiques qui se battent au détour d'un plan, le flash de l'accident rejoué en boucle, et le visage insondable de l'excellente Lena Headey font de The Broken un film d'horreur pas comme les autres. Un film qui ne pourra certainement pas satisfaire un très large public, mais qui ne mérite aucunement d'être tant ignoré. 

 

photo, Michelle DuncanLe pire des reflets : celui qui vient te tuer

 

LE PIRE

The Broken aura grandement souffert de sa nature inhabituelle dans un paysage de films d'horreur plus formatés, plus faciles à recevoir et consommer. Il aura donc sans surprise décontenancé de nombreux spectateurs, troublés par cette vision très auteuriste du film de genre. Une vision d'autant plus surprenante qu'elle repose sur une intrigue qui aurait parfaitement pû devenir un produit plus classique, comme il a failli le devenir lorsque Sean Ellis à essayé de monter le projet la première fois.

Au-delà de ces partis pris, The Broken souffre d'une approche old school de la peur, qui oscille entre des jumpscares parfois grossiers et une scène de fausse tension sur un quai de métro. Le fantôme de Jacques Tourneur semble planer sur cette ville grise de Londres.

Exercice de style absolu, le film réduit le genre aux archétypes, aux personnages-façades. Il exige aussi une patience, une attention voire une foi presque aveugles, et qui ne sera pas récompensée de manière classique. Car si M. Night Shyamalan peut sembler être une inspiration pour le twist de The Broken, Sean Ellis ne le traite absolument pas comme le cinéaste de Sixième Sens et Signes, prenant là encore le risque de laisser son spectateur de marbre. 

 

SCENE CULTE (avec spoiler)

 

 

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commentaires
Sergio
01/11/2020 à 14:37

J’aime bcp Sean Ellis ! Un réal sous estimé à mon sens. Le gars en quatre films a revisité quatre genre aux antipodes de manière chassieuse. La comédie, l’epouvante, le drame et le film de guerre.

Kyle Reese
01/11/2020 à 12:54

J'avais bien aimé son contemplatif et très poétique Cashback à l'époque. C'était avant metoo, je me demande comment il serait réceptionné aujourd'hui.
Bref, critique intriguante, je lui donnerai peut être une chance si c'est dans la même veine et avec la belle Lena Headey surtout.

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