Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg : 7ème édition

Nicolas Thys | 1 octobre 2014
Nicolas Thys | 1 octobre 2014
Pour la septième année consécutive, et pendant une dizaine de jours, le pays de la choucroute et des kouglofs s'est transformé en Monsterland et autres horreurs. En prenant la suite de L’Etrange festival et avec en ouverture une Zombie walk qui aura réuni plus de 4000 personnes entre la place Kléber et la cathédrale, le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg est l’un des événements d’une rentrée cinématographique marquée par le genre en général et le bizarre en particulier. On est d’autant plus heureux de voir la manifestation perdurer qu’elle propose des à-côtés intéressants comme (une boulangerie à côté du Star St-Ex) un « Indie game contest » et une exposition rétro-gaming, des séances de minuit plus folles et animées les unes que les autres et qui seront souvent l’unique occasion de voir les films proposés sur grand écran, une nuit consacrée à la Cannon pour voir trois nave… chefs-d’œuvre (Bras de ferPortés disparus et Bloodsport) et une masterclass avec un invité de marque.

Cannes aura été l’occasion de découvrir la restauration du premier Massacre à la tronçonneuse, qui fête bruyamment ses 40 ans, et Strasbourg nous aura permis d’entendre Tobe Hooper, président du jury, pendant une heure et demie, interrogé sur ses débuts et une partie de sa carrière par Jean-Baptiste Thoret. A cette occasion, le cinéaste est revenu sur son amour du cinéma et notamment du cartoon dès son plus jeune âge, son intérêt pour le politique, ses difficiles débuts et son ambition ratée de devenir un cinéaste hollywoodien, ses singularités texanes et l’horreur banalisée des médias qui l’ont inspiré pour Massacre..., et quelques thématiques de son œuvre. Il s’exprime lentement mais longuement et on aurait aimé que l’entretien dure une journée entière. Pour faire durer le plaisir, on aura eu droit à une rétrospective partielle de son œuvre qui nous aura donné l’occasion de revoir Lifeforce et le film reste réussi tant le corps de Mathilda May n’a pas pris une ride !


Autre point positif, tout en proposant une sélection riche et variée, ce festival est également l’un des moins frustrants qui soit. La programmation n’est pas démesurée et c’est l’un des rares endroits où on peut pratiquement voir tous les films sans se dire qu’on a peut-être manqué de projection indispensable. En compétition, on a pu revoir des films déjà vus ailleurs comme l’excellent White god de Kornel Mundruczo, à mi-chemin entre réalité brute et cauchemar vorace, déjà vainqueur de la compétition Un certain regard à Cannes et qui possède la plus impressionnante séquence d’ouverture de l’année, et Alléluia de Fabrice du Welz (critique ici) qui ont chacun remporté un prix. Parmi les 11 films restants, peu de déchets à l’exception de l’imbécile et mal écrit/réalisé Killers des Mo Brothers, de la fin de l’irlandais The Canal d’Andrew Kavanagh qui loupe le coche du vrai film de fantômes et du film dans le film pour proposer un machin psychologique dans lequel l’idée de départ (le protagoniste est archiviste dans une Cinémathèque) n’est guère plus qu’un prétexte, et de celle de Der Samouraï de Till Kleinert qui a l’air de n’avoir pas su comment conclure son délire fantastique et l’a donc méchamment bâclé. Dommage car son histoire entremêlant un loup affamé, une bourgade paumée, un flic sans autorité et un étêteur au katana affuté aurait pu être excellente et laisse percevoir une réelle ambition formelle.

On a eu droit également à des films flirtant avec le genre comme le néo-zélandais Housebound de Gerard Johnstone. De Bade taste à Black sheep ou What we do in the shadows ?, les habitudes horrifiques du pays tirent vers le comique et comme on ne change pas une recette qui marche, celui-ci y reste, parodie et détourne différents genres bis tout en les évitant habilement : fantôme, maison hantée, parents monstres, voisins tueurs, paranormal, tout y passe mais rien n’y figure. Sans le versant comique, on trouve dans la même catégorie 2030, film Vietnamien sur l’avenir d’un pays qui finit sous les eaux et dont les habitants doivent vivre sur des maisons en bois flottante. Ce qui aurait pu tourner à la fable écolo, évite tous les clichés du genre et offre un rendu visuel impeccable et contemplatif. La dimension proprement politique n’est pas absente, elle est simplement conduite en filigrane, à l’arrière plan d’une histoire d’amour et familiale classique mais belle. Enfin, en constatant qu’il venait d’Espagne et en se souvenant de leur métrage gastronomique précédent, Omnivores, on pouvait avoir peur d’Amours cannibales mais Manuel Martin Cuenca a préféré la subtilité et grand bien lui en a pris. Très peu de sang ici, et on ne verra guère plus qu’un tailleur indépendant dans un coin reculé de Grenade congeler de la viande qu’on devine humaine et la cuisiner de temps à autre. On grignote finalement bien plus du côté du Locataire de Polanski que des dévoreurs d’humains. En plus d’un traitement original sur l’immigration, jamais abordée d’un point de vue politique, mais toujours présente et notamment dans une relation amoureuse qui se noue, la métaphore religieuse est bien filée, avec en trame de fond la semaine sainte et une attaque envers une nation encore hantée un traditionalisme fort. Le film est géométrique, expressif avec ses cadres dans le cadre impressionnants et ses espaces lugubres et vide, froid comme la mort et on saluera particulièrement le travail du directeur de la photographie qui réussit à donner l’impression de séquences extérieures en noir et blanc.



Le festival proposait ensuite quatre films en compétition résolument tournés vers le fantastique avec vampires, loups-garous, nymphe-fantomatique et autres monstruosités. A girl walks home alone at night d’Ana Lily Amirpour ne renouvelle pas le film de vampires mais son noir et blanc nocturne et son esthétique proche des premiers films de Jarmush avec une bande-son géniale offrent un agréable voyage fantastique post-adolescent. Le film a la particularité d’être américain mais tourné en farsi avec des acteurs iraniens dans une petite cité morte des Etats-Unis, Bad City dominée par un dealer bourru au visage buriné. Dans ce lieu maudit où l’on entre par un charnier à découvert et où le pétrole est roi, on suivra la romance d’une vampire solitaire et d’un homme perdu. On a également été étonné en bien par Late Phases d’Adrian Garcia Bogliano, sa magnifique musique signée Wojciech Golczewski et ses loups-garous tant ce genre de film est difficile à réussir. Bien sûr les monstres ont leur côté kitsch mais le sérieux de l’entreprise est assumé d’un bout à l’autre et la réalisation est efficace, réussissant à intégrer au mieux le handicap visuel du héros, ancien militaire à la retraite et placé dans une maison miteuse où il va passer les derniers moments de sa vie. Viennent ensuite deux aventures au bord d’un lac. L’américain Honeymoon de Leigh Janiak est le plus intelligent avec un voyage amoureux qui se transforme en cauchemar sans qu’on ne sache jamais vraiment ce qui se trame. La réalisatrice reste collée au regard de l’homme sur la métamorphose de sa jeune épouse et multiplie non-dits et jeu sur le hors-champ où on devine les créatures grâce à des rayons lumineux, rappelant le projecteur de la caméra, du sang et la décomposition des personnages féminins. Le corps procréateur est une fois encore le moyen de transport et de reproduction idéal pour phénomènes inconnus mais l’inquiétante étrangeté de l’ensemble résiste habilement. Moins bon mais pourvu de qualités certaines, The Pool, film néerlandais de Chris W. Mitchell, croise meurtres sordides, disparitions inquiétantes, échappées impossible, règlements de compte familiaux, onirisme macabre et huis-clos au bord de l’eau. Le lac est hanté par une présence, fantôme d’une jeune femme tuée quelques siècles auparavant et elle attire ses proies en les faisant devenir de plus en plus fou.

Mais l’objet le plus marquant et le plus inattendu de la compétition restera peut-être Starry eyes de Kevin Kolsch et Dennis Widmyer, co-auteurs en 2003 d’un documentaire sur Chuck Pahlaniuk dont on retrouve des influences et une certaine atmosphère. On est là en présence d’un métafilm d’horreur, tirant sur Mulholland Drive de David Lynch, pour le côté actrice débutante mais aussi pour l’étrangeté du producteur et des séances casting, la nudité et la violence sourdes qui deviennent peu à peu explicites, les personnages aux cheveux laqués et qui, malgré leur âge, ont trop l’air plastifié pour être vrais, les décors à la fois immense et comme conservés dans du formol mais aussi pour l’atmosphère démoniaque qui se dégage de l’ensemble. En parallèle, c’est tout une esthétique du tournant des années 1980 qui se déploie avec un groupe d’amis qui commence à se déliter, du sang à profusion et toute l’horreur qui provient désormais de l’homme lui-même et de quelques individus plutôt que de monstres en tout genre. La musique simple n’est pas sans rappeler les partitions de Carpenter et la mue que subit la jeune protagoniste pour entrer dans le monde clos d’Hollywood, qui doit se débarrasser complètement de sa vie précédente est dans l’esprit des premiers Cronenberg. Starry eyes parcourt en ce moment les festivals, on espère (un grimoire de magie quelconque et des incantations à la main) qu’il sortira en salle d’ici quelques temps…



Le seul manque difficile à comprendre est celui de It follows de David Robert Mitchell, découvert à La Semaine de la critique et présenté un peu partout ailleurs et qui reste l’une des plus belles surprise de l’année. Mais bon, ce n’est pas si grave car d’autres sections remplaçaient aisément cet absence. Notamment celle intitulée Crossover avec deux polar comiques, coréen : A Hard day de Kim Seong-Hun et le norvégien : Refroidis de Hans Petter Moland (voir critique ici) et un film ados inquiétant White girl de Gregg Araki (voir la critique ici). Sans appartenir au fantastique, ces films flirtent avec le cinéma de genre et avec l’étrange et avaient donc leur place au delà de la compétition. Mais les grandes réussites restent pour les noctambules les escapades à l’heure fatidique et donc les « midnight movies » complètement décalés et délirants, le genre de séance qu’on aimerait retrouver partout et tout au long de l’année mais dont seul Strasbourg semble friand. Et grand bien lui en fasse puisque les salles étaient tous les jours pratiquement pleines. On a pu découvrir des merveilles comme Dead snow 2 avec ses zombies Nazis dans la neige qui cette fois partent détruire une ville entière mais ils devront compter sur la détermination de zombies communistes pour les arrêter dans leur quête. Cet épisode est encore plus drôle, décapant et monstrueusement référentiel que le premier. Des tueurs-en-série pas très mélomanes, des geek fous de jeux de rôle et un faux-docu sur des vampires néo-zélandais ont aussi été de la partie avec respectivement Discopath de Renaud Gauthier, Knights of badassdom de Joe Lynch et What do we do in the shadows ? de Taika Waititi et Jemaine Clement. Du premier on retiendra le scénario très disco-pop-débile, du second la bestiole horrible de la fin et la participation de Tyrion Lannister et du troisième le fait qu’il est bien meilleur que le Vampires belge de Vincent Lannoo.



Mais les deux pièces de collection de nos méandres nocturnes sont Why don’t you play in hell ? de Sono Sion et Zombeavers de Jordan Rubin. Chacun en conviendra, un bon festival se doit de comporter un film de Sono Sion et si celui qu’on nous proposait était déjà passé à d’autres endroits l’année passée, c’est toujours un plaisir de le revoir. Ce film est un véritable hommage au cinéma, à la pellicule et la projection 35mm et aux films de Yakuza dont on aura de cesse de se demander si certains n’ont pas été filmés de la même manière que dans l’histoire racontée. Le génie de Sono Sion est de réussir à écrire une histoire qui part dans tous les sens, avec bien trop de personnages principaux et d’intrigues secondaires sans jamais nous perdre et en parvenant à concentrer l’ensemble pour aboutir à un final plus qu’explosif où tous se retrouvent. Mais aussi de proposer une mise en scène impeccable et inventive tout au long de l’œuvre.

Ceux qui sont déjà passés par Cannes savent que le Hollywood Reporter offre gracieusement son daily du festival chaque matin. Sa meilleure rubrique cette année était « Les Pires affiches du festival » où étaient regroupés le pire du marché (mais pas seulement) avec une thématique par jour. C’est là qu’on avait découvert dans le numéro consacré aux morts-vivants, aux côtés de Zombie Pie (un film avec des zombies, des tartes et Tara Reid), la merveilleuse affiche de Zombeavers, film impossible à voir jusqu’ici et dont l’image avait mis en émoi nos organes visuels. Cette splendeur graphique figurait un castor monstrueux dans un lac avec quelques jeunes filles à la surface (toute référence à un film de requin est certainement fortuite) et le titre s’affichait offrant une myriade de possibilités parce que des castors et des zombies, personne n’en avait encore eu l’idée. Heureusement Strasbourg est là et notre critique aussi pour comprendre à quel point voir ce film est vital pour votre bien-être cinéphile (Cliquez ici).

Le Festival du film de Strasbourg c’est donc tout ça et bien d’autres choses dont on n’a pas eu le temps de vous parler mais que vous avez eu tort de rater (comme une projection de SOS Fantômes en plein air ou un ciné-concert sur le Faust de Murnau, des rétrospectives et courts-métrages). En somme, si vous êtes dans la patrie des fleischknepfle et des spaetzle l’année prochaine ou que vous avez une semaine de vacances en trop à prendre en septembre, vous savez quoi faire !




Palmarès du festival

Longs-Métrages
Octopus d'Or — White God de Kornél Mundruczó
Méliès d'Argent — Amours Cannibales de Manuel Martin Cuenca
Mention Spéciale du Jury — Alleluia de Fabrice du Welz
Prix du Public — Housebound de Gerard Johnstone


Courts-Métrages
Octopus d'Or — The Landing de Josh Tanner
Méliès d'Argent — Robotics de Jasper Bazuin
Prix du Jury dans la catégorie Animation — Imposteur de Elie Chapuis
Prix du Jury dans la catégorie Made in France — Shadow de Lorenzo Recio
Mention Spéciale du Jury — Ceremony for a Friend de Kaveh Ebrahimpour
Mention Spéciale dans la catégorie Animation — La Bête de Vladimir Mavounia-Kouka
Prix du Jury Jeune — Ceremony for a Friend de Kaveh Ebrahimpour
Prix du Public — Robotics de Jasper Bazuin
 
Indie Game Contest
Octopix — The Coral Cave
Mention Spéciale du Jury — Savage - The Shard of Gozen
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commentaires
crorkz mattz
07/04/2015 à 13:44

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dod
01/10/2014 à 15:15

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