Berlin, ville ouverte

Perrine Quennesson | 20 février 2013
Perrine Quennesson | 20 février 2013

« Dialogues en perspective ». C'est le nom donné par l'Office Franco-Allemand pour la jeunesse (OFAJ) au jury composé de 3 Français et 3 Allemands et d'un membre d'un pays invité, cette année le Portugal. Leur but depuis 2004 ? Décerner un prix dans la catégorie Perspektive Deutsch Kino qui offre un panorama du cinéma allemand d'aujourd'hui et ainsi en faciliter l'accès. C'est dans ce cadre qu'Ecran Large est allé faire un petit tour, du 13 au 16 février, du côté de la Postdamer Platz lors du 63ème festival de Berlin.

Ce jury est composé de jeunes (qui n'en veulent) venus d'horizons très divers. Certains sortent à peine du BAC mais sont déjà réalisateurs de courts-métrages tandis que d'autres font des études de sciences-politiques, de communication, de cinéma ou encore travaillent aux côtés des enfants. Ils étaient menés par la (jeune, elle aussi) réalisatrice franco-germano-iranienne, Emily Atef, un exemple d'inter-culturalité, auteure de films comme Tue-moi ou L'Etranger en moi. Cette année, après 12 heures d'intenses débats entre eux, ils ont récompensé le film Zwei Mütter d'Anne Zohra Berrached qui traite des difficultés que rencontre un couple lesbien à concevoir un enfant. Un film ancré dans l'actualité, en particulier en France, en plein débat sur le mariage gay. Zwei Mütter « a convaincu le jury tant par son esthétique et son travail sur la forme, que par sa sincérité et la profondeur de son contenu. Le film parvient avec beaucoup de délicatesse à traiter d'un thème politique, sans pour autant chercher à être militant ». Car selon les jurés, il n'y avait ici aucune volonté politique en faisant ce choix mais, d'après Théophile, l'un des membres, une vraie envie de saluer « l'hybridation intelligente entre fiction et documentaire ».

Du dialogue, il y en avait aussi entre le public et les cinéastes. Comme il s'agit cette année, des 50 ans de l'OFAJ, cet office qui œuvre pour l'amitié franco-allemande, ce fut l'occasion d'organiser un débat sur les traditions et les contre-courants à travers l'histoire du cinéma français et allemand, de la Nouvelle Vague à nos jours. Pourquoi à partir de la Nouvelle Vague ? Car c'était il y a 50 ans (environ) et que l'un des participants à ce débat était Volker Schlöndorff, le réalisateur du Tambour qui a commencé comme assistant réalisateur notamment pour Alain Resnais, Louis Malle ou encore Jean-Pierre Melville. Cet ex-chef de file du Nouveau Cinéma allemand était accompagné par les réalisatrices Emily Atef et Pia Marais, qui, elle, avait un film en compétition à Berlin, Layla Fourie. Mais celui qui a phagocyté le débat n'était autre que Bruno Dumont, également invité à venir s'exprimer. Celui qui était à Berlin pour son film Camille Claudel, a mené la discussion vers une déclaration de guerre au cinéma de divertissement, entrainant dans sa suite ses camarades de débat. « Il y a les vendus et il y a les purs » a-t-on pu l'entendre dire.

Les 4 intervenants faisaient le constat des difficultés de production pour un certain cinéma d'auteur, désormais presque marginal selon eux, au profit d'un autre et surtout du manque de culture de la jeune génération : « Les films sont là. Ce sont les médias qui choisissent de ne pas cultiver et d'abrutir le public. Quand Flandres est passé à Cannes mes acteurs n'ont pas été invités à passer à la télévision. A Cannes, Canal+ ne parle pas de cinéma, ils invitent des people comme une femme de footballeur ou un chanteur, pour eux c'est de l'évènementiel. Il m'est arrivé qu'un responsable de France Télévisions me dise que mon film est formidable, mais ils ne l'ont pas produit et il ne le diffuse pas. Il faut diffuser plus de cinéma, il faut éduquer les masses. Il suffit de commencer par Charlie Chaplin, Robert Bresson. Il faut subventionner le cinéma, il ne faut pas viser la rentabilité. Si on veut que le cinéma redevienne un art, il faut le subventionner : gagner de l'argent avec des films c'est de l'industrie. Le poison vient de mélanger l'art et l'argent. Ce qui est grave c'est d'estimer un film en fonction de son nombre d'entrées ». Une observation à l'échelle internationale peu nuancée qui mettait tous les films dits de divertissements dans le même panier. Dumont a également parlé du cinéma comme d'un lieu « où l'on devient humain » et que le manque d'attention porté au cinéma d'art pouvait nuire à nos sociétés. Mais après ce constat amer, qui semblait être partagé par une grande partie de l'audience, les quatre cinéastes ont tout de même laissé entrevoir une lueur d'espoir en parlant du numérique qui permettait des coûts de production moindres et pouvait laisser aller la jeune génération à plus de créativité : « Il ne faut pas penser à un monde idéal, France Télévisions ne diffusera jamais un film de Jean-Marie Straub à 21 heures. Je pense que, aujourd'hui, avec le numérique on peut tourner un film pour rien ou pas grand-chose. La jeune génération doit prendre acte des nouvelles technologies, Internet peut diffuser des films sans distributeur de cinéma ». Extrait  de la table ronde en cliquant sur l‘image ci-dessous.

Enfin nous n'allions tout de même pas faire un tour à la Berlinale sans en profiter pour voir quelques films en compétition ou présentés hors-compétition, un dialogue direct avec les arts en somme. Dans les 7 films que nous avons pu voir Dark Blood de George Sluizer et Les Croods de Kirk De Micco et Chris Sanders se sont hissés au-dessus du lot. Dark Blood est le dernier film de River Phoenix, tournage pendant lequel il est mort d'une overdose. Suite à ce décès, les bobines ont failli être détruites, ce que Sluizer a empêché en les subtilisant et les gardant près de lui. Finalement, 20 ans après le tournage, le film parvient sur le grand écran. Malade, le réalisateur explique qu'il tenait à finir le film avant de partir, comme un dernier adieu, pour ne pas rester sur un sentiment d'inachevé. Les scènes que Phoenix n'a pas pu tourner sont racontées par le réalisateur qui de sa voix émue nous conte la séquence. Le film donne la sensation d'assister à la lecture d'un livre qui soudainement s'animerait à l'écran, faisant quelques pauses pour laisser travailler notre imagination. River Phoenix y est perturbant en esprit libre et asocial tandis que le couple joué par Judy Davis et Jonathan Pryce fonctionne au diapason dans cette plongée flippée aux tréfonds du désert et de la paranoïa.

Les Croods est un film d'animation produit par Dreamworks, qui après Dragons, commence sérieusement à mettre en péril la domination Pixar. Ici, on suit une famille d'hommes préhistoriques dont le seul but dans la vie est de survivre. Au risque de ne pas vivre du tout. Ils restent ainsi enfermés la plupart de leur temps dans une caverne et ne sortent que pour se nourrir et y retourner le plus rapidement possible. Les mots « nouveauté » ou « curiosité » sont proscrits et synonymes de méfiance. Mais un bouleversement tectonique et une rencontre vont les faire sortir de leur zone de confort. (Très) drôle et touchant, le film est une parfaite combinaison. Mieux : visuellement, c'est une claque. La 3D permet une vraie profondeur de champ dans les divers mondes, riches en détails et en couleurs, que la famille est amenée à traverser. Jouant sur le mythe de la caverne de Platon et faisant de cette traversée pour la survie de l'espèce, une vraie quête initiatique, Les Croods s'avère également intelligent. Et vous aussi, bientôt, vous adopterez Belt, le paresseux ambianceur.

Le nouveau film d'Emmanuelle Bercot, Elle s'en va, était également présenté à Berlin. Il met en scène Catherine Deneuve dans un superbe rôle de femme d'une soixantaine d'années, perdue entre ses désirs et ses regrets. Un jour, pour une histoire de cigarettes, et suite à un chagrin d'amourette, elle va se lancer, sans le vouloir, ou presque, dans un road trip à travers la France, l'amenant notamment à reprendre contact avec sa fille. Si la deuxième partie du film, plus accès sur la résolution, les retrouvailles et l'épanouissement est plus classique, la première partie, tournée vers l'attente et l'égarement, s'avère très émouvante. Catherine Deneuve, en femme au bord de la crise de nerfs, est particulièrement juste.

Prince Avalanche a remporté l'Ours d'argent pour son réalisateur David Gordon Green. Le film s'intéresse à deux hommes, l'un sortant avec la grande sœur de l'autre, totalement opposés, contraints de vivre ensemble dans une forêt anéantie par les feux. Quotidiennement, leur tâche se résume à tracer des lignes jaunes sur une route. Travail rébarbatif s'il en est, il en deviendrait presque hallucinogène tant les personnages se perdent dans des illusions : l'un persuadé d'être un Don Juan gentleman et l'autre en pleine connexion avec la nature en rêvant une relation idyllique avec sa dulcinée. Mais l'un et l'autre vivent dans des chimères et quand la réalité vient les frapper, la chute est rude. Prince Avalanche est un film hanté où les fantômes de l'amour, les spectres des certitudes et les vrais revenants se croisent mais ont quelque chose de rassurant. Enfin, tant qu'on ne prend pas conscience qu'ils ne sont pas réels.

Nous avons également pu voir le très bullet points Lovelace dont vous pouvez découvrir la critique ici et le Promised Land de Gus Van Sant, une bluette sur fond d'écologie qui si, elle n'est pas désagréable, est terriblement prévisible. On en attendait mieux de la part du réalisateur d'Elephant

Enfin le Nobody's Daughter Haewon de Hong Sang-Soo, dans un style faussement naïf, raconte l'histoire d'une jolie jeune Coréenne, symboliquement abandonnée par ses parents (on ne voit jamais son père et sa mère part au Canada au début du film) partagée entre la volonté d'accepter une demande en mariage rapide et son incapacité à passer au-delà d'une relation passée avec son professeur marié. Discussions à cœur ouvert et situations quasi-vaudevillesques se succèdent dans cette balade douce-amère mais un peu berçante.

 

Remerciements à l'OFAJ et, en particulier, Wiebke Ewering, Florence Batonnier Woller et Sarah Vanneyre ainsi qu'aux membres du jury jeune.

 

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