Spike Lee, cinéaste anti-idées noires

Sylvie Rama | 13 avril 2006
Sylvie Rama | 13 avril 2006

Black rage

Né en 1957 à Atlanta, Shelton Jackson Lee grandit au sein d'un milieu artistique et intellectuel favorisé : son père est jazzman, sa mère enseignante. Cette dernière le surnomme Spike, en taquin hommage à son physique maigrelet et son petit visage pointu. Le gamin est souvent chambré parce qu'il ressemble tantôt à une souris, tantôt à une mouche (dû à ses énormes binocles). Chez les Lee, on aime les arts et la culture, mais on aime surtout débattre de la société et de la condition des Noirs, encore fortement marqués par des siècles d'esclavage. Spike Lee donc, s'intéresse assez tôt aux arts et à la cause afro-américaine. Sensible aux questions de société portant principalement sur les races, il développe très vite le besoin de trouver des réponses aux problèmes sociaux et identitaires des minorités.

À l'adolescence, Spike Lee intègre le prestigieux Morehouse College d'Atlanta, Université destinée à l'élite noire, avant d'émigrer à Brooklyn où il est admis en section Cinéma dans un établissement new-yorkais de renom, la Tisch School of the Arts. À vingt ans, il s'entraîne à la réalisation en tournant un petit film de quelques minutes qu'il intitule Last hustle in Brooklyn. Ça plaît aux copains. À lui aussi. Très vite, il continue avec deux autres courts d'une dizaine de minutes, The Answer et Sarah. Non seulement le métier lui plaît, mais il prend aussi soudainement conscience du pouvoir qu'il possède par le biais d'une caméra.

Aidé par son camarade de classe, Ang Lee, il réalise Joe's bed-stuy barbershop : We cut heads, un moyen-métrage pour lequel il est récompensé par un Student Academy Award. Le film fait le tour des festivals, est multi-diffusé sur les chaînes new-yorkaises et commence à faire parler de ce jeune talent noir. Spike Lee a le melon qui enfle et s'attend à faire fructifier son talent grâce au contact imminent d'un producteur.

Heureusement, un peu à l'image d'un message récurrent dans ses films (Wake up !), Spike Lee se réveille très vite et comprend que les ponts d'or des gros pontes hollywoodiens ne courberont pas vers lui. À vrai dire, il est à deux doigts d'y être, sous les ponts. Zéro producteur et pas un rond pour payer les factures. L'étudiant fauché est contraint de renoncer à son tout premier long-métrage à caractère biographique, Messenger, faute de capitaux. Celui qui a décidé d'être un messager pour le monde et surtout pour la communauté afro-américaine, comprend alors qu'il ne pourra compter que sur lui-même (ce qu'il appelle la self-reliance) en produisant ses films de manière indépendante.

Spike n'en fait qu'à sa tête

En 1986, tout juste titulaire d'une maîtrise de cinéma, Spike Lee s'atèle à boucler Nola Darling n'en fait qu'à sa tête, comédie de moeurs en N&B et relecture personnelle d'un film souvent considéré comme le premier long-métrage de l'histoire du cinéma, Naissance d'une nation, réalisé par D.W. Griffith en 1915. L'histoire met en scène les batifolages de Nola, jeune femme noire qui tergiverse entre ses trois amants et sa copine lesbienne. Doté d'un budget ridicule (financé par sa grand-mère), mis en musique par son père, interprété par lui-même, sa soeur et ses amis, tourné et monté également par ses soins, le petit film fabriqué en famille trouve son public et remporte le Prix de la Jeunesse au Festival de Cannes. Spike Lee est surnommé le Woody Allen noir et sa notoriété s'étend au-delà du public afro et des cercles intellos.

À propos du film, le jeune réalisateur confie sa volonté de porter à l'écran des histoires d'amour entre personnes noires, chose qui selon lui est inexistante dans les œuvres mettant en scène ces individus : « Eddie Murphy ou Richard Pryor n'ont jamais d'histoires d'amour dans leurs films. Si j'ai décidé de faire du cinéma, c'est justement pour mettre en scène des choses que je ne voyais pas ailleurs ou pour corriger des situations dont la représentation ne me plaisait pas. Lorsque vous n'êtes pas d'accord avec quelque chose, il faut réagir ».

Bref, tout est dit sur les aspirations du jeune cinéaste. Il fonde alors sa société de production 40 Acres and a Mule (en souvenir de la compensation qu'auraient dû recevoir les anciens esclaves de l'État Fédéral après l'abolition de l'esclavage) dont le nom est présent au générique de tous ses films jusqu'à aujourd'hui. Pour sa prochaine production, 40 Acres and a Mule bénéficie du soutien de la Columbia. School daze, avec Laurence Fishburne, critique notamment le matérialisme et dresse un sévère constat des conséquences liées aux comportements irresponsables en milieu étudiant. Inspiré par sa propre expérience sur les campus et par West side story, le film met en scène les conflits qui opposent deux groupes d'étudiants afro-américains bornés.

Le succès commercial du film lui permet d'enchaîner avec le très beau Do the right thing, dont il est (comme pour une grande majorité de ses films) l'un des acteurs, le scénariste, le réalisateur et le producteur (son père signe la BO). Cette oeuvre accomplie qui obtient deux nominations aux Oscars et concourt pour la Palme d'Or cannoise traite du racisme et débute par une expression chère à l'auteur : « Wake up ! » à laquelle il ajoute lors d'une interview « Les Noirs doivent se réveiller ! » Devenu culte, sur les traces du Mean Streets de Scorsese, le film qui brandit son manifeste pro afro-américain à travers un refrain hip-hop (Fight the power) rencontre un succès mérité mais s'attire également l'hostilité de la classe W.A.S.P. (White Anglo-Saxon Protestant).

Désormais incontournable, Spike Lee est l'une des personnalités du moment. Plus que le Noir qui a réussi, il est parvenu à faire de sa couleur de peau un atout intellectuel et commercial. En 1990, il révèle Denzel Washington et Wesley Snipes aux côtés desquels il joue dans Mo'better blues, hommage qu'il rend très probablement à son père en filmant l'ascension difficile d'un musicien de jazz. L'année suivante, Wesley Snipes est à nouveau de la partie, avec Samuel L. Jackson, pour Jungle fever, qui traite des relations interraciales, de la vision mythologique du sexe et pour la première fois, du thème de la drogue. Lee rallie également à sa cause Stevie Wonder qui signe la BO du film.

1991 est une année historique dans la carrière de Spike Lee. Il s'attaque au biopic et veut faire revivre à l'écran le célèbre leader noir américain, Malcolm Little. Un vrai parcours du combattant. Warner Bros accepte de financer le film sous certaines conditions, qui ne le satisfont pas : budget, durée, montage du film… Après moult désaccords, Spike Lee est viré par la Warner, un film inachevé entre les bras. Pour pouvoir compléter son œuvre, il a besoin de financements. Et alors qu'il est dans le noir total, une lumière surgit. Il entreprend une quête inédite : il dresse une liste de toutes les personnalités noires dont les moyens financiers lui permettraient de faire aboutir son projet. Spike Lee va ainsi frapper à la porte de Bill Cosby, Oprah Winfrey, Magic Johnson, Michael Jordan, Tracy Chapman, Prince et Janet Jackson. Chacun d'entre eux lui remet un chèque à cinq zéros et Spike concrétise son oeuvre ambitieuse.

Du métissage au film noir

Malcolm X sort sur les écrans et propulse Denzel Washington au panthéon des acteurs émérites nominés aux Oscars. Bien que le film ait été qualifié par certains milieux de film anti-blancs, il s'impose comme une œuvre de référence. Passé ce phénoménal chambardement médiatique, Spike Lee revient à l'univers new-yorkais avec des films comme Crooklyn, dont il co-signe le scénario avec son frère Cinque et sa soeur Joie, suivi par Clockers en 1994, dont il avait demandé à Scorsese d'en être le réalisateur, avant que celui-ci ne se rétracte pour se consacrer à Casino (il en reste néanmoins l'un des producteurs). Clockers, film de gangsters revisité par Spike Lee, marque un certain tournant chez le cinéaste, son cinéma commence à se métisser : les acteurs blancs occupent des rôles plus conséquents derrière sa caméra.

En 1996, après un temps consacré à sa vie personnelle (il a été « fiancé » à Halle Berry avant d'épouser une avocate) Spike Lee réalise Girl 6, comédie au style et au casting quelque peu hollywoodien (Madonna, Tarantino, Turturro, son ex Berry, Naomi Campbell) éreintée par la critique, ainsi que Get on the bus, filmé à la manière d'un docu sur fond de politique. Passionné de basket-ball, son hobby lui inspire le very mauvais He got game en 1998. Summer of Sam sort en 1999, avec Mira Sorvino et Adrien Brody. Malheureusement, le film souffre d'une mauvaise promotion et d'une critique controversée.

L'image de Spike Lee finit par être troublée, sa filmographie décrite comme très inégale. Lorsque ses détracteurs semblent lui reprocher sa médiatisation, ses productions commerciales déguisées en films d'auteurs (Girl 6), ou ses nombreuses casquettes de business man (prolifique book de films publicitaires, clips musicaux et docus pour MTV), ses défenseurs louent avec discernement l'esprit d'entreprise du self-made-man. C'est dans ce contexte ambivalent qu'il revient à la satire mordante avec le passable The Very black show, sorte de comédie-réflexion moqueuse sur les médias. La critique est acide. Mais le cinéaste n'est point aigri. Il parvient à radoucir les langues (et à redorer son blason) avec La 25ème heure, adaptation réussie d'un roman de David Benioff. Dans ce drame poignant emmené par Edward Norton dans le rôle d'un dealer vivant ses dernières heures de liberté, Spike Lee redouble d'inventivité dans sa mise en scène (séquence de la boîte de nuit) et ses plans beautiful, rendant hommage à Manhattan en filmant l'emplacement des tours jumelles du World Trade Center.

Catalyseur de toute une génération émergente de personnalités noires, Spike Lee a su de pair sensibiliser une majorité du public à son cinéma, dont il prouve quand bien même l'évolution remarquable, tant dans la réalisation que dans la distribution et la manière d'aborder des sujets. Si au départ, le cinéaste semblait privilégier la cause noire, son discours pertinent s'adresse en réalité à toutes les minorités ethniques. Pour servir son propos haut en couleurs, il sait s'entourer de talents, noirs ou blancs, preuve de sa volonté de réconcilier les races, de ne pas (plus) les diviser.

Néanmoins, ceux qui attendent une véritable maturité dans son oeuvre sont déçus par She hate me, dans lequel il peint une comédie de mœurs ancrée dans l'actualité : une histoire de lesbiennes en mal d'enfants, la perte des valeurs morales, prédominées par l'argent. La critique est partagée, saluant d'un côté l'habileté et l'audace du réalisateur dans le traitement de son sujet, déplorant de l'autre son manque d'ambition et de prise de position.

Ce qui, à la ville, ne semble pas faire peur à ce citoyen fort en gueule qui n'hésite pas à critiquer ouvertement son Gouvernement et certains de ses membres (particulièrement une compatriote afro-américaine à qu'il il conseille d'arrêter de fumer du crack !). Il vient d'ailleurs d'achever un documentaire lié aux lacunes du Gouvernement en Louisiane et en prépare un second de la même trempe, dénonçant les manquements de l'Administration suite à l'ouragan Katrina.

Après sa participation au collectif All the invisible children (programme de 7 courts), suivie par le tournage d'un court-métrage destiné à soutenir l'UNICEF, quelques fictions et séries TV, Spike Lee vient tout juste d'inaugurer son dernier succès, concrétisé par la sortie d'Inside man - L'Homme de l'intérieur, polar noir (sans jeu de mots aucun !) nerveux aux allures de film de braquage. Premier film de commande de Spike Lee, le réalisateur semble très à l'aise à la direction de ce thriller psychologique détonnant qui n'oublie cependant pas en passant… de dénoncer le racisme intercommunautaire, l'avidité des hommes, et d'assumer son propos sociopolitique. Sacré Spike ! Toujours aussi tenace, transparent, intègre, fidèle à son discours. Bref, un black blanc ?




 

 

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