Films

Entre Scream et David Lynch : le film d’horreur fou qui vous retourne les boyaux et le cerveau

Par Geoffrey Fouillet
16 novembre 2023
MAJ : 14 décembre 2023
Angoisse : photo, Michael Lerner

Dans la salle de cinéma, personne ne vous entendra crier, et Angoisse, le chef-d’œuvre oublié de Bigas Luna, est là pour vous le prouver… à vos risques et périls.

Avant de muscler leur offre avec la 3D, l’IMAX ou la 4DX, les salles obscures proposaient déjà une expérience unique en son genre, et aucun home cinéma (sauf celui d’Elon Musk peut-être, et encore, ça reste à voir) ne peut se targuer de pouvoir reproduire cette qualité de projection et d’immersion. Mais au-delà de ces considérations logistiques, rien ne vaut un bon film d’horreur pour décupler vos chances de vivre le frisson ultime au cinéma.

C’est en tout cas l’hypothèse défendue par Bigas Luna lorsqu’il réalise Angoisse, quelques années avant son plus gros succès, Jambon Jambon, avec Javier Bardem et Penélope Cruz. Et au vu du résultat, on peut dire que le bougre ne s’y est pas trompé, accouchant d’un méta-film dément sur le pouvoir de la salle de cinéma (et cerise sur la toile, le trouillomètre est au taquet).

 

Angoisse : photo, Talia Paul, Clara PastorInstallez-vous confortablement, ça va déraper !

 

GARE À VOS YEUX

Si Les Dents de la mer avait provoqué une baisse drastique de la fréquentation des plages à sa sortie, Angoisse aurait pu en faire de même pour la fréquentation des salles. Mais son budget rachitique de 2 millions de dollars et son high-concept bizarroïde (pourtant les deux critères sur lesquels capitalise aujourd’hui une firme comme Blumhouse) n’en ont pas vraiment fait un évènement à l’époque, et c’est bien dommage.

Durant les quinze premières minutes du film, nous assistons à la relation très spéciale – et c’est un euphémisme – entre John (Michael Lerner) et sa mère (Zelda Rubinstein, qui rejoue peu ou prou ici son personnage de médium de Poltergeist). Sur les bons conseils de sa maman, le fiston se transforme en tueur et collectionneur de globes oculaires, allant jusqu’à se faufiler dans un cinéma de quartier pour énucléer quelques spectateurs insouciants. Puis soudain, à la faveur d’un zoom arrière, on se rend compte que tout ceci n’était qu’un film projeté dans une salle, cette fois bien réelle.

 

Angoisse : photo, Michael LernerUne petite séance pour crever des yeux (et l’écran)

 

Le glissement d’une dimension à l’autre s’opère ainsi sans prévenir, et sur un plan avant tout sensoriel. Angoisse emprunte très vite à la transe chamanique ses modalités primitives, les tambours étant remplacés par les battements d’un métronome, les chants rituels par des instructions en Dolby Surround (on exagère à peine) répétées ad nauseam par la mère à sa progéniture : "Imprègne-toi de ce nouveau flux vital", "Pendant longtemps, tu étais comme un escargot, caché, heureux".

On pourrait en rire, mais la sensation de vertige est saisissante, et culmine lors d’une séquence d’hypnose à graver dans les annales. Et si le travail autour du design sonore est effectivement dément, celui sur l’image l’est tout autant, avec une vraie cohérence esthétique dans les formes et les motifs convoqués (vous ne verrez plus les spirales de la même manière). Le rapport viscéral au regard qu’entretient Luna ici – et on ne parle pas simplement des effusions gores du film – raconte alors en creux la fascination malsaine du public pour la monstruosité humaine.

 

Angoisse : photo, Zelda RubinsteinÀ choisir, laissez plutôt Freddy hanter vos cauchemars

 

L’HORREUR AU CARRÉ

Difficile de ne pas penser au prologue de Scream 2 lorsqu’Angoisse dévoile son procédé méta-filmique, qui plus est dans une salle de cinéma. Mais à la différence de Wes Craven, Luna ne fait pas de ses personnages des commentateurs conscients de l’action. Entendons-nous bien, il n’y a aucun jugement de valeur ici. Les deux démarches ont beau se distinguer dans leurs mécanismes respectifs, il n’en demeure pas moins qu’elles visent une même relation de connivence avec le spectateur, et de fait, une authentique expérience interactive.

Il y a par exemple tous ces plans de coupe sur les personnages-spectateurs (les fameux "reaction shots") qui expriment un éventail d’émotions très diverses, de la stupeur au dégoût, de l’exaspération à la béatitude. On parlait un peu plus haut de Blumhouse, et on se souvient que la firme avait réussi à promouvoir la sortie de Paranormal Activity via des petits teasers montrant le public crier et sursauter en pleine projection. Bien sûr, dans le cas d’Angoisse, le procédé n’a rien du coup de force marketing, mais sert avant tout d’effet miroir, au point où chaque "reaction shot" nous renvoie à nos propres réactions face au film.

 

Angoisse : photo, Talia PaulLe mal de crâne vous gagne ? Rassurez-vous, ça va passer (ou pas)

 

L’empathie naît ainsi de ces va-et-vient constants entre les différentes strates de réalité, et du statut de spectateur que l’on partage avec les protagonistes, notamment Patty et Linda, les deux lycéennes qui découvrent le film dans lequel John et sa mère tiennent les rôles principaux. Mais plus encore que l’identification aux personnages, cette confusion entre réel et fiction invite à un jeu de pistes où il importe de repérer ce qui se répète d’une dimension à l’autre, ce qui relève de l’espace fictif ou non.

C’est sans doute cette approche extrêmement ludique du genre et son principe de mise en abyme, assumé jusque dans son générique de fin, qui empêche Angoisse de tourner au pensum théorique. Là où Luna aurait pu décortiquer oralement les ficelles du scénario (et on n’ignore pas l’intérêt de cette stratégie dans certains cas), il préfère réduire les dialogues à peau de chagrin, et ne rien expliquer par a + b. Autant dire que les interprétations générées par le film sont multiples et justifieraient à elles seules la création d’un forum de discussions (un volontaire ?).

 

Angoisse : photo, Michael Lerner, Zelda Rubinstein "Tu as tout compris, toi ?"

 

SÉANCE POST-TRAUMATIQUE

Si le plaisir de débattre du film est réel, on n’en demeure pas moins sous le choc après le visionnage. Dans le documentaire Bigas Luna : La mirada entomòloga de Sergi Rubió, Luna raconte : « L’oiseau coincé derrière les étagères est une de mes scènes préférées du film [elle intervient dans les toutes premières minutes]. Le sentiment que procure Angoisse correspond exactement au bruit qu’émet cet oiseau coincé (…) l’idée est de vous plonger dans une atmosphère claustrophobe, que vous vous sentiez piégé ».

Même quand on évolue en dehors de la salle de cinéma, les axes de caméra n’offrent aucune perspective notable, les personnages retournant invariablement au seul horizon qui leur est accessible : le grand écran. C’est dans cette impasse anxiogène que se tient le film, qui omet l’extérieur ou le relègue à une échappatoire aveuglante, baignée de soleil, soit le parfait contrepoint à l’obscurité de la salle.

 

Angoisse : photo, Àngel Jové, Talia PaulIls ont vu la lumière, et s’y sont brûlé la rétine

 

Mais Angoisse reste avant tout un pur trip impressionniste à la David Lynch, le but étant de laisser des "traces" dans l’inconscient des personnages-spectateurs. Et on assiste en direct – nous en sommes aussi les cobayes après tout – à la "contamination" du public, exposé à des images et des sons qui imprègnent son imaginaire. Quand Linda en vient à halluciner à la fin une interaction directe avec John par-delà l’écran de cinéma, on comprend que le processus est achevé, et que l’illusion n’en est plus tout à fait une.

C’est là le génie de Luna qui, tout comme Lynch avec Eraserhead ou Lost Highway, réfléchit à la meilleure manière de traumatiser l’esprit, de l’aliéner aux symboles qu’il souhaite véhiculer. Peu de cinéastes peuvent se vanter d’un tel accomplissement, surtout dans le cadre d’une série B qui n’oublie jamais par ailleurs de divertir et de satisfaire nos bas instincts voyeuristes (oui, il est temps de l’accepter, et puis, pêché avoué est à demi pardonné, vous n'êtes pas d’accord ?).

 

Angoisse : photo, Zelda RubinsteinUn gros plan pareil, ça ne s’oublie pas

 

Difficile donc de trouver un équivalent à Angoisse. Si le propos méta renvoie à des films qui lui sont majoritairement postérieurs, Last Action Hero et Panic sur Florida Beach en tête, on a surtout affaire à une anomalie passionnante dans le cinéma d’horreur, de celles qui vrillent les neurones tout en marquant les sens au fer rouge. Oui, il n’y a pas à dire, nos compatriotes espagnols ont le don de nous terrifier comme personne ou presque, et on ne les en remerciera jamais assez.

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4 Commentaires
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Ari G.

Vu au cinoche à l’époque, je me souviens de l’enthousiasme de l’Ecran Fantastique à son sujet.
J’avoue ne pas avoir été totalement convaincu, voire même un peu déçu… Il faudrait peut-être que je lui redonne sa chance.

Davmey

Deckeer à parfaitement raison. Un navet sans nom ridicule de bout en bout, ou des acteurs mal dirigés surjouent un script idiot qui s’imagine malin.

Roxy

@Deckeer
Retourne jouer à Fortnite.

Deckeer

C’était déjà un navet à l’epoque,et ça l’est toujour.