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Jawbreaker : le parfait film culte queer qu’il faut vénérer, c’est un ordre

Par Geoffrey Crété
28 février 2023
MAJ : 24 mai 2024
Jawbreaker : photo

Passer à côté de Jawbreaker, teen movie de 1999 avec Rose McGowan, Rebecca Gayheart, Judy Greer et Pam Grier : c'est très grave.

Quelques films font office de cri de ralliement pour pas mal de personnes queers (celles de bon goût), un peu comme Le Père Noël est une ordure et Les Aventures de Rabbi Jacob pour la France des parents. Lolita malgré moi, Belles à mourir, Charlie et ses drôles de dames, Mommie Dearest, But I’m a Cheerleader, La Mort vous va si bien, Miss Detective, Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?... Au fil des années, des déguisements pour Halloween et des épisodes de RuPaul, ces films sont devenus des symboles.

Il existe un mot magique et évidemment anglais pour tous les réunir : campy. Est campy ce qui est tellement grossier, artificiel, extrême et exagéré, que ça en devient fascinant, iconoclaste et incroyable. C'est parfois une simple réplique (le "SNAP OUT OF IT !" de Cher qui gifle Nicolas Cage dans Éclair de lune) et parfois le film tout entier (Showgirls).

Jawbreaker, discrètement sorti en 1999 et devenu culte au fil des années, défend sans effort une place de choix dans ces classiques queers. Et si vous avez encore un doute sur la valeur de ce film, c'est honteux, mais ce n'est pas trop tard.

 

Jawbreaker : photo, Judy Greer, Rose McGowan, Rebecca GayheartLe pouvoir des trois

 

la marge d'horreur

Dans les années 90, l'adolescence selon Hollywood était une histoire de sang et de niais (et d'acteurs et actrices trop vieux pour ces rôles). D'un côté, il y avait Scream et ses enfants illégitimes (Souviens-toi... l'été dernier, Urban Legend, Halloween : 20 ans après). De l'autre, il y avait les comédies romantiques à la sauce teen, comme Clueless, Elle est trop bien, Big Party, College Attitude, et 10 bonnes raisons de te larguer. Il y avait aussi des hybrides souvent malins (Sexe Intentions, The Faculty, La Main qui tue, American Pie, Mrs Tingle) mais le système était bien en place. C'était même une machine de guerre, qui recyclait les mêmes mêmes corps, les mêmes noms, les mêmes formules.

Jawbreakers était l'un des plus beaux bâtards dans cette famille aux sourires Colgate. Le film était certes soutenu par Sony, avec l'une des productrices de The Craft sur le coup, mais le budget était ridicule (3,5 millions : c'est deux ou trois fois moins que les autres, au minimum). Le film a en plus écopé d'un Rated R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés, aux États-Unis). Le studio avait de toute façon misé sur Big Party avec Jennifer Love Hewitt. En gros, tout le monde s'en foutait de Jawbreaker, et c'est grâce à cette inattention qu'il a pu exister.

Jawbreaker était le deuxième film d'un réalisateur gay qui n'avait qu'un long-métrage sur son CV (Sparkler, en 1997), et qui avait ce scénario dans la poche depuis des années. C'était au départ un film d'horreur, mais très vite, c'est devenu une comédie noire. Et tant mieux : tout le monde s'arrachait les teen movies à l'époque.

 

Jawbreaker : Photo Rebecca Gayheart, Rose McGowan"Oui oui patron, tout se passe bien"

 

Le réalisateur et scénariste Darren Stein expliquait à DazedDigital en 2014 : "Jawbreaker a été fait par la division vidéo de Columbia Tristar. On n'avait pas les 10-20 millions de Sexe Intentions et Big Party, les plus gros films des plus gros studios". Quand le studio lui a ordonné de caster Natalie Portman, Kate Winslet ou Rose McGowan, il a choisi la plus punk, celle qui avait été révélée dans The Doom Generation de Gregg Araki.

Rose McGowan, qui a été la seule à ne pas passer d'audition, expliquait chez Refinery29 en 2019 : "Un budget limité implique un temps limité, donc on n'a eu que 30 jours pour tourner, avec presque aucune supervision. Ce qui veut dire que le studio n'est pas intervenu pour interférer avec le contenu. Il n'y avait personne pour nous dire de ne pas faire quelque chose, personne pour nous dire qu'on allait trop loin. On avait le sentiment que c'était un peu le Far West".

En d'autres termes : Jawbreaker est né en marge. Et s'il y a bien un sentiment qui parle à toute personne queer, c'est celui-là.

 

Jawbreaker : photoCategory is : y'a pas les patrons on fait ce qu'on veut

 

queen bitch

Comme tout teen movie digne de ce nom, Jawbreaker a sa queen bee : Courtney Shayne. Mais ce n'est pas juste une petite peste qui veut régner sur le lycée et écraser les autres. C'est une sociopathe, et c'est comme ça Rose McGowan l'a interprétée. Elle expliquait chez DazzedDigital en 2014 : "Mon personnage est complètement inspiré par Gene Tierney dans le film Péché mortel. Quand elle pousse son beau-fils en fauteuil roulant d'une falaise. Et quand le mari lui demande : « Mais pourquoi ? Pourquoi t'as fait ça ? », elle répond : « Chéri, il fallait qu'on passe plus de temps ensemble ». C'était une question de logique. Donc ma seule approche pour Courtney, c'était qu'elle passerait probablement un détecteur de mensonges. Tout a du sens dans sa tête."

Car dans Jawbreaker, il n'y a ni excuse ni explication. Darren Stein ne donne aucune famille, aucun contexte, aucune justification à Courtney, qui est simplement une sociopathe. La seule chose qui lui fait peur, c'est de tomber de son piédestal et perdre son pouvoir, telle la marquise de Merteuil à la fin des Liaisons dangereuses (marche aussi avec la version Sarah Michelle Gellar). D'ailleurs, c'est là que s'arrête le film : avec la fin d'un règne, pas avec les flics.

McGowan expliquait cette particularité chez Refinery29 en 2019 : "Courtney pourrait être créée aujourd'hui, mais elle ne serait pas la même. Il faudrait que ce soit clair qu'elle est une sociopathe, et que quelque chose cloche chez elle. Il faudrait une raison. (...) C'est rare qu'une femme soit juste en colère ou méchante juste parce qu'elle est comme ça. C'est rare qu'un film n'essaie pas de réparer sa colère, et la laisse comme elle est".

 

Jawbreaker : photo, Rose McGowanComment retourner la tête d'un ado gay

 

Et c'est là que Jawbreaker marque mille points. Courtney est un personnage grandiloquent et grotesque, dont la cruauté est aussi flamboyante que ses tenues. On parle d'une adolescente qui enfonce une belle et longue glace dans la gorge du parfait fantasme hétéro du lycée, et le force à exécuter une fellation avant d'avoir droit à la sienne. On parle aussi d'une lycéenne qui va séduire un inconnu dans un bar, le ramène dans la chambre de sa copine qu'elle a accidentellement tuée (et cachée sous le lit), et couche avec pour essayer de faire passer son crime pour celui d'un violeur. Et ce charmant monsieur à moustache est interprété par Marilyn Manson, qui était à l'époque le copain de Rose McGowan.

La chute de Courtney est à la hauteur de sa domination : dans un délicieux hommage à Carrie au bal du diable, elle traverse la salle du bal de promo en hurlant, pleurant et détruisant sa tenue si parfaite. Le tout dans un interminable ralenti, et en quasi-lévitation (Rose McGowan était attachée à la caméra, si bien qu'elle semble flotter au milieu de la foule). Courtney est la déesse des démons, et Rose McGowan la joue avec un plaisir magnifique.

 

Jawbreaker : photo, Rose McGowanCourtney au bal du diable

 

queer as folle

La douce folie de Jawbreaker n'est pas un heureux hasard. Darren Stein a casté Julie Benz parce que pendant l'audition, elle a transformé cette simple blonde bébête en pile électrique sortie d'un cartoon. Il a ensuite remplacé Rachael Leigh Cook (oui, l'héroïne tarte d'Elle est trop bien), trop sérieuse et subtile, par Rebecca Gayheart, prototype de la poupée Barbie des années 90. Il a embauché Marilyn Manson, et réuni deux acteurs de Carrie (PJ Soles et William Katt) pour le simple plaisir d'une apparition. Rose McGowan raconte même que la costumière Vikki Barrett (Clueless, c'est elle) faisait porter de la haute couture aux figurants, malgré le budget minuscule. Jawbreaker était d'emblée un drôle de film grotesque, à tous les niveaux.

Le premier montage de Jawbreaker était justement trop : trop sombre, trop sexuel. Le studio a fait rajouter des effets sonores cartoonesques, et a demandé une nouvelle intro (le film devait s'ouvrir directement sur le kidnapping). La scène de sexe avec Marilyn Manson a été remontée et adoucie pour éviter un NC-17 (strictement interdit aux moins de 17 ans).

Darren Stein a pensé son film comme un anti-John Hughues (qu'il aime), et son monde complètement hétéro. Celui de Jawbreaker est féminin à 99% (oui, le copain transparent de Julie), et les femmes règnent partout (jusqu'à la proviseure et la flic, incarnée par Pam Grier). Même sur la scène du bal de promo, c'est The Donnas, un groupe féminin de garage punk.

 

Jawbreaker : photo, Judy GreerLa mayo premier prix

 

Et Jawbreaker a un signal queer fort : le personnage de Fern Mayo. D'abord parce que c'est le stéréotype parfait de la marginale complètement invisible, qui se transforme en queen une fois qu'elle se découvre. La fameuse scène du makeover (ce cliché du relooking magique) est autrement plus grandiose que dans Elle est trop bien, Collège attitude, ou Lolita malgré moi : la brune cadavérique aux longs cheveux gras et habillée comme une mamie, se transforme en blonde élancée et éthérée.

Et ensuite parce que Fern est simplement obsédée par Lizz Purr, ses yeux, ses cheveux, sa nuque qu'elle fixe pendant des heures. Comment appeler son admiration autrement que de l'amour ?

Fern est un alter ego tordu de Darren Stein, qui expliquait chez Queerty en 2019 : "Quand t'es un gamin gay au lycée, ce sont les filles qui te donnent du pouvoir. Je n'avais pas ça. Et j'entendais des amis parler de leurs petites amies, ou leurs sœurs. Donc c'est devenu une sorte de fantasme de la trajectoire que je n'ai pas eu au lycée". Et le vrai fantasme de tout marginal arrive à la fin du film : détruire l'icône du pouvoir (Courtney) en public, et renverser l'ordre établi.

 

Jawbreaker : photoLa mayo qui a mal tourné

 

queercult

Dernier stade de maturation d'un objet de culte queer : son succès ressemble finalement à une vengeance sur l'establishment. Jawbreaker a sans surprise été un bide en 1999, avec environ 3 millions récoltés au box-office domestique (en partie à cause d'une promo discrète, et d'une critique assassine). Des miettes face aux 25 millions de Big Party. 1999 était en plus l'année d'American Pie (235 millions au box-office mondial), Elle est trop bien (100 millions), Collège attitude (84 millions), et 10 bonnes raisons de te larguer (60 millions).

Jawbreaker était donc le canard boiteux de la bande, comme La Main qui tue et Mrs. Tingle, qui se sont aussi aux plantés. La différence ? A peu près tout le monde les a oubliés, comme Big Party et pas mal d'autres, alors que Jawbreaker continue à vivre. C'est un pur classique de vidéoclub, qui a trouvé son public en VHS au fil des années. Chose plus que logique pour un film qui avait été traité comme un DTV (petit budget, petite sortie, petit intérêt pour le studio).

 

Jawbreaker : photoLe teen movie en une image

 

Avec les années, et grâce à ce sentiment d'avoir sous les yeux un petit trésor incompris et forcément précieux, l'amour a grandi. Rien que la fameuse scène du couloir, où le trio avance au rythme de Yoo Hoo d'Imperial Teen, a été reprise un peu partout de manière plus ou moins explicite (de Lolita malgré moi à un épisode de Riverdale intitulée... Jawbreaker).

John Waters parle du film avec amour. Alexander Wang a embauché Darren Stein parce qu'il est fan. En 2017, Vogue a consacré un article aux costumes. Le film a eu droit à plusieurs projections événements, notamment lors du RuPaul’s DragCon, en présence de Stein et Rebecca Gayheart. Et internet regorge de mèmes et articles depuis 10 ou 15 ans, parmi des photos de tatouages et t-shirts à l'effigie de Courtney et sa bande.

Darren Stein a essayé de mettre sur pied le musical Jawbreaker en 2013, et une série en 2017. Rien de tout ça n'a eu lieu, et tant mieux : le film, comme le cadavre de Lizz Purr, devrait rester une espèce d'incroyable, unique et magique accident.

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Commentaires
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Francken

@Geoffrey Crété – Rédaction

Ouille oui non…
J’ai rebondi sur le titre par pure facilité, parce que pas de temps de phraser consciencieusement et tout de même l’envie de rappeler que ce genre d’article intéresse quelques badauds.
Mais l’explication complémentaire est parfaite !

Je suis prêt pour la prochaine recommandation, à vénérer ou non. ;p

Geoffrey Crété

@Francken

Si besoin de préciser : je ne vénère pas non plus Jawbreaker. C’est évidemment un titre humoristique. Mais il reste un film bien plus intéressant que le genre où il a pu s’inscrire, et représente quelque chose d’assez fort pour cette période. Et comme je l’écris, c’était déjà particulièrement hors-normes pour ce cadre de teen movie des 90s (tout en restant bien un film de studio, avec le cadre et cahier des charges que ça implique).

Francken

Voilà une critique qui aura au moins attiré quelques curieux.

Je l’ai maté hier.
Il y a le postulat de départ joyeusement gratuit et quelques audaces qui en font une vraie curiosité mais je n’irai pas jusqu’à obéir à l’ordre de le vénérer.
J’aurais tellement aimé que ce soit plus radical et féroce.

….Ciel, rien que de relire le titre la Main qui Tue m’a immédiatement fait visualiser des scènes entières du film qui aurait dû être banni de ma mémoire. J’ai l’impression d’avoir un parasite en moi, c’est sale !

Geoffrey Crété

@nickdabaro

Avec plaisir !

Nickdabaro

Jamais entendu parlé de ce film, je l’avoue. Merci pour la découverte Geoffrey. Je l’ajoute à ma liste de films à regarder.