Films

Network : le coup de boule prémonitoire à la télé de Vincent Bolloré et compagnie

Par Antoine Desrues
26 février 2022
MAJ : 21 mai 2024
Network, main basse sur la télévision : photo, Peter Finch

Plus actuel que jamais, Network, main basse sur la télévision reste un film inimitable sur le pouvoir des médias. Retour sur les prémonitions de Sidney Lumet.

Le cliché est éculé : à chaque fois qu'on parle des Simpson, c'est pour mettre en avant les prémonitions de la série de Matt Groening. À vrai dire, il est intéressant de voir comment le grand et le petit écran ne cessent d'appréhender l'avenir du médium télévisuel, et plus particulièrement de sa gestion de l'information. On peut bien sûr penser à The Truman Show et à sa vision extrême de la télé-réalité. Mais ce qui démarque encore aujourd'hui Network, main basse sur la télévision, c'est qu'il n'est pas à proprement parler un film d'anticipation.

Il est même fascinant de constater qu'à l'époque de sa sortie en 1976, le succès critique et public du film fut contrebalancé par une partie de la presse, trouvant le discours satirique du scénario trop grossier et exagéré. Pourtant, en évoquant les dérives de l'éditorialisation de l'info et le rachat des médias par les grandes corporations, impossible de ne pas voir dans le chef-d’œuvre de Sidney Lumet une œuvre visionnaire, annonçant de manière cinglante la vulgarité de journaux télé transformés en spectacles ostentatoires et manipulateurs.

 

Network, main basse sur la télévision : photo, William HoldenDu grand au petit écran, c'est ça l'écran large

 

L'heure des pros (les vrais)

Pour parler de Network, il faut délaisser un temps le génial réalisateur de 12 hommes en colère et de Serpico pour évoquer le scénariste Paddy Chayefsky. Bien qu'extrêmement respecté dans le domaine des pièces télévisées (notamment avec Marty en 1953, qu'il réadapte deux ans plus tard pour le cinéma, avant de remporter un Oscar), ce dernier n'affiche qu'un profond mépris pour le médium, et sa manière de maltraiter ce qu'il écrit.

Face à une période creuse dans les années 60, Chayefsky s'intéresse à la machine qui lui a permis d'émerger. Petit à petit, il construit une galerie de personnages aussi passionnante que réaliste dans la hiérarchie d'un tel milieu et découvre, effaré, qu'un présentateur de télévision peut presque tout se permettre à l'antenne, surtout en direct.

 

Network, main basse sur la télévision : photo, Peter FinchPeter Finch, trop proche de notre réalité

 

C'est là que la première force prémonitoire de Network naît. L'auteur a pour idée de créer un protagoniste qui, suite à son renvoi, se suicide devant les caméras. Malheureusement, en 1974, cette vision s'ancre dans le réel par la mort de Christine Chubbuck, journaliste d'une émission locale de Floride, qui se tue en direct.

Pour autant, les germes de ce que deviendra Howard Beale sont déjà plantés. Le présentateur de la chaîne fictionnelle UBS annonce son suicide pour sa dernière émission, avant de se rétracter dans un discours où il déverse toute sa bile envers le monde. À ce moment-là, les pontes de la CCA (la corporation propriétaire de la chaîne) voient dans le succès de cette intervention la possibilité d'un grand succès. Finie l'info travaillée et réfléchie, place à des éditoriaux sans contrepoints, qui assument leur dimension spectaculaire.

 

Network, main basse sur la télévision : photo, Faye DunawaySatire dans 3, 2, 1...

 

Or, derrière cette peinture au vitriol des coulisses de la télévision, Paddy Chayefsky partage clairement le point de vue d'Howard Beale, dont le rôle est finalement confié au génial Peter Finch. Le scénariste, connu pour avoir un contrôle total sur ses créations pour le cinéma (parfois au point de supplanter le réalisateur), écrit lui-même la célèbre diatribe de Network : "Je suis fou de rage et je ne vais plus me laisser faire !".

Cet élan de colère, qui admet ne pas avoir de solutions pour régler les problèmes qu'il évoque, est directement inspiré des frustrations de l'auteur. Sauf que derrière la satisfaction immédiate de voir Beale retourner le pouvoir de la télévision contre lui-même, et ainsi réveiller le mécontentement enfoui du peuple, il demeure une figure pathétique, au propos ouvertement populiste.

 

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Touche pas à mon populisme

Cette ambiguïté, volontairement entretenue par Chayefsky, aurait très bien pu se voir bafouée par une mise en scène illustrative et trop limpide. C'est là que le génie de Sidney Lumet se montre essentiel. Majoritairement tourné en lumières naturelles, Network adopte un style documentaire dont la simplicité presque froide ne cherche jamais à appuyer ce que les mots des personnages peuvent déjà signifier. Au milieu de cette démarche, Howard Beale engendre chez le spectateur une forme d'attraction-répulsion, surtout lorsqu'on le voit perdre le contrôle, et se prendre pour un prophète des temps modernes.

Si le personnage représente dans un premier temps la libération d'une pensée insurrectionnelle dont la population américaine ressent le besoin, il se fourvoie en croyant bouleverser le système, alors qu'il a été façonné et soutenu par lui. Avec une douce naïveté, Beale critique la télévision qui lui donne la parole, avant d'être remis sur le droit chemin.

C'est dans ces moments critiques que Lumet se permet quelques élans virtuoses de mise en scène, comme la vision de cette table gigantesque, où de petites lampes vertes construisent une ligne de fuite majestueuse jusqu'au patron de la CCA. L'homme, en pleine possession de ses moyens, "éduque" notre héros crédule par un discours qui porte déjà en lui les dérives les plus nauséabondes de l'ultralibéralisme, de la mondialisation, de la course au profit des grands groupes financiers et de la déshumanisation de sociétés qui ont perdu toute spécificité.

 

Network, main basse sur la télévision : photo, Ned BeattyUn plan qui tabasse

 

La réalité tragique de Network frappe alors en plein cœur : derrière sa liberté de ton affichée, Beale n'est qu'un pantin au service de l'idéologie de ses employeurs. À l'heure où les géants de ce monde comme Vincent Bolloré utilisent les médias en leur possession pour partir en croisade propagandiste, difficile de ne pas voir en Pascal Praud, et même en Eric Zemmour, les mêmes bons idiots du village, persuadés d'être les agents subversifs d'un ordre mondial qui cautionne et valide leur bêtise.

Avec sa caméra coup de poing, qui va droit au but, vers les visages de ses personnages hauts en couleur, Sidney Lumet fait de Network une œuvre fascinante sur l'hypocrisie d'une télévision parlant d'éthique avant d'enchaîner les reportages paranoïaques et spectaculaires, qui rassurent autant les audiences qu'ils n'inquiètent la population. Autant dire que le réalisateur doit maintenant se retourner dans sa tombe face aux débats sans sources sérieuses de Fox News et aux délires complotistes d'Alex Jones.

 

Network, main basse sur la télévision : photo, Peter FinchDes nouilles dans le slip !

 

Une petite lucarne implique de grandes responsabilités

Ainsi, au-delà du diamant noir que représente le scénario de Paddy Chayefsky, le film prouve plus que jamais à quel point la réalisation de Lumet s'intéresse en premier lieu aux personnages et à leur évolution. Dans Network, ses gros plans sous-tendent la force allégorique de ses protagonistes, à commencer par Diana Christensen (incroyable Faye Dunaway).

Dans la peau d'une programmatrice froide, cynique et sans empathie, elle devient la matérialisation de la télévision elle-même. Elle détruit et pervertit tout ce qu'elle touche, à commencer par cette représentante du Parti communiste américain, dont les idéaux se voient bafoués dans cette scène ubuesque où elle se bat pour ses pourcentages de recettes sur une série documentaire.

 

Network, main basse sur la télévision : photo, Robert Duvall, Faye DunawayRobert Duvall, Faye Dunaway... quand les meilleurs acteurs rejoignaient les meilleurs projets

 

Mais le plus passionnant, c'est l'énergie, à la fois exaltante et déprimante, que le cinéaste tire de ce film de couloirs. On passe la majorité du film dans les bureaux de UBS, qui devient un véritable microcosme sociétal. Les travellings et les mouvements des acteurs dépeignent des flux de l'information, mais des flux en vase clos. Alors que la télévision, et en particulier l'information, est censée servir les gens, la mise en scène de Network écarte le public de l'équation, voire l'invisibilise. Les spectateurs ne sont pris en considération qu'à travers des chiffres, ceux d'un audimat et d'une audience abstraits.

En réalité, c'est la notion même d'humanité qui est balayée d'un revers de la main, tandis que le dernier acte du long-métrage montre Diana et les pontes de la chaîne débattre calmement de la façon de tuer Howard Beale, devenu entre-temps trop gênant. Par de simples plans fixes glaçants, Lumet dépeint l'absence totale d'émotions ou de considération de cette proposition extrême. Cet acte, censé régler une chute des audiences devient même une opportunité en or : celle d'imposer un phénomène ultra-spectaculaire, alors que le corps sans vie de Beale se répand sur quatre écrans différents. Cependant, ces derniers finissent par s'éteindre avant le générique de fin.

 

Network, main basse sur la télévision : photo, William HoldenWilliam Holden, parfait en directeur de l'information désoeuvré

 

Même le nihilisme le plus total reste éphémère sur le petit écran, tandis que la publicité ou un zapping de chaîne vient déjà offrir l'image suivante. Paradoxalement, c'est aussi pour cette vision désespérée, sans issue possible et sans rédemption, que Network est entré dans la légende. Sa satire, que Chayefsky n'a d'ailleurs jamais conçue comme telle, a aujourd'hui rattrapé notre triste réalité.

L'impact du film a certes engendré quelques contrepoints nécessaires, à l'instar de la géniale série The Newsroom d'Aaron Sorkin, qui se réapproprie la mise en scène de Lumet pour mettre en valeur une éthique journalistique inflexible. Mais les exemples sont finalement trop rares, et ce vide marque à lui seul la souveraineté d'un film qui n'a, malheureusement, pas pris une ride...

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Simon Soumis

Encore un coup des réac facho racistes

Castor

À part 7h58 ce samedi là j’ai jamais accroché au cinéma de Lumet : trop scolaire, trop plat, et enfonçant toujours des portes ouvertes. D’ailleurs pas mal de ses films vieillissent mal.

rientintinchti

L’un des films les plus racistes et orduriers de l’histoire. Comme d’autres films de Lumet. Lire « reel bad arabs » de Jack Shaheen.
Ou regarder le doc sur youtube « hollywood et les arabes »

Ray Peterson

Un sacré pu**** de film ! Lumet (et son scénariste comme bien cité dans ce chouette article merci EL!) avait le nez creux! On en parle de la prestation de Mr Holden ? De la Dunaway en divin poison ? De cette fin tellement cynique que Billy Wilder en aurait été jaloux.
Aparté, une belle édition Blu-Ray chez Carlotta (cocorico) pour profiter de ce chef d’oeuvre.

Kobalann

Le groupe de Niel, le groupe d’Arnault, le groupe de Bolloré… juste avant c’était TF1 chaine de fachos, après c’était BFNTV à les écouter, maintenant c’est Cnews.
Ça tient de la pathologie je crois
J’en connais qui devraient mettre en cohérence leurs actes avec leurs pensées et démissionner de leur poste sur canal+ ou europe1 ^^