On revient sur Easy Girl, le film pour adolescents avec Emma Stone avant sa consécration à Hollywood.
Même s'il ne fait pas partie des chefs-d'oeuvre du genre, le film pour adolescents Easy Girl de 2010 a connu un joli succès critique et financier, avec plus de 75 millions de dollars de recette au box-office mondial pour seulement huit millions de budget (hors inflation). Malheureusement, le long-métrage réalisé par Will Gluck et porté par Emma Stone est passé presque inaperçu en France, où il a été privé de sortie cinéma, et s'est donc contenté d'une exploitation en DVD.
L'oeuvre a cependant fait reparler d'elle en 2019 avec l'annonce d'un spin-off en développement, écrit par le même scénariste, Bert V. Royal, pour aborder les mêmes thématiques dans le même lycée, mais avec des personnages différents. Sauf que pour l'instant, le projet a tout l'air d'être au point mort, donc autant revenir sur le film original, qui n'est pas forcément le teen movie générique qu'il paraît être.
AMOUR, GLOIRE ET BEAU(F)TÉ
Tout part d'un petit mensonge, celui d'Olive Penderghast, une lycéenne ordinaire qui prétexte un rendez-vous avec un bel universitaire imaginaire pour décliner l'invitation de sa meilleure amie Rhiannon à passer le week-end chez elle. Le lundi suivant, alors que cette dernière refuse de croire qu'elle n'a pas couché avec lui, Olive finit par lui dire ce qu'elle veut entendre, à savoir qu'elle n'est désormais plus vierge.
Une des élèves archi-catho, qui se trouvait par-là, entend tout et la rumeur se répand comme un feu de forêt dans toute l'école. Appréciant être remarquée et d'une certaine façon populaire, Olive ne dément pas et finit par monnayer sa fausse réputation, laissant croire à tout le monde contre de l'argent, des cadeaux ou des bons d'achat, que plusieurs garçons impopulaires ont couché avec elle. Évidemment, les choses dégénèrent.
Petit mensonge, grandes conséquences
Étant donné le pitch de départ, aussi bas du front que de la ceinture (et qui a été écrit en quelques jours seulement), on aurait pu craindre une énième comédie ado pseudo-sulfureuse, dans la lignée des American Pie et autres dérivés qui pullulaient dans les années 2000. Mais pas de fourrage de tarte par ici. Le film traite en effet de l'éveil sexuel avec un humour parfois graveleux et potache, mais sans aucune scène de sexe un tant soit peu explicite, ni même aucun rapport sexuel entre les personnages principaux. Il se contente de quelques situations cocasses sans trop moraliser ou sacraliser l'acte en lui-même.
Pensé comme un hommage aux teen movies des années 80 (les Porky's laissés à part), le scénario s'attèle surtout à insuffler un souffle nostalgique au film en romantisant son histoire par le biais d'une héroïne cynique, mais à l'imaginaire fleur bleue, qui recherche la galanterie qu'on ne peut voir que dans les anciennes romcoms telles qu'Un monde pour nous.
Le love interest d'Olive (Penn Badgley) reprend pour la faire rire la scène iconique dans laquelle John Cusack brandit son radiocassette sous la fenêtre d'Ione Skye afin de lui faire la cour, avant une escapade en tondeuse à gazon façon L'Amour ne s'achète pas. Cette mise en abyme parodique déjoue efficacement la mièvrerie du dénouement parfaitement convenu. De même qu'elle permet d'afficher sa bienveillance et son amour pour le genre, aussi datés et risibles que soient les codes qu'il prend plaisir à entretenir.
Remettre les meilleurs clichés au goût du jour
Easy Girl s'appuie également sur d'autres références eighties, particulièrement à travers son intrigue, s'inspirant elle aussi de la comédie romantique avec Patrick Dempsey, sans oublier ses clins d'oeil à La folle journée de Ferris Bueller, avec Olive qui chante sous la douche en dressant une crête iroquoise sur sa tête, ou des extraits et mentions de Seize bougies pour Sam et Breakfast Club de John Hughes, un des grands artisans et maîtres du genre. Will Gluck a même avoué qu'il avait tourné le film dans une petite banlieue de Los Angeles pour coller à l'esprit intimiste du cinéaste, qui avait l'habitude de filmer dans la banlieue aisée de Chicago, où il a vécu.
Le fait qu'Olive s'inspire elle-même du personnage d'Hester Prynne, accusé d'adultère et tiré du roman La Lettre Écarlate qu'elle étudie en cours et dont elle arbore fièrement le A condamnateur, creuse un peu plus cette mise en abyme. Cela brouille la distinction entre les oeuvres de fiction dont s'inspire le film et la "réalité" romancée par ces mêmes oeuvres, lui permettant de grossir volontairement le trait de nombreux personnages (en particulier le club des culs bénis et la meilleure amie pimbêche) ou les situations (un bahut entier qui s’offusque de l'histoire de fesses d'une inconnue) pour en faire ressortir tout le second degré et l'autodérision.
"I got a love and I know that it's all mine, oh oh-oh"
NOUVELLE GÉNÉRATION
Même s'il est attaché aux comédies adolescentes des années 80, Easy Girl reste aussi en phase avec la précédente vague de teen movies. Olive représente bien ce trait intergénérationnel en étant une synthèse de plusieurs personnages : Lindsay Lohan dans Lolita malgré moi (2004) pour sa répartie, Anton Yelchin dans Charlie Bartlett (2007) pour sa quête de popularité altruiste ou le lycéen buissonnier de Matthew Broderick pour sa vivacité d'esprit et sa maturité. Marianne, la sainte-nitouche du lycée, pourrait quant à elle être vue comme une réécriture de Mandy Moore dans Saved! de 2004, qui se moque également du puritanisme, des bondieuseries et de leur hypocrisie.
À trop vouloir honorer ses aînés, Easy Girl aurait pu n'être qu'un simple pastiche qui ressemble à tout et rien en même temps, mais le film réussit à trouver et maintenir son propre cap. S'il s'amuse de certains clichés et explore, voire effleure, des lieux communs de l'adolescence (la vie sociale au lycée, les rumeurs, le rejet, la quête d'identité ou le dépucelage), il parvient tout de même à éviter certains écueils et même à renverser certains codes, notamment ceux du rapport aux adultes.
Reprendre des scènes cultes tout en trouvant la sienne
À contre-courant des représentations habituelles des relations parents-ados conflictuelles ou distantes, la famille d'Olive, bien qu'assez déjantée et permissive, est un refuge où elle est écoutée et soutenue, ses parents étant bien plus décomplexés, ouverts et compréhensifs que la plupart des lycéens du film. Une liberté de ton propre à leur génération, que le scénario considère comme moins hypocrite que celle des ados actuels (en oubliant les maladresses sur l'homosexualité et la bisexualité), avec en filigrane le fameux « c’était quand même mieux avant, dans les années 80».
En plus du chapitrage du film, sous la forme d'un webcast, la bande-son pop-rock, qui mêle reprises des années 80 (Bad Reputation, Knock on Wood, Don't You Forget About Me) et hits des années 2000 (Don't Cha des Pussycat Dolls, Pocketful of Sunshine de Natasha Bedingfield, Sexy Silk de Jessie J) achève de confronter les deux époques. De la même façon, Olive cherche à repousser les limites par provocation et esprit de contradiction, mais elle n'a rien d'une antisystème ou d'une anti-autorité comme pouvait l'être Ferris Bueller, et a au contraire tout de la bonne élève assidue qui respecte son prof préféré.
Dans une démarche plus féministe, le film aborde également ce qu'on appelle aujourd'hui le slut shaming, ou le fait de culpabiliser et juger les femmes par rapport à leur sexualité, tout en tenant celle des hommes en estime. Si le message n'est pas forcément explicité tout du long et reste incomplet, le dernier acte permet à Olive de se réapproprier son image et son intimité (ce qui résonne d'autant plus à l'ère des réseaux sociaux), tout en soulevant quelques paradoxes sur les moeurs des années 2000 et 2010, avec la vision binaire de la pute ou la madone, la popularité se situant quelque part entre les deux.
On peut malgré tout regretter aujourd'hui le fait que les garçons qui se sont servis de la mauvaise réputation d'Olive pour améliorer la leur n'aient pas souffert des conséquences ou que le film étale sans trop de second degré les mêmes stéréotypes sur l'hypersexualisation des ados, le male gaze ou les relations féminines toxiques (les filles veulent des gros seins parce que les garçons aiment ça et se crêpent forcément le chignon pour eux).
a star is born
Ne serait-ce que pour la révélation d’Emma Stone, Easy Girl n’a rien d’anecdotique. Si le casting secondaire compte quelques visages connus comme Lisa Kudrow, Patricia Clarkson, Stanley Tucci, Thomas Haden Church ou Malcolm McDowell, la dynamique du film repose essentiellement sur le magnétisme et l'énergie communicative de son actrice principale, qui a pu étaler tout son potentiel comique.
Quatre ans plus tôt, l'actrice faisait un passage remarqué dans un épisode de Malcolm, avant de faire une première apparition au cinéma dans SuperGrave en 2007, puis d'enchaîner avec des rôles secondaires dans The Rocker, Super blonde, Hanté par ses ex et enfin Bienvenue à Zombieland. Si le nom d'Emma Stone était donc loin d'être inconnu, Easy Girl a été pour elle une première occasion de se retrouver seule à l'affiche et de prouver qu'elle avait le talent et le charisme nécessaires pour porter un long-métrage sur ses épaules, avec à la clé un succès commercial et une première nomination aux Golden Globes.
Emma Stone qui bouffe tout le casting
Après d'autres comédies (Sexe entre amis et Crazy, Stupid, Love), sa carrière a explosé avec son rôle de Gwen Stacy dans le blockbuster The Amazing Spider-Man, pour connaître ensuite une ascension fulgurante jusqu'aux Oscars avec La La Land, la comédie musicale de 2016 qui lui a valu la statuette dorée tant convoitée de la meilleure actrice. Même si elle s'est depuis forgé une filmographie solide en s'éloignant des comédies (La Favorite, Battle of the Sexes, L'Homme irrationnel, Birdman), il a tout de même fallu attendre 2021 et la sortie de Cruella chez Disney pour que l'actrice, devenue entre temps productrice exécutive, monopolise à nouveau l'affiche.
Easy Girl a donc plus d'un atout dans sa poche, notamment son humour cynique, ses dialogues et répliques incisifs, sa connaissance et maîtrise des codes du genre, dont il s'amuse et s'éloigne en même temps, sans oublier le talent déjà bien forgé d'Emma Stone.
Sinon, parce qu'on en parlait un peu plus haut, notre dossier sur La folle journée de Ferris Bueller est toujours de ce côté.
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