Aucun suspense. Comme le révèle d'emblée son titre à rallonge, L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford montre bien comment le célèbre Jesse James a été tué par Robert Ford le 3 avril 1882 d'une balle tirée dans son dos. Mais l'acte en soi n'importe pas tant que les événements qui y ont conduit ou que la relation qu'ont entretenue ces deux hommes avant cet instant fatidique qui a changé leur destin.
Et c'est exactement ce qu'Andrew Dominik raconte avec grâce et sensibilité dans son film porté par Brad Pitt et Casey Affleck. Un western qui n'en est pas un, sorti dans l'indifférence à l'époque, réhabilité par ceux qui l'ont vu comme un chef-d'oeuvre négligé et un des plus grands films américains de ces 20 dernières années tant il est sublime, dense et bouleversant. Autant de bonnes raisons pour en reparler avec tout l'amour qu'il mérite.
IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L'OUEST
Directement rattaché à l'histoire des États-Unis, le western représente l'idéal de la conquête de l'Ouest. S'emparant de cette vision encensée du Far West que la littérature avait déjà popularisée comme divertissement avec les dime novels et des romans comme Le Dernier des Mohicans (adapté plus tard sur grand écran par Michael Mann), les caméras ont changé les habitants du Nouveau Monde en acteurs d'une grande épopée historique et mythologique vers cette fameuse Frontière à repousser toujours plus loin, dans l'espoir de mener une vie tranquille, faire fortune ou connaître la gloire. Déjà, la poursuite exaltée d'un certain rêve américain.
Comme le western, la figure de Jesse James s'est écrite entre fiction et réalité. Alors que ses nombreuses victimes le considéraient comme le dangereux criminel qu'il était, la presse et les nouvelles à 5 cents l'ont érigé en héros animé par une cause juste, avant que le cinéma n'alimente sa légende de "brigand bien-aimé" pendant des décennies. Dès 1939 avec le long-métrage du même nom réalisé par Henry King, puis en 1957 dans celui réalisé par Nicholas Ray, mais aussi avec J'ai tué Jesse James en 1949, La légende de Jesse James en 1972, jusqu'à American Outlaws en 2001. John Ford n'expliquait-il pas dans ce chef-d'oeuvre qu'est L'homme qui tua Liberty Valance (auquel on a consacré un dossier ici) que "quand la légende surpasse la réalité, imprimez la légende" ?
Un regard qui porte le poids d'une vie passée à fuir
À l'inverse, plutôt que de s'intéresser au glorieux passé du criminel, fait de braquages et de fusillades spectaculaires, Andrew Dominik déconstruit le mythe de celui qui est devenu une des plus grandes figures du western à travers les yeux de son futur assassin. En 1881, Jesse James (Brad Pitt) vient d'avoir 34 ans. Déjà connu et recherché pour ses nombreux méfaits, il prépare son dernier coup en compagnie de son frère, Frank James (Sam Shepard), et d'autres bandits recrutés sur le tas : son cousin Wood Hite (Jeremy Renner), Dick Liddil (Paul Schneider), Ed Miller (Garret Dillahunt) et deux des frères Ford, Charley (Sam Rockwell) et Robert (Casey Affleck).
Fidèlement adapté du roman éponyme de Ron Hansen publié en 1983, sur lequel le réalisateur est tombé par hasard, le scénario (écrit par Andrew Dominik) s'intéresse aux derniers mois de la vie de Jesse James et nous fait comprendre qui il pouvait être. Dépeint comme un hors-la-loi brutal, imprévisible, il est vulnérable également. Dans son premier long-métrage, Chopper, sorti en 2000, le cinéaste australien d'origine néo-zélandaise dressait déjà le portrait d'un criminel sans essayer de le glorifier ou de le condamner avec un biopic dérangeant autour de Mark Brandon «Chopper» Read, tueur en série australien sanguinaire, incarné par un Eric Bana habité.
LA MORT DANS LA PEAU
Dans L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, Andrew Dominik dévoile un Jesse James qui n'est plus que l'ombre de lui-même. Un homme hanté par son passé, rongé par la paranoïa, incapable de faire confiance à qui que ce soit d'autre que sa femme (Mary-Louise Parker) et ses enfants. Les seules personnes auxquelles il porte de l'affection. Énigmatique, instable, le hors-la-loi fascine autant qu'il inquiète, mais vit isolé, dans la dépression. Il noue alors un lien avec cet étrange admirateur dont il regarde le visage enfantin et les yeux pétillants d'admiration avec mélancolie.
Lui aussi fils de pasteur et cadet d'une fratrie dont il a toujours subi les moqueries et les humiliations, Robert Ford s'est identifié à Jesse James et a développé une admiration obsessionnelle pour lui. Cependant, à force de le côtoyer pour essayer de s'attirer ses bonnes grâces, il découvre alors, en même temps que le spectateur, une vérité qui l'insupporte : Jesse James n'est qu'un homme comme les autres.
Et le film le montre dès les premières minutes, dans une séquence de braquage de train absolument magnifique, quelques minutes après leur première rencontre : il n'y a ni grandeur, ni honneur, ni triomphe dans ce qu'il accomplit, seulement la violence, l'égoïsme et l'appât du gain.
Une séquence gravée dans les mémoires
À mesure que Robert observe l'homme derrière la légende, sa fascination prend la forme d'un amour presque homoérotique, puis laisse finalement place à la jalousie et au dégoût lorsqu'il se rend compte que Jesse ne correspond pas à l'image idéalisée que lui avaient dépeinte les récits héroïques qu'il collectionne précieusement depuis qu'il est enfant. Même s'il continue d'envier le respect qu'inspire Jesse et de chercher sa reconnaissance, il rejette profondément l'individu, encore plus après l'agression d'un de ses petits cousins et les railleries qu'il lui adresse lors d'un dîner avec ses frères.
Comme toujours, Brad Pitt est magistral. Magnétique, troublant, l'acteur semble possédé par le fantôme de Jesse James. Une interprétation toute en finesse, toujours juste, une des meilleures de sa carrière pourtant déjà remplie de performances mémorables. Face à lui, Casey Affleck est tout aussi excellent, si ce n'est plus. À la fois candide, tendre et sournois, il démontre déjà tout ce talent qui lui sera reconnu plus tard dans ce rôle auquel il confère toute son humanité.
Conscient qu'il a bientôt épuisé sa chance et qu'il va finir par être trahi ou capturé, Jesse James attise la haine de Robert à son égard, lui offre une arme, baisse sa garde, comme s'il avait anticipé son geste et déjà attribué son rôle de bourreau au jeune homme. Ainsi, la mort annoncée dès le titre n'est plus tant un assassinat qu'un suicide interposé. En vérité, Robert Ford ne l'a pas tué parce qu'il était lâche, mais parce qu'il était terrifié.
Lorsque le coup de feu retentit et que le silence et la mort envahissent la pièce, il ne reste plus que le corps gisant d'un mari et d'un père de famille, abattu parce qu'un jeune homme d'à peine 20 ans avait peur pour sa vie et celle de son frère. C'est cette humanité derrière l'Histoire et le mythe, cette relation émotionnellement complexe entre les deux personnages qui donne toute sa puissance au long-métrage.
Un coup de feu pour entrer dans l'Histoire
À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
Entre contemplation et introspection, le film semble figé dans un rêve, un lointain souvenir. Alors que les bords du cadre s'effacent comme sur une photographie d'époque, grâce au remarquable travail de Roger Deakins (directeur de la photographie des frères Coen sur Fargo et No Country for Old Men, récompensé plus tard pour son travail sur Blade Runner 2049 et 1917), le narrateur donne toute sa dimension historique au récit, livrant des détails sur les personnages, leur ressenti ou ce qui se déroule pendant les ellipses, symbolisées par de magnifiques timelapses.
Engagé comme assistant monteur à la base, Hugh Ross ne devait poser sa voix que sur une première version dédiée au montage, mais Andrew Dominik a tellement été habitué à l'entendre pendant les années de postproduction qui ont suivi le tournage qu'il lui a finalement demandé d'être la voix off finale. À l'origine, le film devait dépasser les trois heures, ce que Warner Bros. a bien évidemment refusé.
Dès lors, un long calvaire a débuté, le studio souhaitant plus de rythme dans la narration. Dylan Tichenor a dû partir monter There Will Be Blood, alors Curtis Clayton l'a remplacé, mais le studio n'était toujours pas satisfait. Michael Kahn, le chef monteur attitré de Steven Spielberg, a donc été recruté pour taillader le film et accoucher d'une version d'à peine deux heures, qui ne sera jamais utilisée ou visionnée par quiconque, comme le raconte Hugh Ross dans un entretien avec Entertainment Weekly :
"Warner a maltraité le film et n'a jamais compris ce qu'il avait entre les mains. Ça m'a toujours laissé perplexe parce que le scénario est une adaptation fidèle du livre et le film est exactement ce que veut raconter le scénario. Je ne sais pas à quoi ils s'attendaient. Pour être complètement honnête, ils l'ont payé [Michael Kahn] une fortune et je pense que personne n'a jamais vu ce montage. Il n'était pas bon."
Sam Rockwell, impeccable dans le rôle de Charley Ford, frère benêt de Robert
Après deux ans de découpage aux côtés de Ridley Scott (producteur du film avec son frère Tony Scott), Brad Pitt (qui produit un de ses premiers projets avec sa société Plan B) et les monteurs, Andrew Dominik se met d'accord avec Warner Bros. pour une durée de 2h40. Malgré des critiques assez positives dans l'ensemble, le film est un échec cuisant à sortie en septembre 2007, ne ramenant que 3,9 millions de dollars de recettes à domicile et à peine 15 millions à l'international pour un budget de 30 millions (hors inflation et coût marketing).
Il obtiendra tout de même deux nominations aux Oscars, pour la photographie de Roger Deakins et le second rôle de Casey Affleck, respectivement remportées par deux autres merveilles sorties cette année-là, qui se situent aussi entre drame et western, There Will Be Blood (pour la photographie de Robert Elswit) et No Country For Old Men (pour Javier Bardem, forcément).
Beaucoup lui ont reproché son rythme lancinant, mais cette langueur assumée contribue aussi à la réussite du film. Lentement, avec une impressionnante maîtrise au niveau de la composition des cadres ou de l'écriture des dialogues, Andrew Dominik étudie les deux hommes, les dresse l'un contre l'autre, installe une tension palpable en s'attardant sur le regard qu'échangent deux frères, une silhouette qui apparaît derrière une fenêtre ou une main qui touille un café. À mesure qu'il s'enfonce dans la mélancolie, Jesse James se calfeutre, jusqu'à évoluer dans un huis clos presque théâtral, que Robert Ford rejouera en espérant atteindre cette reconnaissance tant attendue.
La bande originale vibrante et hypnotique de Nick Cave et Warren Ellis berce cette fresque intimiste, où chaque plan, chaque dialogue impacte autant que les rares effusions de sang. Les intrigues s'entremêlent, les destins se croisent et les yeux se troublent dans ce drame sur la culpabilité et les affres de la gloire, relecture élégiaque de tout un pan de l'histoire américaine.
LE Rêve AMÉRICAIN
Avec sa photographie hivernale, ses paysages enneigés, son atmosphère naturaliste comparable au cinéma de Terrence Malick (notamment à ses deux premiers films, La Balade sauvage et Les Moissons du ciel) et ses personnages ambivalents, L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford détourne tous les codes du western classique et appartiendrait plus au western révisionniste ou à l'anti-western. Un genre né au milieu des années 50, en plein maccarthysme, avec des films comme La Flèche Brisée (dont on parlé avec tout l'amour qu'il mérite ici), avant que Butch Cassidy et le Kid (sur lequel on a aussi posé un regard affectueux dans un dossier ici) ou La Horde sauvage reprennent le flambeau, de façon idyllique ou sanglante.
Contrairement aux archétypes du cow-boy et du bandit sanguinaire, aucun des deux hommes ne peut être considéré comme le héros du film, l'un et l'autre étant tout aussi pathétiques, misérables et perdus. Avec sa démarche psychanalytique autour des deux personnages, L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est un western qui tend plus vers le drame historique, voire la tragédie shakespearienne à la Jules César. Pièce de théâtre où le personnage est également hanté par ses actions et la mort, qui se concrétise finalement lors de son assassinat, encore plus célèbre que celui du pilleur de banques.
Néanmoins, comme dans un western, Andrew Dominik tend un miroir à la société américaine, avec un message autour du culte de la personnalité, de l'iconisation des célébrités et de la toxicité des fans qui trouve encore plus de résonnance dans une époque où n'importe qui peut accéder à la notoriété du jour au lendemain pour n'importe quoi, avec tout ce que ça implique. En vérité, L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford montre ce qu'il se passe quand le rêve américain n'est plus qu'une désillusion, quand le mythe se confronte à la réalité, quand l'Histoire révèle ce qu'est l'être humain, dans toute sa beauté et sa mesquinerie.
En plus de son apparition dans la liste des 100 meilleurs films du XXIe siècle de la BBC, un autre élément prouve que le film n'a pas été estimé à sa juste valeur à sa sortie et qu'il acquiert un statut d'oeuvre malheureusement oubliée avec le temps : il a généré plus de 10 millions de dollars grâce aux ventes de DVDs, soit plus de la moitié de ce qu'il a rapporté au box-office.
À la toute fin, lorsqu'il explique son geste à sa femme, Dorothy (Zooey Deschanel), Robert raconte qu'il s'attendait à des applaudissements après avoir tué Jesse. En tout cas, il n'est pas trop tard pour ovationner L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford et Andrew Dominik (qui a récidivé avec autant de brio dans un brûlot contre le capitalisme et l'Amérique, Cogan : Killing Them Softly, encore avec Brad Pitt).
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En effet un chef d’oeuvre du genre, bien au dessus du Django de Tarantino ou de True Grit des Coen.
Dommage en effet que Dominik n’ait pas eu une meilleure carrière par la suite
Après Brokeback Mountain, ce film nous rappelle pourquoi il ne faut jamais tourner le dos à un cow-boy.
Quel grand film, sublime photographie et rythme délicat, on peut toujours rêver d’une version DC de 4 heures en 4K HDR ? Dommage que l’engouement ne soit pas le même que pour Justice League. #releasethedominikcut
Je ne suis pas membre et ne peux donc pas lire l’article. Quoiqu’il en soit, j’adore ce film. Photographie magnifique, acteurs au top et une musique qui accompagne le tout magnifiquement.
Je suis souvent en désaccord avec mes amis quand je parle de ce film. Peu d’entre eux l’ont apprecié. Le film est lent, contemplatif mais justement, contrairement au titre de l’article, j’y vois moi la la quintessence d’un western. toute la lourdeur de la situation de Jesse James, l’assassinat qui va arriver, on le sait, et comment, sont narrés progressivement jusqu’à l’inevitable. Et malgré tout, il reste fascinant.
Film sublime. J’avais été d’autant plus déçu par « Cogan » qui réunissait Dominik et Pitt.