Quand George Roy Hill réunit Paul Newman et Robert Redford dans Butch Cassidy et le Kid en 1969, cela donne un western empli de mélancolie et de tendresse. Un film poignant autour de la disparition d’un genre qui doit se réinventer pour perdurer et d'un des plus grands duos jamais vus à l'écran. Retour sur ce chef-d'oeuvre qui a définitivement fait entrer les noms de Butch Cassidy et de Sundance Kid dans l'histoire, lancé la carrière de Robert Redford et sans doute posé les bases du buddy movie. Rien que ça.
Un duo merveilleux pour un film qu'il l'est tout autant
DANS LA LéGENDE
Tout comme Jesse James, Calamity Jane ou Billy The Kid, Butch Cassidy est un des bandits américains les plus populaires de l'histoire. Déjà célèbre en son temps, Robert Leroy Parker de son vrai nom a acquis sa notoriété par ses nombreux braquages de banques et de trains perpétrés avec son gang, dont Harry Longabaugh dit Sundance Kid a fait partie, mais surtout pour sa réputation autoproclamée de gentleman-cambrioleur. Il prétendait n'avoir jamais tué quiconque et la troupe de hors-la-loi a longtemps été réputée pour n'utiliser la violence que si nécessaire. L'histoire a depuis prouvé que la réalité était toute autre, au moins concernant les autres membres de la bande, qui ont descendu plusieurs personnes pendant leurs crimes.
Poursuivis par les agents de la Pinkerton, Butch Cassidy et Sundance Kid ont fui vers l'Amérique du Sud avec Etta Place, la femme du Kid, où ils se sont posés pendant un temps en Patagonie, en Argentine, puis au Chili, continuant leurs braquages ici et là. Etta est ensuite rentrée aux États-Unis en 1906 et les deux hommes se sont finalement installés en Bolivie.
C'est là-bas qu'ils seraient morts, à San Vicente, le 6 novembre 1908, encerclés par un petit groupe d'hommes et de soldats qui les auraient retrouvés après le braquage de la paye d'une mine située à côté. Deux corps ont été retrouvés, mais rien n'a permis d'établir depuis que ce sont bien ceux de Butch Cassidy et Sundance Kid, qui seraient en fait morts plus tard d'après plusieurs témoignages, dont la soeur de Butch Cassidy.
C'est sur cette légende que s'ouvre Butch Cassidy et le Kid. Le bruit mécanique du projecteur retentit et l'écran s'illumine pour présenter un film sur le Hole in the Wall Gang à l'époque où il faisait encore régner la terreur. Presque authentiques, les images jaunies défilent dans ce qui ressemble à un pastiche du Vol du grand rapide (The Great Train Robbery en version originale), considéré comme l'oeuvre fondatrice du western américain, tandis que la musique communique cette nostalgie d'un temps révolu, d'une période qui n'existe plus que sur pellicule.
Cette superbe introduction qui évoque toute la thématique du film et condamne les deux héros dès les premières secondes est une scène qui devait arriver plus tard à l'origine : Butch et Sundance se rendaient au cinéma en Bolivie pour aller voir un métrage sur leurs exploits avec Etta après qu'elle leur ait déclaré la veille qu'elle n'assisterait pas à leur mort, les deux hommes s'indignaient de la façon dont ils étaient représentés et Etta les quittait pour rentrer aux États-Unis.
Le western est mort, vive le western
Estimant qu'elle était lourde et inutile, George Roy Hill a choisi de couper la séquence et l'a finalement réutilisée en tant qu'ouverture. Ce qui amène non seulement de la profondeur à son film d'entrée, mais renforce aussi les paroles d'Etta plus tard, qui préférera abandonner les deux héros avant qu'ils ne soient tués.
Le film est honnête et annonce juste après que seulement "une grande partie" de ce qui suit est vraie. Le scénariste et romancier William Goldman a d'ailleurs écrit l'histoire comme un scénario original parce qu'il n'avait pas envie d'être obligé de faire autant de recherches que pour un de ses livres. Ce qui ne l'a quand même pas empêché de régulièrement se renseigner sur la vie de Butch Cassidy pendant presque huit ans avant d'écrire la moindre ligne. Consacré après le film, le scénariste signera ensuite le scénario d'autres oeuvres importantes comme Les Hommes du président ou Marathon Man (adapté d'une de ses nouvelles).
RECHERCHE DU BONHEUR
Même après le générique, le souvenir perdure dans cette teinte sépia tandis que les deux héros apparaissent pour la première fois, la caméra braquée sur eux. Ce n'est que quand leur identité est révélée que le film s'intéresse à ceux qui les entourent. Une fois qu'ils rentrent à Hole-in-the-Wall, leur planque située au milieu des montagnes, les personnages basculent alors dans un univers en couleur, le leur, celui auquel ils s’accrochent désespérément malgré les signes avant-coureurs.
Certains membres du gang n'hésitent plus à remettre en cause la position de leader de Butch, les braquages sont de plus en plus difficiles à organiser et le progrès poursuit son inarrêtable marche, comme l'explique un vendeur de bicyclette annonçant que le cheval est mort, remplacé par cette nouvelle monture de métal.
Contrairement à John Ford, qui revient sur cette mutation dans un souvenir triste et réaliste avec L'homme qui tua Liberty Valance (auquel on a consacré un dossier ici), ou à Sam Peckinpah, qui déconstruit le genre dans une épopée sanglante avec La Horde sauvage, George Roy Hill adopte une approche résolument moderne.
À la fin des années 60, le cinéma s’apprête à être bousculé par de jeunes cinéastes qui lanceront ce qui deviendra le nouvel Hollywood, mais Hill n’appartient pas à cette génération. Devenu un scénariste et un réalisateur prisé à la télévision, il a ensuite entamé sa transition vers le cinéma à plus de 40 ans avec L'école des jeunes mariés et approchait de la cinquantaine quand il a réalisé Butch Cassidy et le Kid, son cinquième long-métrage.
Et pourtant, la réalisation audacieuse de Hill s'inscrit à merveille dans ce mouvement, renouvelant les codes classiques du western avec ses fusillades, ses braquages et ses grands paysages, tout en déconstruisant la figure du cow-boy froid et sérieux. Malgré le sort funeste qui attend les deux héros et la mutation inévitable de l'Ouest américain, le film dégage une légèreté toute particulière, alternant les genres entre comédie, film d'action, en passant par la romance et le film d'aventure.
Tu trouves pas que ça sent le roussi pour nous ?
Les moments de tension sont désamorcés par l’humour, distillé dans les dialogues rythmés, et alors que Butch Cassidy et Sundance Kid espèrent continuer de mener leur vie de rêve, une atmosphère presque idyllique se dégage. Une sensation d’insouciance symbolisée par cette relation presque fraternelle entre les deux héros, qui partagent tout ce qu'ils ont, leur butin, leurs vrais noms et même l'amour d'Etta, dans un curieux triangle amoureux à la Jules et Jim.
Cette ambiance fantaisiste est accentuée par la musique pop et enjôleuse composée par Burt Bacharach, dont le morceau Raindrops Keep Falling on My Head chanté par Hal David est devenu aussi culte que la séquence dans laquelle il se trouve. George Roy Hill avait horreur que la bande originale soit utilisée à outrance dans les films et prenne le pas sur les dialogues, alors il a décidé qu'elle ne serait présente que lors de trois interludes musicaux, soit seulement 13 minutes pour presque deux heures de film. Il n'en faut pas plus pour sublimer ce sentiment d’indépendance que portent les personnages dans ce récit libertaire et contemporain.
1969 est une année importante dans l'histoire des États-Unis, marquée par des événements majeurs entre les nombreuses protestations contre l'engagement des troupes américaines au Viêt Nam, le festival de Woodstock, les émeutes de Stonewall, le procès des sept de Chicago, l'occupation d'Alcatraz ou encore l'assassinat de Fred Hampton.
Pas étonnant alors que Butch Cassidy et le Kid ait trouvé une certaine résonance et remporté un immense succès à sa sortie, franchissant la barre des 100 millions de dollars de recettes au box-office. Un exploit pour l'époque. En revanche, les premières critiques sont sévères et celles qui suivent sont à peine mieux. Cela n'empêchera pas le film de remporter 4 Oscars (meilleure photographie, meilleure musique, meilleure chanson et meilleur scénario, avec des nominations pour le meilleur film, le meilleur réalisateur et le meilleur mixage de son) et d'être réévalué comme un des plus beaux westerns qu'Hollywood ait jamais produits.
LE MONDE OU RIEN
Le charme de Butch Cassidy et Le Kid repose essentiellement sur le scénario de William Goldman, mais aussi (et surtout) sur son duo tout à fait irrésistible. D'un côté, le charismatique Butch Cassidy, drôle, rusé, beau parleur. Un hors-la-loi qui ne demande qu'à profiter des petits plaisirs que la vie et quelques braquages peuvent lui offrir. De l'autre, le redoutable Sundance Kid, taciturne, nonchalant, menaçant. Un as de la gâchette qui cache sa sensibilité et son affection derrière son regard intense.
À la base, le rôle du moustachu taiseux avait été proposé à Marlon Brando, qui a refusé. Quelque temps après avoir parlé avec Goldman de son script, Newman a reçu un coup de fil de Steve McQueen, qui avait eu la version finale et l’appelait pour lui demander s’il voulait être à l’affiche avec lui. Supposant qu'il tiendrait le rôle de Sundance Kid, Newman lui a alors proposé d'acheter le scénario avec lui. Hésitant, McQueen a tardé et Goldman a préféré vendre son script au producteur Paul Monash pour 400 000 dollars, devenant ainsi le scénario le plus cher de l'histoire à l'époque. Newman a ensuite recommandé George Roy Hill pour réaliser le projet et l’a encouragé à choisir Redford pour incarner Sundance Kid.
Même s’il était apparu dans tout un tas de séries télé comme La Quatrième Dimension ou Les Incorruptibles et avait déjà brillé à Hollywood aux côtés de Marlon Brando dans La Poursuite impitoyable ou dans Propriété interdite, l’acteur n’avait pas encore eu de rôle marquant, contrairement à son compère, déjà connu avec L'Arnaqueur ou Luke la main froide.
Le début de la gloire pour le blondinet ténébreux
Au final, l'alchimie entre Paul Newman et Robert Redford transpire dans chacune des scènes qu’ils partagent et la complicité du duo crève tellement l'écran que Hill les associera à nouveau ensemble en 1973 pour L'Arnaque, qui raflera 7 Oscars, dont celui du meilleur film, du meilleur réalisateur et du scénario original. Les deux acteurs resteront tous les deux attachés à leurs rôles : Robert Redford donnera le nom de son personnage à son institut consacré au cinéma indépendant (et au festival qu'il organise) tandis que Paul Newman fondera le Hole in the Wall Gang Camp, un centre situé dans le Connecticut qui accueille des enfants gravement malades et leurs familles.
Entre les piques balancées au milieu d’une fusillade, les confidences autour d’une bière et les réflexions sur la vie entre deux chevauchées, Butch Cassidy et le Kid pourrait presque être considéré comme le premier buddy movie et influencera largement d'autres duos au cinéma. Il suffit de regarder Leonardo DiCaprio et Brad Pitt dans Once Upon a Time... in Hollywood ou la relation entre Woody et Buzz dans Toy Story pour s'en rendre compte.
Est-ce qu'on ne serait pas trop vieux pour ces conneries ?
Malheureusement, même s’ils espèrent pouvoir continuer de mener leur vie de rêve, la réalité finit par rattraper les deux personnages et leur destin funeste continue de planer au-dessus d’eux, personnifié par les silhouettes obscures des cavaliers qui les traquent sans relâche dans une course-poursuite oppressante de presque une demi-heure, forçant les héros à constamment regarder par-dessus leur épaule pour voir si un canotier blanc ou une colonne de poussière apparaît à l’horizon. Un passage durant lequel le directeur de la photographie Conrad L. Hall démontre encore un peu plus son talent pour capturer la beauté du panorama, entre paysages verdoyants, dunes de sable et vallées rocheuses.
Comme ils peuvent, Butch et Sundance tentent d'échapper à leur sort. À mesure que le film progresse, le spectateur devient finalement leur complice, un ami intime, accompagnant les deux hors-la-loi jusqu’au bout. Acculés, ils continuent quand même à se raccrocher à la moindre lueur d’espoir. Tant pis pour la Bolivie, ce sera l'Australie. À partir du moment où ils sont ensemble, peu importe.
Et alors qu'ils sortent l'arme au poing, l’image s’arrête brusquement. Les couleurs s’effacent, le sépia reprend sa place et les deux bandits restent figés pour l’éternité telles les légendes qu’ils sont, dans ce qui ressemble à un hommage aux 400 Coups de François Truffaut et reste une des plus grandes fins de l’histoire du cinéma. Même s'il a pertinemment entendu les coups de feu de l'armée bolivienne, le spectateur ne peut pas s'empêcher d'espérer au fond de lui qu'ils s'en sortent, juste une dernière fois.
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@Brancaléone On pouvait tout à fait faire un tirage zoomé du négatif original, faire l’arrête sur image et le superposer à une photo banc-titrée tirée du négatif, contenant donc plus d’informations. A partir de là, on pouvait tout à fait faire à la fois un dézoom et un fondu enchaîné de la couleur au noir et blanc. Un ensemble de processus optiques et photographiques. C’est sûr que c’était très loin d’être aussi simple qu’aujourd’hui, mais c’était tout à fait faisable ^^
@Flash Merci à vous, toujours un plaisir de parler de Paul Newman et Robert Redford
@Giulia Jones Malheureusement, le film n’est disponible sur aucune plate-forme de SVoD. Merci d’avoir signalé la faute sur la Bolivie.
Le plan final m’a toujours subjugué: comment_ techniquement_ a-t-on pu réaliser un zoom arrière à partir d’un arrêt sur image, en passant de la couleur au N&B?
Il est curieux de constater que la même année, sortait La Horde sauvage, autre film sur la fin de l’Ouest…
Film hors du temps, sublime, inégalable. Et ces deux acteurs… la jeune génération qui le découvre est subjuguée comme à l’époque, ça veut tout dire
Hello la rédaction.
Ce serait sympa de dire sur quel plate forme le film est visible ! Très envie de le revoir depuis qq mois !
Et une petite faute à Bolivie !
Encore un chef d’oeuvre, merci la rédaction d’y consacrer un article, ça change des articles sur Justice league.