Historique, sublime, insoutenable, gore, antisémite, mystique, grandiose, on aura tout lu et entendu sur l'épopée cinématographique de Mel Gibson. Décloutons ce long-métrage unique et mémorable.
En 2004, Mel Gibson est un acteur iconique des années 80, symbole du héros puissant et rebelle, passé à la mise en scène, dont Braveheart vient de s’imposer comme un succès critique, comme populaire. Ni ses frasques ni ses déclarations provocatrices ne semblent pouvoir altérer l’image de l’icône, qui se lance alors dans un projet follement ambitieux.
Comme son titre l’indique, son prochain film, La Passion du Christ, traitera du martyr de Jésus. Parce qu’il va investir son sujet avec une force iconographique et une virtuosité stylistique qui n’appartiennent qu’à lui, il fera date, tant au box-office que dans la mémoire de ses très nombreux spectateurs. Mais s’il s’agit peut-être du grand œuvre de Mel Gibson, c’est aussi le long-métrage qui mieux qu’aucun autre, raconte ses propres démons et annonce sa chute.
SAINT MEL CONTRE LE RESTE DU MONDE
Le cinéphile pourrait avoir l’impression que seuls les grands réalisateurs, de loin en loin, osent se pencher sur la vie de Jésus ou sur les sujets bibliques. Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille, Le Roi des rois de Nicholas Ray, L'Évangile selon Saint Matthieu de Pasolini, La dernière tentation du Christ de Scorsese ou Jésus de Nazareth par Franco Zeffirelli apparaissant comme les plus nobles représentations du genre.
Mais c’est oublier que derrière cette avant-garde plus souvent prestigieuse que provocatrice, le sous-genre se compose en grande partie de productions naïves et bigotes à destination du seul public américain. Des produits formatés tels que La Résurrection du Christ, rarement exploité au-delà de l’Amérique du Nord, exploitant une lecture volontiers niaiseuse des évangiles. Un cinéma que La Passion du Christ va pour ainsi dire pulvériser instantanément.
Tout, dans le projet comme sa réception, atteint des proportions exceptionnelles. À commencer par l’exigence du cinéaste de tourner le film en araméen et en latin (un choix radical qu'il prolongera sur Apocalypto), pour essayer de coller à l'esprit et l'âme de son sujet. Soit un travail colossal de pré-production, de préparation historique, de répétitions, mais également d'interprétation, le casting ayant non seulement à interpréter des langues mortes, mais à leur conférer une authenticité qui puisse toucher le public.
Le défi est énorme, mais ne satisfait pas tout à fait Mel Gibson, pour qui il est préférable de monter puis projeter le film sans sous-titres, tant il est convaincu que les comédiens et la représentation d'épisodes religieux connus suffiront au public pour comprendre l'action. Il devra revenir sur ce choix pour la sortie du film en salles, mais pas de gaieté de coeur.
Plus la classe qu'Assassin's Creed ?
Le tournage sera particulièrement éprouvant. Jim Caviezel, qui joue Jésus, trouve le moyen de prendre deux véritables coups de fouet, dont l'un le gratifie d'une cicatrice de 14cm dans le dos (tu ne peux pas test, Shia LaBeouf). Après quoi il se déboitera l'épaule en trimballant sa croix. De la petite bière, puisqu'il a fini par carrément prendre la foudre. Foudre qui cinq minutes après l'avoir frappé, toucha également un des principaux assistants-réalisateurs, le malheureux Jan Michelini, qui avait déjà était touché par un éclair quelques jours plus tôt (quand on vous dit malheureux).
Peut-être du fait de cette production "intense", du thème même du métrage et de la passion qu'y injecta Mel Gibson, plusieurs membres de l'équipe se convertirent au catholicisme en cours de route, notamment l'interprète de Judas, ce qui ne manque pas de piquant. Celui de Barrabas fit de même, et alla jusqu'à tirer de son expérience un livre, intitulé Da Barabbas à Gesu - covertito da un sguardo (De Barrabas à Jésus - converti par un regard). Bref, l'expérience secoue tout le monde, et n'a pas grand-chose à voir avec un afterwork de Keith Richards.
Quand le film sort sur les écrans, c'est une tornade, qui souffle bien au-delà des seuls États-Unis, où avec 370 millions de dollars (soit 510 millions actuels) il s'impose alors comme le record absolu pour un film classé R. Au total, en comptant le restant du monde, La Passion du Christ amasse 622 millions de dollars, soit 857 millions de 2020. Un score de blockbuster super-héroïque pour un film radical, terriblement gore, mettant le spectateur aux prises avec un récit de souffrance aux proportions uniques dans l'histoire du cinéma. Tonton Mel n'y est pas allé avec le dos de la cuillère, et fait alors figure de phénomène. Pour ne pas dire de messie.
À CORPS ET À CHRIST
Mais d'où vient la fascination provoquée sur le public (et une partie de la critique) par le film ? C'est peut-être tout d'abord du parti pris de Mel Gibson. Les récits bibliques se sont le plus souvent inscrits dans un genre précis (comme le péplum) ou dans la charte esthétique, philosophique d'un auteur (c'est le cas de la version de Scorsese qui a scandalisé les intégristes catholiques, à l'époque assez portés sur les attentats). Ici, le concept, en apparence très simple, consiste à coller au plus près du texte biblique, et de lui accoler une représentation physique extrêmement terre à terre, organique, concrète. Ce qui revient, quand il est question de la passion du Christ et de ses 12 stations jusqu'à la résurrection, de ramener le réel, et donc la douleur physique, dans la narration biblique.
On accusera le réalisateur de complaisance, de sadisme dans l'étalage d'une violence graphique, voire gratuite, mais la sidération qui en résulte ne va pas sans d'évidentes vertus. En poussant la représentation de la souffrance dans ces extrêmes (qui réclamèrent, pour la scène de crucifixion, jusqu'à 7 heures de maquillage), le récit réintroduit dans la figure de la passion christique son sens premier, avec une certaine outrance : le personnage de Jésus est là pour recevoir, absorber, jusqu'à sa destruction, sa réification, la douleur du monde et le péché des hommes.
En montrant très exactement cela, comme lors de l'interminable séquence au cours de laquelle le protagoniste est flagellé par des soldats romains, Gibson remet l'affliction au centre de son dispositif esthétique.
On peut dès lors se demander si l'électricité qui a entouré la sortie du film, plus que les accusations d'antisémitisme - plus indissociables du récit biblique lui-même que de la proposition du metteur en scène -, ne vient pas précisément du rapport qu'il entretient avec la désolation physique. Rappeler la terrible violence reçue par le Christ, ce n'est pas forcément refuser son message de paix, mais c'est nécessairement affirmer qu'il ne va pas sans adresser la brutalité infinie du monde. Alors que les légionnaires fouettent impitoyablement Jésus, leur jouissance, leur ivresse, apparaissent indiscutables, dominantes et puissantes. C'est là que Mel Gibson nous délivre sa vision du monde, qui ne peut que heurter le spectateur en plein visage.
L'univers est un cul-de-basse-fosse désespérant, mû par l'horreur et le désir de dispenser cette dernière, la volonté des puissants de broyer les faibles, d'annihiler l'altérité. Et seule une résolution divine peut recevoir ce raz-de-marée abominable pour le transformer en amour. Une équation que l'auteur retravaillera, affinera, dans Tu ne tueras point, douze ans plus tard, en ramenant cette logique messianique parmi les hommes à travers le principe de l'objecteur de conscience. Mais dans La Passion du Christ, le réalisateur n'accorde pas encore à l'humanité la capacité d'annuler l'horreur. Et ce constat, à la fois désespéré et implacable, rend le long-métrage particulièrement ardu à supporter.
CHER EST LE SANG
La Passion du Christ n'est pas seulement une plongée bouleversante dans un récit biblique si matricielle qu'on en a souvent oublié la portée physique. C'est aussi une véritable note d'intention plastique de la part de son metteur en scène, qu'on représentait encore volontiers sous l'angle du strict bourrinage récréatif. Même son éclatant Braveheart fut parfois un peu vite reçu comme un bon gros blockbuster épique, au détriment de ses frappantes qualités de mise en scène, ou de la dimension christique qui animait déjà son épilogue. Avec cette nouvelle oeuvre, le grand Mel fait étal d'un sens du cadre, de la composition, qui impressionne tant par sa rigueur que par l'intelligence avec laquelle il le décline à des techniques éminemment cinématographiques.
Car il ne suffit pas de réussir à émuler la patte d'un Caravage, ou à aligner les citations directes à Michel-Ange pour s'acheter une crédibilité artistique. À bien y regarder, le risque était grand de voir le film aligner les reproductions de chefs d'oeuvres de l'art religieux classiques sans parvenir à les agencer, à la manière de Robert Rodriguez clonant les cases de Sin City en dévitalisant le travail de Frank Miller.
Mais non, Mel Gibson, sait parfaitement comment structurer son découpage, quand avoir recours à d'amples mouvements d'appareil, quel usage faire du hors-champ, et surtout quel tempo donner à l'ensemble via le montage. C'est cet agencement qui permet à la splendeur plastique de son film de ne jamais se transformer en maniérisme, ou en esthétisation malvenue d'un déluge gore flirtant avec le torture porn.
Revoir le film aujourd'hui, c'est aussi être frappé par la résonnance qu'il entretient avec le parcours même de son réalisateur, passé de messie à martyr, icône foulée au pied, sur le chemin de la renaissance. Quand le film sort, Mel Gibson est déjà connu pour ses déclarations à l'emporte-pièce, volontiers homophobes, ses accès de violence à l'encontre des femmes. Autant d'évènements qu'il a publiquement regrettés, et qui n'avaient alors pas durablement entaché sa carrière.
Ce sera chose faite quelques années plus tard, et l'artiste se retrouvera pour un moment persona non grata à Hollywood, dans les médias et l'ensemble des instances culturelles. Impossible en redécouvrant cette passion christique, de ne pas penser à Gibson, contemplant à l'avance sa traversée du désert et dévoilant aussi son rapport intime à la notion d'épreuve.
Monica Bellucci en Marie-Madeleine
Le cinéaste est-il un être pur, lavé de tout péché, jeté dans les griffes de pharisiens cruels ? Non, bien évidemment, ses agressions et débordements répétés sont là pour le rappeler. Mais la puissance iconographique et l'intensité continue de ce récit premier alliées à la personnalité de leur auteur, qui exsude du moindre plan, nous permet de naviguer dans la psyché d'un créateur de forme furieux, furibard, empreint de culpabilité, craignant de ne pouvoir atteindre la grâce ou s'élever à sa hauteur. Folie des grandeurs ? Délire mégalomane ?
Peut-être, mais La Passion du Christ est aussi une épopée de la foi affolante de sincérité, qui assume et porte en étendard la vulnérabilité de celui qui la sculpte, poussant les critiques les plus sceptiques à baisser les armes et assister à la résurrection fascinante d'un artiste à part. Le cinéaste pourra-t-il reproduire semblable miracle ? Il faut l'espérer, puisque le comédien Jim Caviezel dévoilait en septembre 2020 que Gibson travaillait actuellement à la troisième version du scénario d'une suite inattendue, intitulée... Résurrection.
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Un film sublime! C’est pourquoi je déplore que certaines personnes de nos jours encore arrivent à considérer ce film comme antisémite alors qu’il ne fait rien de plus qu’adopter la vision des évangiles au sujet des prêtres juifs. La Passion du Christ est un miracle et Gibson est un génie, il y a dans ce film une véritable vision des sociétés humaines et de l’homme en général, comme chaque héros gibsonien, Jésus est confronté au plus bas instincts de l’être humain, l’être humain pour lequel il donnera tout de même sa vie, affrontant les pires souffrances pour le laver de ses péchés (passé, présent et futur). Je suis également fasciné par la manière dont Gibson inscrit son film dans une tradition artistique multiséculaire, convoquant les plus belles figures de l’art chrétien ainsi que les grands maîtres de la peinture de la Renaissance (Ex: Le Caravage). Bref, une œuvre d’art à couper le souffle que chacun devrait avoir vu une fois dans sa vie. Pour ma part, ce film fut une claque que je n’oublierais jamais de ma vie. Un immense miracle cinématographique.
Le film qui exorcise les anticléricaux tellement il redonne de la puissance à La Croix, au sacrifice du Christ et à l’évangile respecté à la lettre (jusqu’aux 23 coups de flagellation de fouet à dents cloutées !) tout en développant une imagerie entre Le Caravage (pour le sang, le casting) et Le Greco (pour les tons ocres, l’épure).
M’étonne pas que certaines âmes tièdes n’arrivent toujours pas à le regarder…c’est juste trop fort !
Il paraît que Mel Gibson n’a pas choisi Daniel Day Lewis pour le rôle car il le trouvait trop européen ?
Un chef d’oeuvre, Mel Gibson est clairement le plus grand réalisateur de notre temps.
Si il y a bien un film que je n’ai jamais eu les c…lles de regarder c’est bien celui là.
Pourquoi? Peut être par peur de pas en ressortir indemne.
@Flash : on parle ni de L’Exorciste, ni d’un Massacre à la tronçonneuse, ni d’un Cannibal Holocaust…
Redescendez sur terre sérieux, le film de Gibson c’est du grand guignol hystérico-catho, rien de plus.
A propos de Mel
https://www.youtube.com/watch?v=AbkPjTW85O8
@的时候水电费水电费水电费水电费是的 alulu
« Jesus en prend plein la tronche… Je n’ai pas aimé, un supplice à regarder »
C’et ce qui fait que les gens se mettent à le plaindre justement, les gens qui lui lancer des pierres se sont mis a avoir de la pitié devant cette horreur…
Tout comme Flash et Coco … mais j’attendrai encore une période plus lumineuse pour le voir et en sortir plus facilement.
flash idem comme toi !! en plus dommage qu’il soit pas en français !