Films

Les Sorcières : on invoque la géniale et terrifiante adaptation de Roald Dahl

Par Simon Riaux
27 août 2020
MAJ : 21 mai 2024
Les Sorcières : photo les sorcières

Certains films subissent de curieux affronts. Les Sorcières de Nicolas Roeg en fait partie, tant il a été trop vite oublié, malgré ses puissants frissons.

Quand un marmot et sa mère-grand tombent sur une convention d'ensorceleuses, et décident de mettre fin à leurs plans diaboliques, on croit d'abord tomber sur un innocent conte familial, aux montées d'adrénaline bien inoffensives. Mais c'est oublier que ces sorcières ont été imaginées par un certain Roald Dahl, que le réalisateur n'est autre que le sulfureux Nicolas Roeg et que c'est le génial marionnettiste Jim Henson qui produit ce film méconnu... et plaisamment flippant.

 

photo, Anjelica Huston"Un sort ou je te sors"

 

ON THE ROALD AGAIN

Auteur de l’enfance par excellence, Roald Dahl incarne à la perfection le cliché de l’artiste « pour petits et grands », dont les créations tirent les plus jeunes vers l’appréhension d’un monde toujours retors et cruel, tandis qu’elle rappelle à leurs aînés un rapport au merveilleux souvent éteint. Écrivain au succès international, Dahl a logiquement passionné Hollywood, qui a adapté quantité de ses textes au cours des dernières décennies.

 

photo, Rowan AtkinsonLa magie de Rowan Atkinson

 

De Steven Spielberg à Wes Anderson, de Tim Burton à Henry Selick jusqu’à Danny DeVito, tous auront trouvé matière à cinéma, nous livrant des longs-métrages parfois aux antipodes les uns des autres. Du Le BGG : Le Bon Gros Géant à Fantastic Mr. Fox, de Charlie et la chocolaterie, de James et la pêche géante jusqu’à Matilda, le cinéma aura puisé chez Dahl un matériau passionnant le plus souvent pour le transformer en profondeur. Mais à bien y regarder, ces cinéastes ont le plus souvent utilisé l’univers de l’auteur comme un tremplin dopant le leur, plus qu’un code source à respecter scrupuleusement.

Et ce qui frappe quand on découvre  Sorcières, ou The Witches, c’est combien le métrage, quand bien même il bouleverse certains éléments narratifs d’importance, respecte le cœur du livre adapté. Les Sorcières de Dahl compte sans doute parmi ses travaux les plus inquiétants et inclassables, capable d’éveiller chez son lecteur des trésors d’angoisse, comme un plaisir ludique assez pur, qu’on croirait extrait d’un roman d’aventures.

 

photoUn duo de héros pas comme les autres

 

Pourtant, l’adaptation ne fut pas de tout repos, notamment quand l’écrivain découvrit que le studio n’avait aucunement l’intention de respecter l’épilogue funèbre du roman. Une adaptation fidèle, dans lequel le jeune héros terminait son épopée transformé en souris, se réjouissant de voir son espérance de vie réduite. Il y voyait l'occasion d'être accompagné vers la mort par sa grand-mère, plutôt que de lui survivre. L’auteur tenait à cette conclusion, tournée puis rejetée par le studio. Il faudra toute la persuasion de Jim Henson pour le convaincre de ne pas retirer son nom de l’affiche.

Le marionnettiste de génie (célèbre grâce au Muppet Show et à Dark Crystal), ici bombardé producteur, supervise notamment les effets spéciaux, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il saura insuffler à l’ensemble la folie pas si douce des écrits de Dahl.

 

photoCroquer la vie à pleines dents

 

EFFETS TRÈS SPÉCIAUX

Redécouvrir aujourd’hui ce film de 1990, c’est réaliser combien il constitue un des derniers grands délires visuels dispensés d’effets numériques. Les techniques analogiques sont alors à leur apogée, et le métrage s’avère un remarquable catalogue. Les maquillages, en passant par les maquillages prosthétiques, les animatroniques, les trucages à l’ancienne dignes d’un Méliès, les miniatures et autres maquettes, tout y passe et explose à l’écran, dans un véritable festival, volontiers organique et suintant.

 

photoFait comme un rat

 

Et c’est bien cette dimension physique, qui leur confère autant d’impact. Nombreux sont les films des années 80 et 90 à avoir dispensé des visions plus ou moins cauchemardesques de créatures de latex, mutant ou dévorant à qui mieux mieux. Mais la culture de Henson lui apporte un avantage dont il va faire bénéficier tout le projet. Le marionnettiste accompli sait que la suspension d’incrédulité n’est pas exclusivement une question de réalisme, de fluidité, d'exactitude, mais convoque plusieurs techniques, qui doivent s'accorder au ton et à l'esprit du récit. C'est précisément une des réussites éclatantes des  Sorcières de Nicolas Roeg, qui, trente ans après sa sortie, n'a rien perdu de sa capacité à engendrer un mélange de fascination et malaise.

Et si, grâce notamment à la partition azimutée d’Anjelica Huston, ou de quelques seconds rôles mémorables (Rowan Atkinson en tête), le film ne manque pas d’incarnation et de vitalité, il faut bien reconnaître que ses nombreuses réussites techniques et visuelles sont généralement au cœur de ses séquences les plus mémorables.

 

photoOn se croirait déjà dans Braindead

 

Qu’il s’agisse de la métamorphose du pauvre Bruno, ou du dévoilement putréfié et velu de la grande  Sorcière en chef, le mélange de techniques employées, la vitalité et la physicalité de ces plans, impressionne. Sans doute conscients que l’illusion au cinéma ne fonctionne jamais mieux que quand elle accepte sa part de fausseté, Henson orchestre ainsi devant la caméra de Roeg un climax ahurissant.

On s’y métamorphose, on fume, on dégouline, dans une tornade de maquillages et de prothèses, dont il n’est pas interdit de croire qu’ils vont marquer au fer rouge un certain Peter Jackson. Deux ans plus tard sortira Braindead, et si le cinéaste néo-zélandais va bien plus loin dans tous les domaines avec son festival de pus gorasse et cartoonesque, plusieurs éléments attirent l’œil. Un rat peu ragoûtant, des épidermes visqueux et toute une série de textures semblent avoir directement migré chez Jackson, comme pour mieux confirmer la folie qui affleure dans Les Sorcières.

 

photo"Un peu rude ce peeling"

 

ROEG RAGE

Enfin, ce qui achève de donner leur singularité à ces Sorcières, c’est leur metteur en scène, le brillant Nicolas Roeg. Réalisateur du terrifiant Ne vous retournez pas, l’artiste était alors plus connu pour la teneur grave, labyrinthique et à forte charge psychanalytique et sexuelle. Pas tout à fait auteur de métrage destiné aux enfants, du moins sur le papier.

Car dans les faits, la mise en scène de Roeg s’accommode naturellement de la direction artistique colorée, voire baroque, et se fait bien plus mobile qu’à l’accoutumée, tandis que le montage cherche perpétuellement à prendre le pouls exact de la séquence, quitte à parfois s’emballer comme rarement chez le réalisateur. Comme libéré par le ton et le texte de Roald Dahl, il filme avec une vélocité renouvelée, sans pour autant verser dans une légèreté de façade.

 

photo"Souriez, vous êtes fumée"

 

Ce grand écart plus que risqué s’incarne dans les soubresauts d’angoisse que charrie le scénario et contamine progressivement le spectateur, qui sent avec délice l’étrangeté du métrage phagocyter son programme attendu de fable fantastique familiale. Dans Les Sorcières, on s’arrache nonchalamment la peau du visage, on enferme des petites filles dans une peinture, on tire des lasers avec les yeux, quand on ne balance pas les landaus au hasard.

Au contraire, Les Sorcières bénéficie de son goût pour le sous-entendu comme de sa maîtrise de la symbolique. Sans jamais empiéter sur le récit ni parasiter le rythme soutenu de la narration, Nicolas Roeg s’amuse à empiler les niveaux de lecture, et joue vicieusement avec les représentations du féminin. Qu’elles se trimbalent avec des serpents presque bibliques, jouent les tentatrices ou les matrones castratrices, ces ensorceleuses sont toujours traitées avec un mélange d’effroi et de distance, le metteur en scène veillant à réfléchir à la représentation des sorcières au moins autant qu’aux frissons inoculés aux spectateurs.

 

photo, Anjelica HustonMagnétique Anjelica Huston

 

En capturant toujours l’ivresse de leurs pouvoirs, en faisant d’elles non seulement les antagonistes, mais aussi l’attraction centrale, le cinéaste construit un ensemble enthousiasmant, imprévisible et beaucoup plus ambigu qu’attendu. Qu’importe dès lors qu’il n’ait pu respecter la conclusion sinistre du texte de Dahl, il rend honneur à sa folie acide dans chacune de ses scènes.

 

Affiche française

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Robo

Mon fils de 7 ans a adoré et l’a même vu deux fois, la transformation en souris l’a beaucoup amusé et la bizarrerie de l’ensemble l’a tenu en éveil. Maintenant, il sait reconnaître les sorcières et il est conscient d’être un souriceau, j’y vois un progrès éducatif.

Bogart21

Je trouve qu’il est déplacé de mettre un tel film sur netflix kids. Beaucoup trop flippant et dérangeant. Le passage ou Angelica Huston se métamorphose en sorcière est vraiment très flippant. Même si c’est bien foutu en termes de maquillage.
Mais un enfant pourrait tomber sur ce passage et en être traumatisé. Je ne dis pas qu’on doit tout aseptiser. Mais vraiment le passage en question est flippant je trouve.

Xbad

Mes enfants l’ont découvert grâce à Netflix et ont bien aimé, je ne connaissais pas pour être honnête

Flash

Vu, il y a très longtemps, quasiment aucun souvenir de ce film.

Glowy

@Kyle Reese, j’avais bien aimé les deux premiers volets des Mayfair mais « Taltos » était celui de trop.Cependant l’idée d’une série peut être intéressante.

Kyle Reese

Pas vu mais pas mon délire non plus.
Mon truc à moi ce serait surtout une adaptation du cycle des sorcières d’Anne Rice commencé avec le superbe Le lien maléfiques. Si ça pouvait devenir une série de luxe je serai ravis.
Mon dernier kiff de sorcière fut celles de la saison 2 de Penny Dreadfull.