Crash : pourquoi le carambolage sexuel de David Cronenberg est à revoir

Simon Riaux | 14 juillet 2020 - MAJ : 24/03/2021 11:40
Simon Riaux | 14 juillet 2020 - MAJ : 24/03/2021 11:40

Ressorti au cinéma le 8 juillet dernier, Crash de David Cronenberg n’est pas seulement un des plus beaux scandales du Festival de Cannes, c’est également une des plus fascinantes réussites de son auteur. 

 

photo, James Spader"En voiture les copains !"

 

BODY HORROR MON AMOUR 

Quand l’universitaire Linda Williams invente le terme Body Horror en 1983, c’est pour appréhender la renaissance d’une terreur fondée sur les transformations du corps, sur les altérations organiques. Un mouvement qui n’était alors pas nouveau au sein de l’histoire du cinéma, mais que le jeune David Cronenberg semblait destiné à porter aux nues. C’est ce qu’il va faire, amenant le concept dans ses derniers retranchements avec Crash

Il y suit un homme, qui à la suite d’un accident de voiture, découvre une étrange communauté d’accidentés, toujours en quête de chocs motorisés, toujours plus violents, toujours plus intimement lié à la sexualité de ses membres. Au programme, accouplements morbides, modifications corporelles, alliage des chairs et du métal, au gré d’une spirale aux airs de mutations quasi-cyberpunk. C’est bien simple, jamais le cinéaste canadien n’avait poussé aussi loin ses questionnements sur la matière même de nos anatomies, à fortiori dans un contexte réaliste. 

 

photo, Holly HunterInoubliable Holly Hunter

 

Plus intéressant encore que l’usage du corps comme support de l’émotion, l’artiste consacre ici l’idée selon laquelle c’est le corps qui domine l’esprit, et non l’inverse. En effet, dans Crash, c’est parce que la physionomie humaine se dépasse et fusionne avec le mécanique, que le cerveau se reconditionne, que fantasmes et désirs s’altèrent pour donner sens à un homme nouveau. Il explorera à nouveau cette voie dans Les Promesses de l'ombre, dont la mise en scène sous-entend que c’est une séance de tatouage qui modifie le sens des priorités du personnage de Vigo Mortensen. 

Mais en 1996, le cinéaste ne se soucie pas tant de rentrer dans les ors du 7e Art, et aime encore asséner ses idées avec virulence. La cicatrice de Gabrielle (Rosanna Arquette) qui, fonctionnant à la manière d’une extension à son anatomie originelle, métamorphose sa sexualité et finalement tout son être, en constitue un impressionnant exemple. Sans jamais verser dans une mise en scène graphique ou complaisante, Cronenberg trouve la distance idéale pour asséner ses idées à la manière d'un poison lent mais irrésistible. Il en va de même pour James, ou son mentor Vaughan, qui deviennent progressivement indissociable de leurs véhicules, incarnant à la perfection les idées qui soutendent tout le film. Le corps se déchire, ploie et se métamorphose, fascinant et horrifiant le spectateur, jusqu’à cette conclusion hallucinée où le couple de héros s’étreint une ultime fois devant la caméra, qui les fixe avec le regard glacial d’un entomologiste pour deux insectes d’acier. 

 

photoDes corps suppliciés et suppliants

 

DEVENIR MACHINE 

L’humain ne se contente pas de se transformer chez David Cronenberg, et c’est peut-être cela le plus terrifiant. Les hommes sont des masses de muscle, de graisse et de sang régulièrement distordus ou éparpillés, mais ce n’est pas tant la mort qui les attend, qu’un progressif glissement vers la machine. Dès ses moyens-métrages Stereo et Crimes of the Future, le metteur en scène montrait comment des communautés pouvaient, par le biais de leurs règles et principes, aliéner leurs membres pour les dépourvoir de leur identité, jusqu'à faire  d'eux les rouages lissés d'un système plus vaste.

Un concept plus salissant (voire franchement gore) mais identique régissait le chef d’œuvre Vidéodrome, dans lequel James Woods détruisait progressivement des parcelles de son humanité pour atteindre une nouvelle chair, télévisée et immortelle. Dans Crash, la logique est la même, sauf qu’elle n’emprunte plus les contours de la SF pour nous sauter au visage. Le long-métrage est une adaptation du roman éponyme de J.G. Ballard, immense romancier britannique, interné durant la seconde Guerre mondiale, alors qu’il n’est encore qu’un enfant, dans un camp de prisonniers japonais avec ses parents. 

 

photo, Deborah Kara UngerLa place du mort ?

 

Une expérience traumatique, qui infuse dans toute son œuvre, laquelle envisage régulièrement l’avenir de nos sociétés comme un délire aliénant, qui fera de ses membres les rouages consentants d’un gigantesque univers concentrationnaires. Ce que comprend David Cronenberg, en adaptant librement le texte de l’auteur, c’est que les anti-héros boursoufflés qui le peuplent représentent l’incarnation ultime de cette aliénation, ainsi que le désir impérieux de s’en extraire. 

En effet, ces amateurs de carambolages semblent parfaitement assumer que leurs vies les destinent à s’allier avec le fuselage de leurs véhicules. Une symbolique loin d’être innocente dans un film américain, la voiture y constituant souvent un totem de liberté, d’émancipation et de consommation. Une idée que reprend le métrage à son compte, pour la pousser dans les extrêmes et faire de la bande à Vaughan (Elias Koteas) les dévots d’une spiritualité de la tôle froissée. Mais en affirmant leur désir de revivre la petite mort du crash autoroutiers, ses membres assument également une pulsion de mort, qui semble la seule à pouvoir les libérer de la monotonie de ce devenir-machine. Un paradoxe aussi passionnant que troublant. 

 

photo, James Spader, Deborah Kara UngerDeux amas de chair en quête de sang

 

MORTGASME 

Enfin, ce qui achève de faire de Crash un des plus films les plus puissants de David Cronenberg, ce n’est pas tant son portrait chirurgical d’une humanité explorant les frontières de sa perception, que sa capacité à nous la rendre compréhensible. Le spectateur, face à cette orgie de fluides et de métaux compressés, ne visite pas un petit musée des horreurs de la perversion, mais se voit offert la possibilité d’entrevoir en quoi ce dernier pourrait constituer un salut. 

Si le couple formé par James (James Spader) et Catherine (Deborah Kara Unger) se confronte à Vaughan mais n’échappe finalement pas aux passions qu’il a suscité, ce n’est pas parce que David Cronenberg leur refuse le happy end, ni parce qu’il les voue à la damnation, mais bien parce qu’immergés dans le chaos d'un monde de flux absurdes, parce qu’au cœur d’une ville déshumanisée, cette sexualité mécanique, qui semble invoquer et conjurer la mort dans une même pulsion, est probablement un ultime espace de risque, de vie. 

 

photoC'est quand même autre chose que les toilettes de la Bodega de Lisieux

 

Et de ce sentiment naît un vertige profond, la possibilité d’une contamination (autre figure matricielle de la body horror et du cinéma de Cronenberg). Se plonger dans Crash, plus encore que n’importe quel œuvre du maître, c’est littéralement lui laisser les clefs du véhicule, et admettre que derrière la bizarrerie de l’entreprise ou l’horreur des situations qu’il décrit, se niche l’éventualité d’une passion partagée.  

Des pulsions sexuelles de Frissons aux extensions suintantes d’eXistenZ, le cinéma de Cronenberg nous laisse entrevoir entrevoir la possibilité d'une bascule. Comme si notre monde et son vernis glacial n'appelaient plus qu'un dernier orgasme prodigué par les effluves métalliques d’un carburateur éventré. Et c’est peut-être la culmination de cette hypothèse qui offre à Crash une telle puissance au sein des travaux de Cronenberg. 

 

Affiche US

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commentaires
jorgio6924
15/07/2020 à 19:22

@Et bien !
Oula ! Toi tu veux un poste ;)

C'est moi où Cronenberg m'a l'air bien cabossé de la vie ?
Ok je sors...

Simon Riaux - Rédaction
15/07/2020 à 13:20

@Et bien !

Merci !

Mais les collègues n'ont pas à rougir, loin s'en faut. Et niveau objectivité, je suis malheureusement persuadé qu'elle n'existe pas dans notre métier ;-)

Et bien !
15/07/2020 à 13:16

Encore une fois, Bravo Monsieur Riaux !
Très bonne critique !

Si vos collègues pouvaient avoir vos connaissances et votre sens critique, sans oublier votre objectivité ;)

Simon Riaux - Rédaction
15/07/2020 à 11:15

@chridoum

Pour ma part je le recommanderais sans mal.

Le film est beaucoup moins théorique que le roman de Ballard et nettement plus soutenu dans son tempo.

chridoum
15/07/2020 à 11:13

Le livre m'avait tellement ennuyé que je n'ai jamais réussi à me pousser à voir le film. Vous le recommanderiez à quelqu'un qui n'a pas réussi à s’intéresser au matériel original ? Sachant que ça passe déjà mieux pour High Rise (film et livre)

Kolby
14/07/2020 à 23:51

Je l'ai vu a sa sortie en salle, c'était pour moi une purge a cette époque, dans les années 2000 j'ai cherché à revoir pour savoir ce qui n'a pas marché pour que je ne le puisse pas aimé mais jamais je l'ai revu. J'espère le revoir...c'est ce genre de film que les Netflix et autres doivent avoir sur leur plateforme

Kyle Reese
14/07/2020 à 22:13

J’étais assez fan de Cronenberg à l’époque mais g eu du mal avec celui-ci. Le thème m’avait dérangé plus que d’habitude, j’avais trouvé ça plus malsain car peut être plus ancré dans la réalité que ses précédents films.
Du coup va falloir que je le revois de nouveau pour le ré évaluer.

Joko
14/07/2020 à 15:17

Depuis quand profiter d'une ressortie pour parler d'un film culte d'un réalisateur culte, serait suspect et donc, partenariat ?
Si c'était le cas, carlotta serait en deal avec 25 médias.

Simon Riaux - Rédaction
14/07/2020 à 14:45

@Numberz

Non (on fait régulièrement des partenariats, mais les articles concernés sont toujours indiqués comme tels).

Du reste, si on était partenaires de cette ressortie, il y a fort à parier que cet article aurait été
publié en amont du retour de Crash en salles, pour en assurer la publicité, et non quelques jours après la-dite ressortie.

Numberz
14/07/2020 à 14:27

Vous sponsorisez les sorties Carlotta ?

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