Emmanuelle sur Netflix : pourquoi ce fut une révolution sexuelle ?

Simon Riaux | 3 juillet 2020
Simon Riaux | 3 juillet 2020

Netflix accueille un fleuron de l’érotisme français, qui est parvenu à relancer l’industrie du fauteuil en rotin. Mais comment Emmanuelle est-il devenu un phénomène social et sexuel ? 

Il y a quelques semaines, 365 jours enflammait le géant du streaming, émoustillant d’innombrables spectateurs, désolant une partie de la critique et du public. Un succès massif, qui aura indirectement bénéficié au Love de Gaspar Noé, les spectateurs au frein rongé par des semaines de confinement s’étant précipités vers d’autres films susceptibles de les sustenter. Dans ce contexte, on voit forcément dans l’arrivée d’Emmanuelle sur la plateforme une synchronicité intéressée. 

C’est donc l’occasion de revenir sur l’aura du long-métrage de Just Jaeckin, qui a connu un succès planétaire, fait souffler sur l’Hexagone un vent torride, à tel point qu’on lui attribue souvent un rôle décisif dans la libération sexuelle. Restée dix ans à l’affiche, l’œuvre a rassemblé sur la seule ville de Paris plus de 3 millions de spectateurs. Pourquoi cette production modeste a-t-elle si durablement ébranlé son public ?  

 

photo, Sylvia KristelSylvia Kristel, sur le point d'entrer dans la légende

 

SEVENTY CHAUD 

On qualifie volontiers la parenthèse entre mai 68 et les années SIDA d’enchantée, mais à bien y regarder, les choses sont un peu plus complexes que celaLes révoltes ouvrières et estudiantines de 68 ont certes débuté via la question relativement triviale de la séparation hommes/femmes des étudiants, mais les questions de sexualité comme sa libération sont demeurées marginales et essentiellement portées par minorités ou des groupes très identifiés. Les revendications, portées tant par les hippies que les militants des droits des homosexuelles vont naturellement continuer d’infuser dans le corps social, mais il serait très exagéré d’imaginer qu’elles bouleversent la France au lendemain des évènements de mai. 

Les trente glorieuses battent leur plein, c’est l’heure du règne de la classe moyenne triomphante, dont le principal horizon moral et esthétique demeure l’accession à la bourgeoisie (situation dont Aurélien Bellanger fait un portrait incisif et passionnant dans son roman La Théorie de l’Information). L’État contrôle les bonnes mœurs et leur image, notamment en assurant une censure concertée, qui est loin de laisser libre cours à l’érotisme ou la pornographie. Cette dernière est carrément bannie, la sexualité n’ayant pas bonne presse à l’écran (pour le dire poliment). 

 

photo, Sylvia KristelQuand la France commence à s'ennuyer

 

Bien sûr, Et Dieu créa la femme, Gorge ProfondeDerrière la Porte Verte ou Le Dernier Tango à Paris ont connu un retentissement certain, occupé les esprits, quand ils ne les ont pas enflammés. Mais ils demeurent des créations scandaleuses, débordant de transgression, que leur parfum de soufre tient très éloigné du grand public. Si rétrospectivement, une progression et une sensibilité accrue, pour ne pas dire une demande, du public pour une représentation plus vivante et puissante du sexe apparaissent, cela n’a rien d’évident. 

La société française est encore largement puritaine, corsetée et si bouillonnement il y a, aucun long-métrage ou phénomène ne paraît sur le point de déverrouiller ce carcan. 

 

photoL'érotisme avant Emmanuelle

 

ET DIEU CRÉA LA FEMME 

Érotique ou pornographique, le cinéma du sexe est vu comme l’expression d’un art dégénéré, masturbatoire, issu d’une frange douteuse de la société à l’attention d’un public tout aussi douteux et masculin. Les comédies grivoises de Jean-François Davy, avec leur couleur éminemment gauloise, déjouent un chouïa le sceau de l’infamie, mais ne peuvent prétendre rassembler le public ni faire bouger les lignes au niveau national. Pour sympathique qu'elle soit, sa Banane Mécanique est un peu courte. La clef qui abattra toutes ces rigidités s’appelle Sylvia Kristel. 

Jeune mannequin désireuse de devenir actrice, elle est choisie pour interpréter Emmanuelle, adaptation du roman érotique (un temps publié clandestinement) d’Emmanuelle Arsan. Le récit en a été profondément modifié et adouci, le roman proposant un érotisme aussi intense que volontiers poétique, et va permettre à la comédienne débutante comme à son personnage d’exploser à l’écran et dans le bas-ventre du public français. 

Avec ses cheveux courts, sa jeunesse évidente, pour ne pas dire sa candeur et sa silhouette presque androgyne, Krystel renouvelle l’image du corps féminin érotisé en même temps qu’elle en brise le moule. À mille lieues de la féminité agressive ou lascive de la Brigitte Bardot de Et Dieu Créa la femme, elle tranche radicalement avec une représentation de la femme pensée par et pour le désir de l’homme. 

 

photo, Sylvia KristelDe l'importance de garder ses chaussettes

 

Et c’est bien là la révolution d’Emmanuelle. Voilà une héroïne qui est mue par la recherche de son plaisir, lequel s’exprime via des modalités sensiblement moins hypocrites que les canons du genre. On se souvient qu’en apparence, Gorge Profonde faisait mine d’explorer la quête de l’orgasme de son personnage féminin principal... qui découvrait que son clitoris se trouvait niché profondément dans sa gorge (ce n’est quand même pas de bol).

Pas de cache-nez de ce genre chez Just Jaeckin. Emmanuelle est une jeune bourgeoise qui va, à la faveur d’un voyage en Thaïlande, explorer et s’explorer, par et pour elle-même. La jouissance masculine, bien présente dans le récit, n’est jamais qu’incidente, toujours satellite à l’accession de l’héroïne jusqu’au sommet d’un plaisir absolu. 

Dans une France où les débats sur l’avortement, la contraception et donc plus généralement le contrôle de leur corps par les femmes embrasent tous les pans de la société, Emmanuelle cristallise ainsi les élans d’un public aussi bien masculin que féminin. Ces questions traversant les classes, genres et groupes dans tout le pays, le long-métrage apparaît instantanément comme une proposition de son temps, bien plus que l’expression d’une turpitude adressée à un public mâle. 

Une représentation d’un féminin puissant, pour ne pas dire sacré, que le cinéma d’auteur ne se sera pas risqué à explorer, comme en témoigne, quelques mois plus tôt Le Dernier Tango à Paris, où c’est bien un désir fût-il morbide – d'homme qui anime la caméra. Chez Emmanuelle, une femme s’aventure à jouir, chez Bertolucci, on pratique le viol au beurre. 

 

photo, Sylvia KristelPrototype d'avion à réaction

 

BON VIT, BON GENRE 

Mais le film n’est pas seulement une création qui encapsule les aspirations ou fantasmes de son temps, voire d’une certaine jeunesse. S’il peut attirer à lui des spectateurs par millions, quels que soient leur milieu ou leurs aspirations, c’est aussi parce qu’il donne ce qu’il faut de gages à un public plus bourgeois, ou conformiste sur quantité de sujets.

Tout d’abord et de manière évidente, Emmanuelle reste très sagement éloigné du terrain de la pornographie, ou du hardcore comme on le dit alors. Just Jaeckin est photographe de formation, plutôt pudique, et s’échine constamment à “habiller” son image, ses scènes de sexe, de voiles vaporeux, de jeux de lumière sirupeux. Le spectateur aguiché, mais prude, en aura pour son argent et peut s’aventurer sans danger dans la salle. 

De même, cette sexualité féminine triomphante sait flatter son spectateur masculin. L’homme demeure ici pourvoyeur de moyens financiers, mâle établi plutôt que dominant. Ainsi, le métrage ne joue pas exactement la carte du jeunisme, et offre à Alain Cuny, alors comédien soixantenaire habitué à un cinéma plus prestigieux, le rôle d’initiateur poliment libidineux. Sa présence vaut gage. On célèbre la femme, on la célèbre peut-être plus librement, mais l’homme lui, demeure inchangé. Ne craignez rien Madame la Marquise, on ne jette pas le bébé de la société patriarcale avec l’eau du bain Pompidolien.

 

photo, Alain CunyUn Cuny en Thaïlande

 

Dans cette France qui a fermé les bordels et juge impitoyablement la pornographie, la sexualité fantasmatique, décorrélée de l’amour, peut ici s’exprimer, a priori sans objectiver la femme, ni remettre en question les acquis sociétaux masculins. Il faut que tout change, pour que rien ne change...

Enfin, Emmanuelle réactive une vision coloniale fantasmée, que les dernières décennies ont mise à mal. L’Empire n’est plus, protectorats et colonies ont gagné leur indépendance au prix de conflits traumatiques, sanglants, dont personne ne songe encore à faire le bilan. Déjà une ancienne puissance, l’Hexagone se vit encore comme une nation civilisatrice, quand l’Histoire venait de lui infliger une brutale fin de non-recevoir. Le film de Just Jaeckin se déroule en Thaïlande (et donc pas dans un ancien territoire colonial français), mais valide les clichés et représentations issues des décennies précédentes. 

La description d’une civilisation exotique et pittoresque se conjugue à une vision de la sexualité qui valide quantité de clichés racistes et sociétaux. Le sexe entre occidentaux est éthéré, magnifié, quand celui des autochtones repose sur la pulsion, la violence. Certains se subliment, d’autres laissent libre cours à une animalité, qui n’est pas tant présentée comme négative ou problématique que consubstantielle à une condition. 

 

photo, EmmanuelleMais qu'est-ce qui squash ?

 

Bien sûr, Emmanuelle n’a aucunement l’intention de développer un discours sur le sujet, il témoigne de son époque et ne la pense pas. Toutefois, dans cet Hexagone sans Empire, la vision d’un pays qui paraît attendre et accueillir des maîtres blancs (le fantasme de l’Indochine flotte non loin de là) flattait forcément l’inconscient - bourgeois ou non – d'une partie du public. 

Sorti dans une société qui aspirait à plus de libéralité, déployant celle-ci du côté du féminin, sans renier le masculin, tout en validant une certaine représentation du monde, Emmanuelle a réussi le tour de force d’être suffisamment en avance sur son temps pour l’électriser et assez de son époque pour l’embrasser. Et c’est sans doute dans cette subtile tension que réside le secret de son invraisemblable succès. 

 

photo, Sylvia KristelPrude turgescence

 

POUR EN SAVOIR (beaucoup) PLUS : si le film vous intéresse, on vous recommande Histoires d’Emmanuelle, de notre confrère Marc Godin, formidable somme d’informations et d’anecdotes sur le long-métrage. De sa genèse, son tournage en passant par son influence, l’ouvrage est particulièrement réussi et jouit d’une riche iconographie. 

 

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commentaires

Nesse
06/07/2020 à 12:53

Encore un peu et Netlix nous proposera du porno (avec accord parental que les gamins déverrouillons)

Simon Riaux - Rédaction
04/07/2020 à 21:56

@RobinDesBois

L'erreur serait de considérer la société comme un tout uniforme suivant simultanément une même tendance.

En 1974, les femmes ont le droit d'ouvrir un compte en banque, d'utiliser la pilule contraceptive et de posséder un chéquier depuis moins de dix ans. L'avortement est illégal. L'état pratique encore le fichage des homosexuels.

Donc oui, concrètement, la société française est encore assez largement corsetée. Comme dit dans l'article, cela ne signifie pas qu'elle est immobile, que des communautés qui la compose n'évoluent pas ou que certains secteurs, comme les arts, ne participent pas activement à une évolution rapide sur ces sujets. Cela ne signifie pas néanmoins que tout cela est digéré ou acté au sein du corps social.
À ce titre, le succès phénoménal d'Emmanuelle me paraît plus indiquer une transformation en cours, à combustion lente, latente, qu'une métamorphose préalable.

Enfin, si oui, on sent bien que le puritanisme gigote un peu ici et là, il y a un fort biais de sélection qui s'opère chez chacun de nous, et tend à nous faire prendre beaucoup d'évolutions récentes, très fortes, pour des acquis (enfin, je crois).

RobinDeBois
04/07/2020 à 00:16

J'ai vu un Emmanuelle avec Laura Gemser quand j'étais ado, la fameuse programmation érotique de RTL9 le Vendredi en deuxième partie de soirée. Je trouve que ces films ont un certain charme, il y a un véritable côté aventurier.

"La société française est encore largement puritaine, corsetée et si bouillonnement il y a, aucun long-métrage ou phénomène ne paraît sur le point de déverrouiller ce carcan. "

Le film est quand même sorti en 74, des bouquins que j'ai lu de cette époque et des récits et anecdotes que j'ai pu entendre ça me paraissait pas spécialement puritain. Certes je suis sans doute soumis à un biais de sélection, ça dépendait évidemment des milieux sociaux mais j'ai toujours eu l'impression que la société s'était largement libérée et que ça ne concernait pas que les jeunes. Je me trompe peut être mais j'ai la perception que la société est paradoxalement beaucoup plus puritaine aujourd'hui malgré une exposition et un accès très aisé à un flux infini de pornographie.

Kolby
03/07/2020 à 22:33

@simon riaux
Non sérieusement, je dis juste l'article rempli tous les critères pour qu'il soit pour abonné uniquement. Car seurieusement vous nous avez laissé sur notre faim sur certains qui en valaient vraiment la peine d'être vu par tous comme Emmanuelle évidemment...
ta réponse concernant les films et suites, j'ai demandé tout simplement parceque vous avez parlé dans l'article d'un seul alors que j'en ai vue des Emmanuelle...
Merci

Kyle Reese
03/07/2020 à 21:12

Je ne suis pas sûr de l’avoir jamais vue, ou seulement quelques passages au hasard de mes zapping. Le seul Emmanuelle que j’ai vu sans elle, m’avait marqué par une scène absolument torride et très réussie sous une pluie tropicale mais je ne saurais dire lequel était ce.
Pourtant Sylvia Kristel ne m’a jamais laissé indifférent, son parcourt est très étonnant et assez triste sur la fin, j’ai bcq d’empathie pour elle. Elle dégageait un mélange de femme forte, indépendante, avec un coté ingénu et une sorte de liberté curieuse teinté de mélancolie.
Votre dossier sur le film me semble très juste et explique bien le pourquoi de ce succès public jamais dépassé et indépassable aujourd’hui pour un film de ce genre.
C’est marrant à une époque je trouvais les films érotiques plutôt hypocrites dans leur représentation du sexe qui n’allait pas jusqu’à au bout. Mais je me trompais, car finalement c’est un genre, quasiment disparu, infiniment plus compliqué à faire que celui de la pornographie (même celle avec des ambitions artistiques), car étant toujours sur la corde raide à en montrer trop ou pas assez. Faire de l’érotisme, dans n’importe quel domaine artistique est déjà un art d’équilibriste à part entière non ? D’ailleurs je me demande si notre époque ne manquerait pas d’un léger soupçon d’érotisme en ce moment...

Simon Riaux - Rédaction
03/07/2020 à 16:44

@Kolby

Si ce que vous voulez dire, c'est que cet article a été initialement prévu pour les abonnés, la réponse est négative.

Il existe énormément de films Emmanuelle, mais leur décompte est un peu compliqué. En effet, en plus des suites officielles, dans certains pays étrangers, des films érotiques soft ont été labellisé "Emmanuelle" pour bénéficier de l'aura du film de Jaeckin.

Kolby
03/07/2020 à 16:33

Alors EL, voilà un article qui devrait être que pour les payeurs? N'est ce pas?
Très bien décortiqués.
Savoir, Emmanuelle est juste un film unique ou bien il en a plusieurs

Hank Hulé
03/07/2020 à 16:27

sauf erreur, le bouzin était resté un an à l'affiche sur les Champs...

TofVW
03/07/2020 à 16:18

Mais non, vous n'y êtes pas: M1pats est juste déçu car il pensait se polir la torpille sur Emmanuelle, mais comme on ne voit presque rien, il rejette sa frustration d'ado aux balloches pleines sur Ecran Large.
Ca ira mieux quand il se trouvera une copine, d'ici 40 ou 50 ans.

Hasgarn
03/07/2020 à 16:09

@ M1pats : du coup, t'as pas envie de le voir :)
Petit polisson :)

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