Sorti sans faire d’éclat au box-office, Le Livre d'Eli compte néanmoins parmi les récits post-apocalyptiques les plus fréquemment évoqués. Comment le film a-t-il fait son chemin dans la mémoire collective ?
Nanti d’un budget correct, mais pas faramineux, reçu par une presse mitigée et un public qui ne lui a pas fait un triomphe en salles, Le Livre d’Eli avait tout pour disparaître presque instantanément des mémoires. Et pourtant, quand on évoque Denzel Washington ou les descendants de la saga culte Mad Max, il ne faut jamais bien longtemps avant que les Internet ne bruissent de commentaires à la gloire du film des frères Hughes. Il faut dire que le temps a joué en la faveur d’un métrage bien plus riche et abouti qu’il n’y paraît.
DE GLORIEUX AÎNÉS
Sorti en 2015, Mad Max : Fury Road a rassasié les fans de l’épopée motorisée de George Miller. Mais en 2010, les amateurs de plaines dévastées, de faces burinées par le soleil et de violence désespérée criaient famine, et l’aventure proposée par les frangins Hughes avait tout d’une poire pour la soif. La critique américaine ne s’y sera pas trompée, Entertainment Weekly le qualifiant de “Mad Max 2 sans poursuites, ou La Route privée de son humanité”. Deux références évidentes, mais qui, parfaitement digérées, permettent au film de ressusciter tout un pan de l’épopée dystopique.
Ce monde, dont quelques indices nous indiquent qu’il a été ravagé par un conflit nucléaire, évoque directement, par sa gamme chromatique, mais aussi sa grammaire architecturale, le chaos austral de Miller. Ses vastes structures carbonisées, sa nature absente, mais plus concrètement, les rares véhicules encore en état de marche, rappellent directement The Road Warrior. Il en va de même concernant les nombreuses brutes qui le peuplent, entre haillons, vestes de cuir et fétichisme accessoire.
Dans une des toutes premières séquences du film, Eli fait face à un groupe de pilleurs cannibales, et l’évidence avec laquelle la mise en scène digère ses influences (qui vont également chercher du côté de La Course à la mort de l'an 2000 et de tout ce que le bis rital a proposé dans les années 80) est un régal pour qui apprécie ses codes. Au gré d’un découpage rigoureux, la caméra saisit ce qui pourrait être une enfilade de clichés épais, mais les ordonne avec un mélange de géographie, de déférence et un premier degré, qui rappelle soudain combien ces héros solitaires et taiseux nous ont manqué.
Enfin, le portrait d’une humanité vieillie, exténuée, ramenée à de petits groupes dévorés par l’entropie, évoque (en bien moins minimaliste), les grappes de survivants anthropophages de La Route, sorti l’année précédente. D’ailleurs, la photographie désaturée du Livre d’Eli, malgré son décor ivre de soleil, renvoie directement à l’adaptation réalisée par John Hillcoat. Un mariage d’influences hétéroclite, mais étonnamment cohérent, qui confère au métrage un mélange de gravité et de légèreté qui peuvent brouiller un temps les pistes, mais lui assure un ADN savoureux.
FRAPPER JUSTE
Si cette aventure a laissé autant de traces dans la mémoire des spectateurs, c’est aussi grâce à la très belle et rigoureuse gestion de l’action des deux metteurs en scène. Ils n’ont pas les moyens de multiplier les adversaires, d’aligner des dizaines de véhicules en route pour l’abattoir motorisé ni suffisamment de kérosène pour faire exploser des dizaines de gratte-ciels. Par conséquent, chaque affrontement, chaque confrontation, doit son impact à sa sobriété et à la maîtrise qui la caractérise.
On évoquait plus haut la confrontation d’Eli avec de joyeux cannibales. Largement utilisée lors de la promotion du film, cette séquence est une petite leçon de découpage et de maximisation des effets. Le film ne peut se permettre ni de verser dans une trop grande crudité verbale, ni de se pavaner à coups d’effets gores, il doit donc penser en strict et pur cinéma de mise en scène, l’estoc qu’il doit porter.
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Et l’affrontement qui suit est une leçon en la matière. Ramenant ses personnages à des silhouettes, la scène retrouve tout un héritage venu du noir et blanc et du cinéma muet, où seuls la composition de l’image et le mouvement permettaient à l’oeuvre de dégager un discours. Ici, les silhouettes dansent, s’agitent, et celle d’Eli ressort, alors qu’il triomphe de ses adversaires.
On retrouvera cette logique lors de chaque fusillade ou baston. Systématiquement, le film établit avec une grande clarté les forces en présence, et leur oppose, non pas un déluge pyrotechnique, mais le mouvement chorégraphié d’un corps, lui-même illustration d’un principe, ou d’un caractère. Qu’Eli desquame de gros vilains dans un bar ou que Solara saigne un convoi motorisé, Le Livre d’Eli enchaîne les séquences d’action brutes, taillées à même les os des personnages. C’est cette précision, cette rigueur, qui lui ont permis de marquer le public, à l’heure où Hollywood commençait à se perdre dans de stériles joutes numériques et autres destructions de droïdes en CGI.
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UN BON COUP DE MYTHE
On aurait pu redouter qu’à la manière de bien des films hollywoodiens, celui des frères Hughes use de son arrière-plan religieux comme d’une facilité thématique, pensée uniquement pour s’attirer les faveurs d’un public bigot. Une option souvent favorisée par un cinéma de genre paresseux, qui utilise l’imagerie chrétienne avec une inculture crasse, synonyme de clichés en cascade. Le risque était d’autant plus évident dans Le Livre d’Eli, qui fait de la Bible le cœur de son récit et son enjeu principal.
Mais là où le métrage tire son épingle du jeu, c’est grâce à sa candeur. Les deux cinéastes appréhendent le fait religieux et le mysticisme inhérent à la narration comme un pur objet mythologique, qu’il convient de traiter comme tel. En témoignent les innombrables symboles qui parsèment les images, et la quantité de croix qui abondent à l’écran. Quand Eli flingue du vilain cannibale, il n’est pas rare que les gerbes de sang en appellent à la crucifixion, d’ailleurs, quand lui-même est touché, un éclair fend le ciel à l’arrière-plan, comme pour mieux rappeler sa connexion avec le divin.
Et ce qui achève de faire du christianisme un concept purement narratif, dans lequel le spectateur peut se lover, sans s’inquiéter de son rapport à la foi ou au fait religieux, c’est la manière dont le film l’inscrit dans une logique de science-fiction antérieure. En effet, dans son dernier acte, quand nous est révélée la cécité d’Eli, et que pour protéger la dernière bible, il a dû l’apprendre par cœur, nous retrouvons la très belle idée de Fahrenheit 451, à savoir celle d’une communauté apprenant les livres pour les sauvegarder.
Une idée qui ramène le texte sacré à un statut de récit mythique, d’objet de transmission orale, avec à la fois un sens de la légende plutôt séduisant, et une forme de naïveté enchanteresse. Comme si derrière cette carapace d’apocalypse, de fin du monde et de violence de série B, se cachait le cœur palpitant d’un film avant tout désireux de nous raconter comment survivent les histoires.
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Je dois être le seul à avoir trouvé ce film très moyen avec un twist final tout faisandé.
Film excellent pour qui sait faire preuve d’honnêteté intellectuelle.
Je regarde systématiquement les films qui intègrent une composante religieuse afin de me faire mon propre avis car beaucoup les dénigrent juste pour brandir leur anticléricalisme et se réfugient derrière leur prétendue défense de la laïcité pour cracher leur venin, leur extrémisme et leur intolérance.
Moi je le suis abonné car j’adore vos critique ( même si MR Riaux semble terriblement ennuyé par le cinéma d’aujourdhui )
J’encourage @M.X. de faire de même pour se permettre de critiquer l’aspect financier
La qualité a un prix, et il est amplement mérité
Pour conclure, le livre d’éli reste pour moi une référence en matière de mise en scène qui manque cruellement au cinéma actuel (Nolan et quelques autres faisant abstraction) et je suis entièrement d’accord avec l’article ????
Et avez vous vu »le livre de Dieudonné »?
@M.X.
Oui, et on rappelle à nouveau que les articles payants sont au nombre de 3 par semaine, sur une petite centaine accessible sans abonnement.
Pour le pourquoi de l’abonnement, re-voici nos articles d’explications :
Lors du lancement l’année dernière
https://www.ecranlarge.com/films/news/1086257-ecran-large-lance-un-abonnement-et-texplique-pourquoi
Pendant la crise récente qui a remis l’abonnement au centre de notre avenir https://www.ecranlarge.com/films/news/1173641-coronavirus-comment-ecran-large-et-les-medias-tentent-de-survivre-a-la-crise
La fin est sujet à débats, par contre, coté mise en scène, tu parles de budget zéro, heu on n’a pas du voir le même film!!
et encore un article payant!!
Et le côté bondieuserie ridicule on en parle ?
Sur le scénar, il n’y a pas d’intérêt SPOIL SPOIL SPOIL le gars il protège un bouquin alors qu’en fait même si on le brûle il s’en fout vu qu’il le connait par cœur SPOIL
Côté mise en scène c’est certes pas mal, mais le budget 0 se voit dans tout les plans
J’ai trouvé le twist assez mauvais surtout après avoir revu le film.
Par contre c’est très bien filmé mais manque quelque chose pour passer un niveau.
un bon Mad max assez froid (sans l’humour, l’aspect visionnaire et le côté décalé)