Le mal-aimé : Dante 01, le désastre bizarroïde à la Alien, de Caro sans Jeunet

Geoffrey Crété | 12 avril 2020 - MAJ : 15/06/2022 11:31
Geoffrey Crété | 12 avril 2020 - MAJ : 15/06/2022 11:31

Parce que le cinéma est soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

Escale spatiale avec Dante 01 de Marc Caro, avec Lambert Wilson, gros échec en salles en 2008.

  

Affiche officielle

 

"Dante 01 sonne désespérément creux" (Télérama)

"Il faut s'accrocher pour comprendre ce scénario obscur" (Le Parisien)

"Un délire abscons de science-fiction messianique avec Lambert Wilson en Christ revival" (Le JDD)

"Dante 01 reste un nanar intergalactique en forme de trou noir dont Caro aura bien du mal à se sortir" (Chronic'Art)

"La maigreur anorexique de l'intrigue, l'humour inexistant, le premier degré affligeant, les dialogues autistes et un final christique ridicule" (Paris Match)

 

 

LE RÉSUMÉ EXPRESS

Autour d'une planète infernale nommée Dante, la station Dante 01, de la société pharmaceutique Neurinos, mène des expériences sur des criminels devenus des cobayes. Une navette amène Elisa, envoyée par la compagnie, et un prisonnier sans nom. Incapable de parler, dans un état de choc, il est vite surnommé Saint Georges par ses camarades cobayes, menés par César.

Malgré les réticences de Perséphone, en charge des opérations, Elisa commence à expérimenter un traitement censé réécrire l'ADN pour améliorer le comportement des prisonniers.

Saint Georges n'est évidemment pas un cobaye comme les autres : il a un pouvoir, qui lui permet de soigner et même ressusciter les autres, extirpant le Mal de leurs corps, sous l'apparence de créatures lumineuses mystiques qu'il mange. C'est comme ça, inutile de vous poser des questions.

Un des prisonniers se suicide après avoir piraté les systèmes, menant la station vers l'atmosphère destructrice de Dante. Elisa piège les autres mais est finalement piégée à son tour, et se crashe sur la planète. César se sacrifie au bain-marie pour essayer de sauver la station, mais échoue.

Finalement, Saint Georges le demi-dieu sort dans l'espace, et utilise ses pouvoirs pour terraformer Dante, et transformer cet enfer en planète habitable, se désintègrant au passage. Fin.

 

photo, Lambert WilsonPremière lecture du scénario

 

LES COULISSES

Derrière le film, il y a Marc Caro, connu avec son co-réalisateur Jean-Pierre Jeunet pour Delicatessen en 1991 et La Cité des enfants perdus en 1995. Révélé avec le court-métrage Le Bunker de la dernière rafale en 1981, le duo a frappé très fort dans le paysage du cinéma français des années 90, avec dès leur premier film un succès à la fois public (1,4 million d'entrées) et professionel (César de la meilleure première œuvre, Meilleur scénario, Meilleurs décors et Meilleur montage).

Quand la Fox cherche quelqu'un pour réaliser Alien, la résurrection, Jeunet est embauché. Le succès de Delicatessen l'a placé sur le devant de la scène, et Sigourney Weaver elle-même (à nouveau co-productrice et donc puissante dans l'équation) valide ce choix. Invité par son acolyte, Caro commence à plancher sur le film, dessine des costumes et apporte des idées, mais ne reste pas longtemps. "Caro n'aime ni le soleil, ni conduire. À Los Angeles, il était mal barré. Il est quand même venu sur place, a commencé à dessiner les costumes, mais les contraintes imposées par le studio l'emmerdaient", racontera Jeunet à L'Express.

Sur France Culture, en 2020, Caro racontera : "Jean-Pierre a été appelé pour ce projet, et il m'a appelé pour lui filer un coup de main. Je me suis dit, 'Ah super ! Je peux faire la créature ?'. Non, c'était déjà pris en main par les mecs qui faisaient les animatroniques et tout ça. Les vaisseaux spatiaux alors ? Non, y'a un anglais qui s'en occupe. Donc je lui ai demandé, en quoi puis-je t'aider ? Et c'était les costumes. J'ai pu lui filer un petit coup de main sur les costumes. A vrai dire, je trouve qu'il y a que celui de Dominique Pinon, le fauteuil roulant tout ça... y'a des petits bouts comme ça, c'est ce qui reste des travaux que j'ai pu faire. Mais j'étais même pas sur le tournage, j'ai filé un coup de main en préparation."

Dans tous les cas, Jeunet restera seul sur la superproduction, et depuis, leurs chemins sont restés séparés au cinéma.

 

photo, Dominique PinonLe Pinon Cinematic Spatial Universe

 

Caro est donc rentré en France et pendant que Jeunet rencontre la gloire en solo avec Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain et Un long dimanche de fiançailles, son ancien compère est très discret. Il participe à l'élaboration des univers de Vidocq de Pitof, Blueberry, l'expérience secrète de Jan Kounen, et devait être sur l'aventure Nemo de Christophe Gans - un de ses nombreux projets avortés.

En réalité, il travaille sur plusieurs choses, notamment Le Snark, adaptation de Lewis Carroll sur un équipage qui part en quête d'une créature étrange, qu'il voulait transposer dans un univers d'androïdes. Faute de financement, il finit par abandonner, tout comme un projet plus modeste, centré sur un personnage unique, dans un décor de vaisseau spatial. Intitulé Mentasme et toujours trop ambitieux pour être financé, ce projet donnera néanmoins naissance à Dante 01, avec toujours ce souci d'économie.

Derrière Dante 01, il y a la boîte de production Eskwad, qui défend un cinéma de genre, lancée avec le succès du Pacte des loups et Irréversible. Lambert Wilson, Dominique Pinon et Linh Dan Pham (tout juste sortie du succès De battre mon coeur s'est arrêté, qui lui a valu un César du meilleur espoir), permettent à ce film bizarroïde de se monter, avec un budget de 4,5 millions selon Caro (la moitié du budget prévu à l'origine), qui racontait : "Pour moi, chaque film est un enfer. A peine 4,5 millions, j'ai donc dû faire de nécessité vertu."

C'est la société d'effets spéciaux française BUF Companie qui travaille sur l'univers, et rien de plus normal : l'un de ses premiers films et succès a été La Cité des enfants perdus, petite révolution à l'époque avec ses images de synthèse. Entre temps, BUF a explosé en travaillant sur Fight Club, Panic Room, la trilogie Matrix, Batman BeginsHarry Potter et la Coupe de feu ou encore Spider-Man 3.

 

photo, Gérald LarocheLa porte du succès, scellée

 

LE BOX-OFFICE

Dante 01 a coûté 4,5 millions d'euros selon Caro, et a attiré 46 298 spectateurs en salles. Autant dire qu'il s'agit un échec colossal, surtout que le film n'a pas eu une carrière internationale digne de ce nom.

Est-ce la raison pour laquelle Marc Caro n'a pas réalisé de nouveau film depuis ? Pas du tout, comme il l'a expliqué en 2018 à Maze : "J’avais beaucoup travaillé seul sur des clips et des courts-métrages. Mais sur un long c’est la seule fois où j’ai pu avoir assez de financement. J’ai chez moi une pile de scénarios qui n’ont pas encore trouvé de financement."

Interrogé en 2020 sur France Culture sur ce qu'il aimerait changer dans Dante 01 s'il pouvait recommencer, le cinéaste répondait : "Il manquait du financement. Et puis j'aurais réécrit les scénario. Il y avait deux trois trucs... A un moment, ça s'est décidé, il fallait y aller. Je savais que j'avais pas ce qu'il fallait, mais à un moment on saute. On est peut-être un peu trop optimiste, mais je regrette pas ! J'ai pas fait l'histoire que j'avais envie de faire, mais faute de moyen... peut-être trop d'optimisme de ma part. Mais c'est un miracle, je suis super content de l'avoir fait."
 

photo, Lambert WilsonRenvoyé au frigo, direction autopsie

 

LE MEILLEUR

Une station spatiale sombre, des scientifiques au crane rasé, des cobayes, Dominique Pinon... toute ressemblance avec Alien, la résurrection est-elle fortuite ? De la présentation de la station avec un petit texte sur le nombre d'âmes à bord, jusqu'aux créatures mystiques aux faux airs de facehugger lumineux, Dante 01 a tout d'un lointain écho déformé à Alien 4.

D'emblée, le film s'énonce comme un conte, avec la voix envoûtante de Simona Maicanescu pour prendre le spectateur par la main. "Comme dans un conte, je vais commencer par Il était une fois". C'est un pacte passé avec le spectateur, qui devra ainsi accepter la part de magie et naïveté de cette histoire obscure, où un chevalier affronte un dragon - le chevalier étant une sorte de Jésus new age et le dragon, une planète infernale et le Mal sous différentes formes.

Dante 01 a bien des défauts, mais reste un objet tellement étrange et unique, qu'il impose le respect par son ambition radicale. La direction artistique regorge de détail derrière son apparente simplicité, avec une palette de couleurs très belle, et bien plus riche qu'un banal film de science-fiction. Le film déborde de machins en ferraille, de néons colorés, de recoins sombres et de petites choses qui permettent de donner vie à ces décors étouffants. C'est loin d'une folie baroque à la Cité des enfants perdus, ou bien sûr d'Alien, la résurrection qui avait les moyens de mettre en scène de gros décors variés, mais Dante 01 a coûté l'équivalent de trois fois rien dans le genre, et tout semble avoir été utilisé au bout du bout pour créer cet univers finalement très petit.

Enfin, le scénario a beau être abscons, il offre une ultime vision aussi étonnante que poétique, qui voit la vie d'un homme sacrifiée pour créer la vie sur une planète. Rien que cet ultime mouvement, qui rappelle que Caro est venu de la BD, est une expérience pas comme les autres. Et là, Dante 01 justifie son périple bancal, avec une très belle idée de science-fiction fantaisiste.

 

photo, Linh Dan PhamTrois bouts de ficelle et un décor qui tient debout

 

LE PIRE

Caro en a conscience : Dante 01 a de gros problèmes de scénario, que ce soit dans le détail (des dialogues trop forcés, trop écrits) ou dans sa globalité. Le film semble à la fois très simplet et trop obscur, et ne trouve jamais d'équilibre entre l'envie d'emballer un film de science-fiction qui fait appel aux figures classiques du genre (scientifiques et méchante compagnie, prisonniers et station spatiale qui va brûler dans l'atmosphère), et le désir d'aller vers quelque chose de plus radical et abstrait.

Les personnages sont donc rachitiques, et particulièrement ceux au premier plan. Lambert Wilson passe les 3/4 du film les yeux écarquillés, sans que jamais cet homme ne devienne autre chose qu'une idée certes intrigante, mais terriblement maigre et théorique. La scientifique de Linh Dan Pham a plus de choses à dire et montrer, mais reste particulièrement sous-exploitée et sous-écrite, avec notamment une sortie du film bien ratée. Son conflit avec Persephone aurait mérité bien plus que quelques dialogues simples, d'autant que Simona Maicanescu est excellente. Seul Dominique Pinon a ce qui ressemble à une trajectoire dramatique, grossière, mais l'intention est là.

 

photo, Gérald LarocheEn voilà un personnage sans substance ni motivation claire

 

Beaucoup de choses sont survolées, de Charon qui travaille en secret avec le hacker Attila, aux expériences nano-technologiques-génétiques d'Elisa. Et lorsque l'action s'emballe, c'est pire encore. D'un coup, la station entière est menacée et les systèmes bloqués, sans que personne ne s'en étonne réellement, et la seule solution passe par un conduit immergé et bouillant depuis le quartier des prisonniers.

Tout ça semble avoir été assemblé à la va-vite, avec des étapes obligatoires à atteindre, et un récit brodé autour, qui manie les personnages pour de purs besoins scénaristiques, mais sans réel souci de cohérence. La montée en puissance ne fonctionne pas, la faute à un manque cruel de gradation, de précision et évolution dans les rapports entre les personnages, et les enjeux censés les mener. Le cut brutal entre la mort de César et la conclusion, qui ramène la voix off de Persephone pour enrober la narration, témoigne d'une gestion bien maladroite des enjeux et du climax.

De plus, avec moins de 90 minutes au compteur, Dante 01 bégaye, entre court-métrage étiré et long-métrage ratatiné. De quoi laisser une durable sensation de rendez-vous manqué.

 

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photo, Linh Dan Pham

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commentaires
Poulet
14/04/2020 à 13:08

Monsieur Vide: Justement, j'étais surpris car ce n'est pas du tout ce qu'ils font d'habitude. C'est dire si le film était affligeant!

Karlito
13/04/2020 à 17:50

Le film montre que Caro est un artiste talentieux pour créer un design et des ambiances cinématographiques, mais pour le reste... Il est parti dans un délire à la Jan Kounen (Blueberry) trop premier degrés et trop hermétique. La fin est tristement affligeante, ce qui me rapelle, la scène tout aussi délirate et de mauvais goût de Sauron contre Galadriel dans le Hobbit 3:/

Monsieur Vide
12/04/2020 à 22:17

Poulet sympas tes potes qui téléphonent pendant une séance ( même si elle pue )

dams50
12/04/2020 à 20:53

Vu au festval de l'imaginaire à Epinal en présence du réalisateur.
On était que 10 dans la salle, mais Marc CARO très sympa, est venu nous serrer la paluche à chacun, et on a tous tapé la discut. après la projection.
J"ai plus retenu ces petits moments sympa, que le contenu même du film qui m'avais peu emballé faut bien le dire.

Pat Rick
12/04/2020 à 20:34

Film raté bien que visuellement il a un certain cachet.

Pulsion73
12/04/2020 à 19:01

un film qui se prenait trop au sérieux, mutltipliait très lourdement les références culturelles et filmiques ( Jésus et Alien 3 dans le même bateau quoi) . Chiant, lui aussi.

Poulet
12/04/2020 à 14:57

Je n'ai pas vu ce film, mais je me souviens que des amis étaient aller le voir au ciné. Il m'ont téléphoné pendant la séance tellement ils s'ennuyaient, me disant que de toute façon plus personne ne prêtait attention au film dans la salle. Ils m'ont aussi dit que beaucoup riaient.

Numberz
12/04/2020 à 14:41

C'est le premier mal aimé qui est réservé aux abonnés ?

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